1-6 Le dilemme de Rim

Plus Rim approchait des quinze ans, plus il avait de libertés. Martin relâchait sa surveillance et était plus souple sur ses droits de sortie, tant que ce qu’il lui demandait de faire fût fait.

Rim comprenait qu’il était seul, mais la solitude ne l’affligeait pas. À ses yeux les étrangers semblaient n’être que des personnes sans âme ni émotion, qui répétaient la même chose tous les jours et qui n’avaient aucune volonté propre, comme si la vie qui l’entourait n’était qu’une mise en scène que lui, seul et unique spectateur, était incapable d’interférer. Il était extrêmement rare qu’un inconnu lui adresse la parole, et à chaque fois il en avait peur, car il ne pouvait pas prévoir le comportement des Hommes.

Dans la place du marché, des gardes avaient pris en chasse un jeune chat d’environ douze ans nommé Vincent; il courait très vite et personne ne réussit à l’attraper. Lorsqu’il s’approcha de Rim, il le salua comme s’il le connaissait, puis sans arrêter de courir, il lui donna le sac qu’il avait dans les mains et continua son chemin sans se retourner. Apercevant les gens qui le pourchassaient, Rim s’enfuit dans la même direction. Il perdit son rival de vue et ne savait plus comment gérer les soldats, qui semblaient les confondre. Il emprunta des rues au hasard à mesure qu’il les croisait, et il perdit ainsi son sens de l’orientation. Rim continua de courir jusqu’à essoufflement, puis, lorsqu’il crut avoir semé les gardes, il alla se cacher dans une petite allée déserte. C’est alors qu’il vit Vincent qui, jetant de temps à autre un regard derrière lui, se présenta.

« Merci d’avoir protégé mon souper », dit-il. Il lui serra la main. « Content de faire ta connaissance, Rim. Tu es le premier de ma race que je rencontre ici. On doit être faits pour s’entendre.

« Viens avec moi, on n’est pas en sécurité ici. »

Rim suivit Vincent à travers les ruelles de la cité jusqu’à une habitation du quartier est. Ce n’était qu’une petite pièce, qui devait en fait servir d’entrepôt ou de remise, mais elle était déserte, à l’exception d’à peine de quoi dormir et quelques caisses qui traînaient au fond, ainsi qu’une fenêtre qui donnait sur une allée sombre.

« De fait, c’est ici que je vis, mais je ne viens jamais, sauf pour m’abriter ou me cacher. En réalité ce n’est pas à moi, mais je profite parce que c’est petit et qu’il n’y a personne.

— Vous êtes seul? dit Rim.

— Non, j’ai des copains qui habitent dans le quartier, pour la plupart. Et toi, alors? Je ne t’ai jamais vu ici. Tu viens d’ailleurs?

— Je suis ici depuis toujours, et pourtant je ne connais personne, dit Rim. J’ai l’impression d’être en plein rêve… ou dans un cauchemar.

« La ville est immense vue de l’intérieur, mais elle est encore trop petite pour contenir les souvenirs d’une époque heureuse. Au lieu de cela, elle les expulse pour laisser place à ce qui est juste pour elle, et à la fin de notre vie, il ne reste que des échos de nos origines.

— Je… n’ai rien compris, dit Vincent, à part que tu es seul. Alors reste avec moi! On est les deux seuls chats de cette ville. Il faut qu’on reste ensemble.

— Qu’y a-t-il à faire? Voler et mentir, inspirer la peur aux gens pour les impressionner? Faisons parler de nous, il n’y en aura que davantage de gens à notre exécution. Entre-temps, nous devrons dormir sur de la brique ou de la terre, et risquer notre peau pour assouvir notre faim.

« J’ai appris à contrôler mon instinct qui me poussait sans cesse à fuir les plus forts pour me protéger et à les duper pour me nourrir. Ceux qui y ont cédé ne sont plus là aujourd’hui pour témoigner de leur erreur.

