1-7 Frédéric Lembert

Martin ne laissa plus Rim sortir de la maison. Le soir, il lui racontait à l’occasion l’histoire d’Asiya : comment les Hommes avaient bâti le royaume à partir de rien, l’avaient défendu contre les envahisseurs étrangers dans le passé et comment les Asiyens formaient aujourd’hui la plus grande nation de cette région du continent à résister à l’empire de Vérendales (il en fit mention à quelques occasions sans jamais s’y attarder). Ensuite, il lui expliquait comment fonctionnait la hiérarchie du royaume, qui étaient les gens important et quel était leur rôle : le roi, que Martin dépeignait de façon peu reluisante, et tous les autres : les seigneurs, les ministres, les conseillers, les chevaliers…

C’est vers cette période que Rim, à force de lire, commença à écrire son journal, le Journal de Rim, ou « Naviga Rimmel », tel qu’il l’avait écrit en asiyen, langue qu’il perdait mais qu’il tentait par tous les moyens de préserver. C’était la seule façon dont il pouvait écrire ce qu’il vivait et pensait sans que Martin ne le comprenne.

Martin remarqua son intérêt pour la poésie et les contes et son imagination fertile qui paraissait grandement dans les passages qu’il lisait parfois à sa discrétion, lorsqu’il pouvait les comprendre. Rim n’écrivait pas sur lui, croyait-il, et il n’arrivait même pas à interpréter les passages qu’il pouvait lire car ils étaient trop flous, trop courts ou n’avaient juste aucun sens.

Le dernier jour de décembre, Martin reçut quelques personnes de sa famille chez lui et, parmi elles, son père, Frédéric Lembert. Rim sentit que Martin angoissait à cette idée, et, le jour venu, il s’assura qu’il fut présentable et lui répéta la liste des choses qu’il devait faire et ne pas faire; mais, surtout, qu’il ne devait pas dire un mot à personne.

Il le présenta à ses invités qui le voyaient pour la première fois en énumérant une liste de détails sur son état, ses connaissances et ses capacités : « Rim Lembert, chat salemni, treize ans, un mètre trente-huit, quarante kilos, pas dégriffé, pas châtré, bonne condition physique, bonne santé… » et ainsi de suite; puis il finit par : « Et c’est mon garçon. »

Frédéric examina Rim minutieusement de la tête aux pattes et fit des commentaires sur son apparence, son hygiène et son attitude.

« Il sait jouer, ton chat? dit-il. Tu lui as appris la musique? Dis, ça serait divertissant. »

Rim, affreusement gêné, évita le regard des gens.

Martin répondit sèchement : « Il n’est pas ici pour vous amuser. »

Au cours de la journée, tout le monde discutait autour de la table et Rim, en retrait, écoutait leur conversation. Personne ne faisait vraiment attention à lui.

Lorsqu’il fut question de politique et d’esclavagisme, ce qui était inévitable si l’on se trouvait dans la même pièce que Frédéric Lembert, ce dernier dit, et Rim était tout ouïe : « Asiya a interdit l’esclavagisme, mais les lois ont des failles. Si un homme est soupçonné et que son esclave est majeur, celui-ci, dressé pour servir et protéger son maître, déclarera qu’il est innocent et qu’il l’a toujours traité avec dignité et respect, et jamais comme un esclave. C’est aussi simple que ça. Toutefois, il faut que l’esclave soit majeur, sinon sa parole n’a aucune valeur. Ensuite, pour que ça marche, il a fallu adapter le dressage et laisser tomber les méthodes un peu barbares, mais de toute façon, personne n’y avait plus vraiment recours.

« Les gens le voient bien que l’esclavagisme est encore pratiqué, mais ils continuent de l’accepter car c’est dans leur tradition, et ce depuis bien avant la fondation d’Asiya. Les nouvelles politiques de Vikorich sont loin de plaire au plus grand nombre. Il fait ce qu’il peut pour faire respecter sa loi, ainsi que toutes les autres, mais les gens refusent de changer. Les gardes ferment les yeux et, à l’ouest et au sud, on continue de mépriser les Fourrures, de les haïr, de les chasser… les marchands d’esclaves n’ont jamais cessé leurs activités aux abords du fleuve. La plupart maintenant quittent Asiya pour un pays où les Fourrures sont des étrangères et où ils peuvent les vendre encore plus cher qu’ici.

— Et comme si ce n’était pas suffisant, elles se font la guerre entre elles, dit la personne assise en face de Frédéric. Dieu merci, on n’a encore rien vu de tout cela à Alandrève, mais pour combien de temps, je me le demande. La situation est hors de contrôle. On dirait qu’il n’y a aucune solution au conflit et les citoyens perdent confiance en Vikorich et en ses capacités de le régler.

