1-9 Le fils de Martin

Huit heures sonnait. Martin Lembert et Laurent Vernel étaient au sous-sol. Martin désigna un présentoir sur lequel était étalée l’armure de la légion, avec son casque, sa cape et son épée de service.

« La justice et l’amitié, dit Martin, brandissant son arme. C’est avec ces mots en tête que le premier Marco Vikorich a fondé Asiya, il y a presque mille ans. Il n’en reste plus grand-chose, aujourd’hui.

« J’ai porté l’uniforme pendant deux années. Pour faire plaisir à mon père. Quand j’ai réalisé les idées que je défendais en le portant, j’ai arrêté. Ça l’a déçu, mais il a accepté que je ne pensais pas comme lui. J’ai continué avec lui le dressage des Fourrures, et quand je me suis marié, il m’a donné cette maison. J’ai honte maintenant que j’y repense. De le traiter comme je l’ai fait, pour une histoire de politique et de pouvoir, après ce qu’il a fait pour moi… et maintenant, il me hait.

— Toi, tu es trop obsédé par la politique au point de la laisser influencer tes relations avec les autres, dit Laurent. C’est ça, ton problème. Le pouvoir, c’est ce qui fait tourner le monde. Tout le monde en a un peu sur quelqu’un. Frédéric, lui, je le connais bien. Il est doué avec les Fourrures, mais pas avec les enfants. »

Laurent sourit, mais Martin semblait triste et fâché, et ses idées étaient confuses.

« Je ne suis pas venu te voir pour parler de politique, dit Laurent. On ne se mettra jamais d’accord sur ça. Je veux savoir ce qu’il s’est passé dans cette maison, et comment tu as pu laisser Rim s’enfuir. Toi, Martin Lembert, qui n’es pourtant pas un débutant; ça ne vous est jamais arrivé, ni à toi, ni à ton père. Comment as-tu pu perdre le contrôle aussi facilement? J’ai vu la façon dont tu le traitais, et ton père m’en a parlé également. Pour l’avoir vu moi-même, te connaissant comme je te connais, et connaissant aussi tes méthodes, je n’avais pas pensé que ça puisse aller mal. Je ne veux pas t’accuser d’une faute, car je comprends que tu es aussi un peu victime quelque part, mais… c’est toi qui es responsable pour ce qui est arrivé, car tu étais responsable de lui. »

Martin s’empressa de répondre : « Ne dis pas ça. Il m’appartient toujours.

— Tu es idiot. Il t’a échappé. Tu l’as perdu. Que tu le veuilles ou non, c’est un animal, et il obéit à ses instincts. Si tu manques de contrôle, ou que tu l’as mal dressé, il ne t’écoute plus. Il écoute ses instincts, et à ce moment, tu n’as plus de pouvoir sur lui. C’est terminé.

— Il reviendra! Crois-moi, si nous ne le retrouvons pas avant, il reviendra de lui-même, et il s’excusera. Je le sais.

— Des fouets et des chaînes, dit Laurent. C’est avec ça qu’on dressait tous les esclaves dans le temps jadis. C’est encore très répandu, plus que tu ne l’imagines. Des fouets et des chaînes… pas des cadeaux et des faveurs. On n’imaginait pas ça. Je parie que tu n’as jamais manié un fouet. Ton garçon serait tellement plus docile si c’était le cas. »

Martin soupira, fit les cent pas, puis il fit dos à Laurent.

« Je n’ai pas voulu de Rim, avoua-t-il. Je n’étais même plus supposé avoir de Fourrure à ma charge. Je l’ai acheté à un ami seulement pour le sortir de la misère. Il était recherché pour trafic d’esclaves, et il devait s’en débarrasser. Il me l’a vendu pour trois fois rien.