— Je préfère mourir demain que de faim aujourd’hui, dit Vincent. T’as vécu des choses difficiles, peut-être, ça se voit; mais il faut passer à autre chose et prendre la vie comme elle se présente devant toi. Le plus important, ça reste de ne jamais oublier d’où tu viens. »

Les oreilles de Rim frétillèrent. Il regarda alentour, comme s’il venait de reprendre conscience après un moment de torpeur ou s’il venait de comprendre qu’il ne rêvait pas. « Je dois rentrer chez moi, dit-il.

— Tu ne peux pas partir maintenant : les gardes nous cherchent toujours.

— Mon maître va me chercher. Je dois le retrouver au plus vite.

— Quoi? »

Comme il se dirigeait vers la sortie, deux personnes entrèrent. Deux loups : Élaine et Manuel; le même Manuel que Rim avait rencontré l’année d’avant en prison.

« Les gardes cherchent des chats, ils nous ont interpellés en revenant ici, dit-il. Si vous sortez, ils ne prendront pas de temps à vous repérer. Mais ils vont se fatiguer rapidement; ce n’est pas la première fois qu’ils voient des pauvres s’amuser à voler des fruits au marché. »

Élaine s’intéressa à Rim aussitôt qu’elle l’aperçut. Elle le flaira en le regardant curieusement. « Tu sens comme les Hommes, dit-elle avec un certain dégoût dans la voix, et l’anneau sur ton oreille et les vêtements que tu portes me font croire qu’ils t’ont dressé. »

Le soir arrivait et ils refusèrent de laisser Rim partir. Pendant ce temps, tous trois n’eurent pour objectif que de lui faire prendre conscience de sa condition d’esclave, sans réel succès. « Il m’a hébergé, il m’a nourri, il m’a appris à lire, à écrire et à compter, dit-il. Il m’a donné une éducation.

— Ce n’est pas une éducation, c’est un dressage, martela Élaine. Il te prive de ta volonté et te fait oublier la notion de liberté pour que tu restes à ses pieds aussi longtemps qu’il le veut.

— Il m’a sauvé la vie et m’a fait sortir de prison, dit Rim. Je lui en serai éternellement reconnaissant. Je lui dois ma vie. Sans lui, je ne serais plus là.

— Sans lui, tu serais libre!

— J’ai le droit d’aller où je veux! Je n’ai jamais été aussi libre que maintenant. Je ne peux rêver mieux.

— À quinze ans, il te revendra au plus offrant. Tu ne seras plus maître de ta personne. Tu seras tenu en laisse et soumis à la volonté et aux caprices des Hommes riches.

— Si c’est ce qu’il veut, alors soit.

— Je n’y crois pas, ça ne te dérange vraiment pas?

— Qu’est-ce que ça change, puisque je n’ai pas le choix? »

Après une heure de vaines tentatives de persuasion, Élaine se planta devant Rim et le frappa au visage. Celui-ci tomba sur le côté, s’effondrant sur le sol.

« Relève-toi et défends-toi! » dit-elle.

Rim se releva péniblement.

« Vas-y, frappe-moi! »

Il la dévisagea et fit lentement quelques pas en arrière, soudainement effrayé. Elle le poussa au fond de la pièce; sa tête heurta le mur de pierre puis il tomba par terre, étourdi et presque assommé.

« Pitié! pleura-t-il. Attendez… ne me faites pas de mal. Je ferai ce que vous voulez, n’importe quoi, mais arrêtez! »

Élaine lui prit le bras et le força à se relever. « Je veux que tu me frappes. Vas-y!

— Je ne peux pas faire ça… »

Elle le gifla violemment. « Ne me force pas à te faire plus mal, dit-elle. Défends-toi!

— Fais-le! dit Manuel. Frappe-la comme elle t’a frappé toi; montre-lui à quel point c’est douloureux. »

Lorsqu’elle voulut le frapper de nouveau, cette fois-ci, il esquiva; puis elle réessaya et il esquiva encore. Elle continua ainsi jusqu’à ce que Rim, à bout de nerfs, finît par sortir ses griffes et, d’un seul coup rapide, lui coupât la peau à l’abdomen.