— Je trouve au contraire qu’on lui en demande trop, dit Martin, à contre-courant de la discussion. On est trop dépendants de lui : on s’attend absolument à ce qu’il débarque et résolve tous nos problèmes par magie, comme si on était incapables de s’occuper de nous-mêmes.

— Les choses ne sont pas si simples, dit Frédéric. Le pays a besoin d’un roi qui se prenne ses responsabilités et qui travaille avec son peuple. Il ne tiendra pas le coup si son roi est absent.

— Mais il est absent! Alors justement, ça ne sert à rien de l’attendre; il faut prendre les choses en main et régler nos problèmes nous-mêmes, puisqu’on ne peut pas compter sur lui.

— Vas-y, toi, si tu crois que tu peux tout arranger, dit la femme assise en bout de table. Tu crois peut-être que les seigneurs mènent une vie paisible, dans leur palais, à rester la journée couchés en attendant de recevoir des ordres d’en haut? Tu devrais voir le pauvre Jean-Luc, à Salamey… c’est pas marrant de le voir : il ne dort presque plus tellement il est tourmenté. Des villages et des maisons se font décimer et les armées ne sont pas assez grandes pour surveiller efficacement tout le territoire. Que peuvent-ils faire de plus? Arrêter toutes les Fourrures en liberté?

— Ce serait une solution, dit Martin.

— Ce serait de la folie. Ce serait irréalisable. Et ça ne ferait que jeter de l’huile sur le feu.

— Franchement, Martin, je t’ai connu moins radical, dit une autre; punir tout le monde pour les crimes de quelques-uns, allons, tu sais que ça ne se fait pas.

— Je ne dis pas que c’est ce qu’on doit faire, mais c’est une solution. Les Fourrures ont eu toutes leurs chances de prouver qu’elles étaient capables de vivre en société, mais elles n’ont jamais réussi. Regardez où nous en sommes aujourd’hui : le pays est déchiré, on est presque en guerre civile, les gens sont effrayés et le roi reste aveugle. On a même instauré des lois pour contrôler les Fourrures et tenter de rassurer la population; est-ce que la situation s’est arrangée? Il faut régler les problèmes qui rongent Asiya, et pour l’instant, le plus gros problème, c’est les Fourrures.

— Tu accepterais de te défaire de Rim? dit Frédéric.

— Rim n’est pas un sauvage. Il ne tuera jamais personne. »

Rim s’éloigna discrètement, car il ne comprenait pas les enjeux dont il était question, et il n’était pas très intéressé de toute façon. Plus tard en soirée, une femme vint lui parler, seule à seul, alors que tout le monde discutait dans le salon. Il n’aimait pas qu’une étrangère se rapproche ainsi de lui.

« Sauve-toi! dit-elle. Je vais te rendre ta liberté. Enfuis-toi loin d’ici, le plus loin possible.

— M’enfuir? Pourquoi m’enfuirais-je? dit Rim.

— Parce que… n’as-tu jamais souhaité être libre?

— Mais je suis déjà libre. La porte est juste là. Il n’y a rien qui m’empêche de partir.

— Alors dans ce cas… pourquoi restes-tu ici?

— Parce que je dois rester. C’est mon devoir. »

Martin se pointa et adressa un regard sévère à son invitée. Il la pressa de retourner rejoindre les autres. « Que je ne te voie plus t’approcher de lui », dit-il tout bas.

Lorsque minuit sonna, Frédéric prit de nouveau la parole :

« Ma famille, mes amis, nous entamons présentement le premier jour de l’an mille soixante-et-un. Retenez bien ce chiffre, car tout me dit que cette année ne sera pas comme celles d’avant. Il va y avoir de grands changements qui vont s’amorcer. Attendons de voir, et restons optimistes quant à l’avenir de notre grand et beau pays. Bonne année! »

Martin soupira et détourna le regard, exaspéré par les propos de son père.

Rim n’oublia jamais ces mots.

Le lendemain, Martin rencontra son père une dernière fois, en privé, avant qu’il ne reparte.

Frédéric dit : « Qu’est-ce qui se passe avec Rim? Tu le laisses aller, tu le protèges, tu l’as tenu à l’écart toute la journée… tu es trop souple avec lui. Ce n’est pas avec la souplesse qu’on fait un esclave, c’est avec un encadrement strict et continu. Tu vas finir par le perdre.

— Je sais ce que je fais, dit Martin. Je ne suis pas stupide. Mais les choses ont changé. Je refuse de dresser Rim à ta manière.

— Tu t’es trop attaché à ce chat… c’est une mauvaise chose. Tu manques d’autorité, voilà le problème. Il est peut-être déjà trop tard pour réparer tes erreurs.