« Je n’avais même pas l’intention d’en faire un esclave, du moins, pas au début. Je pensais pouvoir l’élever comme mon fils. J’ignore comment c’est arrivé, mais j’ai changé d’avis. Même que ce pantin de Richard Dançon m’a mis sur sa liste. Il a dit qu’il me ferait arrêter au moindre faux pas. J’avais les mains liées, tu comprends, mais avec le temps, il a fini par lâcher prise. À ce moment, Rim devenait adulte, et c’est là que les choses ont commencé à mal tourner. Il volait la nourriture, il ne faisait plus ce que je lui disais, il ne m’écoutait plus et je sentais qu’il me cachait des choses… je perdais le contrôle, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. J’ai même dû le faire sortir de prison. J’ai voulu m’en débarrasser à mon tour… mais je l’aimais trop. Je ne pouvais pas le laisser comme ça dans la nature, il n’aurait pas survécu; et je ne faisais confiance à personne d’autre pour continuer son apprentissage. Je pensais avoir réussi à le redresser malgré tout, jusqu’à hier. »

Laurent rit : « Tu es exactement comme ton père. Tu es doué avec les Fourrures, mais pas avec tes enfants. Bon sang, Martin, c’est un esclave; il a fallu qu’il aille en prison pour te rendre compte enfin que tu perdais le contrôle? C’est inconcevable pour un père, alors pour un dresseur… tu me déçois, sincèrement. »

Martin se retourna et s’énerva.

« C’est plus compliqué que ça! Il n’a rien fait de grave, c’était seulement un mec en uniforme qui se cherchait quelqu’un à emprisonner. C’était pendant un rassemblement, souviens-toi, il y a deux, trois ans, quand il y a eu Karimel Beaudelair, le renard, qui avait essayé de tirer sur Vikorich…

Laurent dit d’un air moqueur : « Tu veux dire qu’il donnait son spectacle? Allons… on a trop parlé de cet individu. Il a eu ce qu’il voulait : l’attention du public. »

Martin secoua la tête.

« C’était un nationaliste. Ce qu’il voulait, c’était aider son pays et les gens de son espèce. Il s’y est pris très mal, je te l’accorde; mais c’est faux de croire qu’il voulait seulement se faire remarquer, même si, bien honnêtement, j’y ai longtemps cru. Les gens se sont fait une fausse idée de qui il était réellement en se basant sur ses dernières paroles.

« Ne va pas croire que je le défends… je sais de quoi je parle, puisque je l’ai connu. Plus tôt, avant qu’il ne décide d’entrer dans son délire révolutionnaire, c’était quelqu’un d’intelligent et de songé. Il a servi dans une famille humaine à Pirret jusqu’au jour où son maître s’est fait arrêter et que Vikorich a interdit l’esclavagisme. Il a toujours été reconnaissant envers les Hommes qui l’ont libéré. Il ne les haïssait pas, mais il haïssait être traité comme un animal. Je l’ai connu, comme je te l’ai dit, très intimement; et j’en ai terriblement honte. Ce jour-là, il m’a dit absolument tout sur lui et sur son passé, et quand il me contait son histoire, sa triste et horrible histoire, de son point de vue à lui, je ne suis pas resté indifférent. Je me suis senti comme un parfait salaud, car j’avais l’impression d’abuser de sa gentillesse et de sa générosité. C’est peut-être à cause de lui que j’ai décidé de ne plus m’occuper des Fourrures, jusqu’à ce que Rim entre dans ma vie. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai commencé à lui parler de moi, et que je lui ai dit ce que j’étais, son attitude a changé. J’ai senti qu’il était déçu et furieux. Il m’a tourné le dos et m’a accusé d’avoir profité de lui. Il m’a dit de m’en aller, et il m’a prévenu, il m’a juré que si je me présentais à nouveau devant lui, il me tuerait de sang froid.

« J’ai eu peur de lui, alors je ne suis plus jamais retourné le voir. J’ai longuement réfléchi après ce jour. L’idée de faire ce que je faisais, le dressage, ne me plaisait plus autant qu’avant, et j’ai accepté par la suite de m’occuper de Rim sans grand enthousiasme, en pensant pouvoir faire différent, en pensant l’élever comme si c’était mon fils… mais non! »

Laurent parut incrédule. « Tu as couché avec une de ces bêtes? dit-il. Attends, je n’ai rien contre ça, mais ta femme, elle fait quoi dans tout ça? Rappelle-moi pourquoi vous vous êtes mariés, déjà?