Dix-huit heures sonna bientôt. Plus Rim tardait, plus il risquait gros; mais il se dit qu’il valait mieux pour lui d’affronter la colère de Martin que les soldats.

Ils étaient tous les quatre assis chacun dans un coin de la pièce.

Manuel dit : « Il y a un an, quand je suis allé en prison, j’ai cru que j’allais mourir là, seul. Je suis resté trois semaines avec rien d’autre qu’un peu d’eau et je n’ai eu droit qu’à deux maigres repas. Karimel est sorti après une semaine seulement. On l’a pendu pour avoir tenté d’assassiner Vikorich. Je l’ai envié; après avoir perdu Nelli, j’étais prêt à prendre sa place.

— Que lui est-il arrivé? demanda Rim.

— C’est terrible. Il ne supportait pas d’être enfermé. Il pleurait et se plaignait toute la journée et, la nuit, il dormait à peine. Il faisait des cauchemars et il se réveillait en hurlant. J’ai fait ce que j’ai pu pour le rassurer, mais il n’y avait rien pour le calmer. Il paniquait. » Sa gorge se serra. Sa voix était tremblante et lourde de peine. « La troisième journée, les gardes n’en pouvaient plus, ils ne voulaient plus l’entendre. Ils l’ont fait sortir et il n’est pas revenu. Ils l’ont battu. Comme ça, pour le plaisir, et pour qu’il arrête de crier. Il n’a plus jamais crié.

« Quand ils ont envoyé Karimel à la potence, je leur ai demandé de m’y envoyer moi aussi, mais ils ont refusé. Ma sentence, je le crois, a été pire que la mort elle-même, car il n’y a rien de plus cruel dans notre monde que de voir sous ses yeux l’être cher disparaître à jamais sans avoir la chance de lui dire adieu, de lui rappeler qu’on l’aime, juste une dernière fois. »

Il y eut un long silence.

« Je n’ai jamais réussi à faire mon deuil. Je… ne serai jamais capable de leur pardonner. Il me manque terriblement.

— Je suis désolé », dit mollement Rim.

À dix-neuf heures, Rim insista de nouveau pour rentrer chez lui.

« Nous ne pouvons pas t’empêcher d’y retourner si c’est ce que tu veux, dit Manuel. Ce serait malhonnête.

— Il n’est pas question de vouloir y retourner ou non, dit Rim. Je dois le faire, je n’ai pas le choix. »

Manuel l’accompagna une partie du trajet. Lorsque Rim s’introduisit dans la maison, il n’essaya pas de cacher sa présence, mais il se dirigea immédiatement vers sa chambre. Au pied de l’escalier, il aperçut Martin au fond de la pièce, dans le salon, assis sur son fauteuil, qui le fixait.

Il alla s’asseoir sur le sol en face de lui, les yeux fermés par la peur, la tête penchée, les oreilles rabattues et la queue repliée sur lui-même. Il se sentait couvert de honte.

« Il est tard, dit Martin. Je m’inquiétais.

— Pardonnez-moi, monsieur », dit Rim, la gorge nouée. Martin s’avança jusqu’à lui. « Des gardes m’ont pourchassé. J’aurais dû rentrer. Je… j’ai été infidèle. » Il bégaya cette dernière phrase, comme s’il avait cherché l’énergie et le courage de la dire de vive voix.

Martin le frappa au visage. Rim s’écrasa mollement par terre, puis son maître passa un collier de cuir autour de son cou.

« J’espère que tu as profité de ta sortie car il n’y en aura plus d’autre », dit Martin. Il lui prit le bras pour le remettre debout puis il le poussa jusque dans les escaliers, puis jusqu’à sa chambre. Il n’en ressortit plus pendant plusieurs jours.

Il avait douze ans et demi.