— Je n’ai commis aucune erreur. Rim n’est pas mon esclave. Je n’ai pas accepté de le garder pour ça.

— Dans ce cas, que fait-il chez toi?

— Ça ne te regarde pas. Tu ne comprendrais pas, mais tu dois accepter le fait que Rim est spécial et qu’il compte plus à mes yeux que tous les autres, et que pour cela, je refuse d’en faire un esclave. »

Il y eut un silence. Frédéric parut agacé et incrédule à la fois.

« C’est incroyable. Depuis hier, tu n’as pas arrêté de me rabrouer et de me contredire; je me sens comme si mon propre fils se retournait contre moi. Qu’ai-je donc fait de si terrible pour que tu me traites ainsi?

— Tu n’es rien qu’un sale hypocrite, cracha Martin. Tu viens juste de m’accuser de manquer d’autorité, et pourtant tu continues de soutenir un homme faible qui laisse le pouvoir lui glisser entre les doigts.

— Martin…

— Toi tu l’aimes, Vikorich. Lui, ça t’arrange qu’il soit plus souple. Bien sûr que ça te plaît qu’il soit sur le trône. Tu es riche, tu as du pouvoir, et tu as le respect des seigneurs et de la noblesse; les bourgeois, comme on dit. Même si tu n’es pas d’accord avec ce que fait Vikorich, tu profites de la situation, alors que ce qui arrive devrait te révolter! Tu ne te fais aucun souci pour l’avenir du pays; tout ce qui semble compter pour toi, c’est que toi, tu sois heureux aujourd’hui. Mais Vikorich n’a jamais fait emprisonner les gens que tu aimais pour leurs idées. Il n’a pas fait tuer ton meilleur ami pour te montrer qu’il était plus fort que toi! »

Frédéric dit, la colère montant : « Martin! Ne dis pas n’importe quoi. Ça n’a rien à voir avec moi. Il y a un roi, il dit quelque chose, il a raison, les autres la bouclent. C’est ainsi que ça fonctionne. On a le droit de ne pas être d’accord, mais on n’a pas à protester. On pourrait t’arrêter pour avoir dit de telles choses.

— Et tu me laisserais me faire arrêter? Ça ne fonctionne pas comme ça. Ça ne devrait pas. L’avenir du monde n’a pas à reposer sur les épaules d’un homme si peureux et irresponsable. » Il coupa Frédéric, qui s’apprêtait à répliquer, puis continua, haussant le ton de sorte que tout le monde l’entende : « Marco, fils de Quentin Vikorich, est un homme faible, aveugle et indigne de s’asseoir sur le trône d’Asiya. Je le dis, et je le pense!

— Tais-toi! cria Frédéric. Ne parle pas comme ça de ton roi. Que fais-tu des valeurs que je t’ai inculquées? N’as-tu donc aucun respect?

— Asiya n’a plus de roi depuis longtemps. À présent, sors de chez moi! »

Frédéric partit sur-le-champ, sans se retourner ni dire au revoir, la tête haute et pleine d’orgueil; de même que tous les autres qui décidèrent de s’en aller aussitôt.

Le soir, Rim espionna Martin, dans sa chambre, qui discutait avec sa femme.

« Que vais-je faire de lui? C’est vrai que j’ai été trop souple. Est-ce que tu trouves que j’ai été souple?

— Plus qu’avec les autres, oui, dit Yolande. Ce n’est pas nécessairement un problème.

— Non, mais ça peut le devenir plus tard.

— Ce ne sera plus le tien, d’ici là. À condition que tu termines son dressage.

— Je ne suis plus sûr de ce que je vais faire… »

Yolande s’énerva :

« Après toutes ces fois où je t’ai vu le malmener et le traiter comme une merde? Depuis qu’il est ici tu passes ton temps à le battre, à lui laver le cerveau, à lui faire répéter que sa vie ne vaut rien, qu’il doit t’obéir, et que ce que lui veut passe en dernier… avec toutes ces années de dressage pour en faire un bon esclave, ne viens pas me dire aujourd’hui que tu as des scrupules. Ton père est un imbécile. Arrête d’écouter ce qu’il dit, termine le dressage de Rim et débarrasse-t-en ensuite, si c’est ce que tu veux, mais ne viens pas me dire que tu abandonnes. »

Le lendemain, Rim alla s’excuser auprès de Martin. Il se sentait responsable pour son malheur et comprenait qu’il était au centre de ses problèmes avec Frédéric.

« Je suis conscient du fardeau que je représente pour vous, monsieur. Je suis désolé si je vous cause du souci, j’espère que je pourrai… »

Martin le fit taire : « Je ne t’ai pas donné la permission de parler. »

Les jours suivants, ils ne se dirent plus rien.