— L’amour que je porte à ma femme est sincère! Et pourquoi nous n’avons pas d’enfant ensemble, cela ne regarde que nous.

— Oui, oui, alors, en résumé : tu as couché avec ce renard une fois – les raisons pourquoi, ça te regarde – et, depuis ce temps, tu te questionnes sur ta vocation. Combien de secrets veux-tu encore me révéler ce matin?

— Il fallait être là pour comprendre. Ses histoires me faisaient froid dans le dos. Des fouets et des chaînes… lui, il en a eu. Peut-être que ce n’est pas aussi terrible que ce que j’ai pu faire moi-même, mais on dirait que c’est seulement à cet instant que j’ai réalisé le pouvoir que j’avais eu sur les animaux que j’avais dressés. C’était la première fois que je voyais un esclave qui était devenu libre. J’ai été frappé par l’empathie et je me suis senti mal pour tous les esclaves du monde.

« D’un autre côté, je crois qu’on peut légitimement se demander si Vikorich est ferme dans sa volonté d’interdire l’esclavagisme. Il passe deux, trois lois pour se donner une bonne image, il arrête quelques têtes connues, mais il ne met pas de réels efforts pour arrêter le truc. La preuve, regarde-moi; je suis encore là! À ce niveau, on peut difficilement lui donner tort.

— Je suis d’une autre génération, dit Laurent. Les méthodes de dressage que j’ai apprises ne ressemblent apparemment pas aux tiennes, car je les pratiquais à l’époque où cette activité était tolérée. C’est à des kilomètres de ce qui se faisait jadis, avant Asiya, et on peut remonter très loin dans le temps pour se rendre compte qu’elles n’ont pas tant évolué. Elles ont fait leurs preuves malgré quelques ratés.

« Ce pays traverse une révolution, continua-t-il. Avec Vikorich qui tente de bouleverser des traditions ancrées dans l’esprit des gens depuis trop longtemps, les violences qui éclatent un peu partout avec les Fourrures qui sortent de leur tanière pour se manifester et nous prouver qu’elles sont capables de se tenir debout, dans quelques années, Asiya sera méconnaissable. Dis-toi que, des rois controversés, il y en a eu d’autres avant, et il y en aura encore dans l’avenir. Des esclaves qui ont fui et des dresseurs qui ont failli, il y en a eu des milliers. Personne n’est à l’abri d’une erreur ou d’un accident. »

Martin se retenait pour ne pas verser une larme.

« Ta femme ira bien. Toi aussi, tu ne risques rien. Mais Rim ne sera plus jamais libre. Nous enverrons des gens fouiller la cité pour le retrouver dès ce matin. Les gardes ont déjà été avertis, alors ils ne laisseront pas un chat quitter l’enceinte de la ville. Si tu as des pistes à nous suggérer pour le reste, il me les faut.

— Il y a quelqu’un, dit Martin : un autre chat, environ de son âge, treize ans, qui s’appelle Vincent. Il habiterait le quartier est. Je n’en sais pas plus, mais je suis certain qu’ils sont ensemble. Retrouvez-le, ou quelqu’un qui le connaît, et il vous mènera sans doute à lui.

— Hum, il ne me semble pas avoir jamais vu un chat traîner dans cette ville autre que le tien, dit Laurent, pas même dans le quartier est. Je vais voir ce qu’on peut faire.

Ils retournèrent au rez-de-chaussée. Martin avait la mine déconfite. Laurent se prépara à quitter.

« J’ai besoin de me confesser, dit Martin. Je n’ai jamais rien dit de tout cela à personne. Je suis perdu et mon esprit est dans le désordre. Je suis désolé que ce soit tombé sur toi, mais… merci. »

Ils se serrèrent la main.

« Capturez-le », dit Martin.