1-10 La foi de Manuel

Au réveil, Rim fut confus de constater qu’il n’était pas chez lui. Cet endroit, bien qu’habité par des seules gens qui lui ressemblaient, lui restait un endroit étranger et le rendait terriblement anxieux. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se recroquevilla dans le coin de la pièce, visiblement terrifié à l’idée que quelqu’un vienne s’en prendre à lui, repensa à la nuit précédente et fut pris d’un ineffable sentiment de honte.

Vincent l’aida à se ressaisir, et à sa vue, il reprit ses esprits.

« Il sait que je suis avec vous, dit Rim, tremblotant. Je lui ai tout raconté… excepté où vous vivez, je ne lui ai pas dit; mais il connaît ton nom, Vincent. Il saura te reconnaître.

« Où est passé mon collier? demanda-t-il en portant sa main sur son cou.

— Les colliers servent à attacher une laisse et sont un symbole de soumission, dit Vincent. Élaine te l’a enlevé.

— Vous avez fait ça…? » Il posa la main sur son oreille : son anneau y était toujours… et y resterait.

Midi était passé. Vincent passa un bon moment à tenter de le calmer et de le rassurer. Entre le chagrin et la peur qui le submergeaient, il se rendit compte finalement que, malgré qu’il ait déjà atteint l’âge adulte, Rim était toujours un enfant, dans son attitude et sa perception du monde, et qu’il était dépendant de son maître; l’une des conséquences, conclut-il, du dressage qu’on l’avait fait suivre.

Ce jour-là, il fit la connaissance de Tanny de Kusama, une souris; mais Rim ne l’aimait pas, car elle donnait mauvaise impression. Elle semblait n’avoir aucune manière, aucun respect pour personne, mais Vincent lui assura qu’elle était digne de confiance.

Il remarqua, au fond de la pièce, le portrait de Nelli que Manuel avait peint sur le mur. Celui-ci était immobile, assis par terre sur ses genoux, à le regarder.

« Je n’en peux plus de pleurer, dit-il, mais il n’est rien pour soulager ma peine. Deux années ont passé et j’entends encore sa voix dans ma tête. Je n’ai plus que des souvenirs de lui; le reste, je l’ai perdu. J’ai perdu mon sourire, mon enfance, ma capacité d’aimer qui que ce soit d’autre… même mon but dans la vie, je l’ai perdu. »

Vincent était aussi triste, mais ce n’était tant pas le départ de Nelli, qu’il n’avait jamais vraiment connu, qui l’affligeait, que la santé mentale de Manuel, dont le deuil semblait éternel.

« Il n’a pas cessé de pleurer la mort de son compagnon, même après tout ce temps, murmura Vincent. Il est inconsolable. Personne n’a rien pu faire et son chagrin commence à nous affecter tous. Nous nous inquiétons pour lui. Il a déjà parlé de s’enlever la vie. N’importe qui s’en serait remis au bout de quelques semaines, quelques mois à la limite. C’est une partie de lui qu’il ne retrouvera pas, et il restera malheureux tant qu’il vivra. »

Tanny, pour sa part, semblait écœurée et restait insensible. « J’en ai marre de le voir, dit-elle. Il ne fait rien de ses journées. Il a vraiment de gros problèmes dans la tête. »

Rim alla s’asseoir aux côtés du loup. Il se rappela sa rencontre avec Nelli. Il se souvenait de lui comme étant quelqu’un de très sensible et fragile, mais en réalité, il ne connaissait rien de lui.

« Il aurait pu sortir, dit Manuel. Il n’était coupable de rien, contrairement à moi. Il aurait pu sortir tout comme toi, mais c’est lui qui est mort et moi je dois continuer à vivre sans lui. Je suis un criminel, c’est moi qui méritais de mourir, j’ai enlevé la vie à des innocents, mais pour me punir, au lieu de m’enlever la mienne, on l’a enlevée à celui qui comptait le plus pour moi. C’est cruel et injuste.

— Qui as-tu tué pour aller en prison? demanda Rim.

— Un chasseur. Un homme. Lui et sa femme traquaient Nelli pour le tuer ou lui faire je ne sais quoi… qu’aurais-je dû faire? Je n’avais pas d’autre choix, si je voulais le protéger. Je les ai attaqués… avec mes griffes… et mes dents… J’ai tué l’homme, avec une sauvagerie dont je m’imaginais incapable. La femme s’est enfuie quand elle m’a vu. Nelli était sauf, j’ai cru que ça se terminerait là; mais le lendemain, tout Alandrève était à ma recherche. Je devais payer mon crime de ma vie.

« Je comprends, à présent, le mal que j’ai fait, même si mes intentions étaient bonnes. Cet homme que j’ai tué avait lui aussi une amoureuse : celle que j’ai épargnée et plongée dans le deuil.

— Mais c’est stupide, dit Rim. Il est légitime de se défendre lorsque sa vie est menacée. La loi le permet.

— Non, dit Manuel, les choses ne sont pas si simples dans ce pays que je nommerais Kojiya, le Pays des Hommes. La vie de Nelli et l’amour que je lui porte n’ont aucune valeur en comparaison à la vie d’un homme et à l’amour que sa femme lui porte, fût-ce un chasseur et un tueur.

« Je me pose cette question, toutefois : Nelli m’aurait-il survécu, ou étions-nous destinés à être séparés? Si je n’étais pas intervenu, ces chasseurs auraient fini par l’avoir, et je serais aussi malheureux que maintenant; et si Nelli ne m’avait pas rejoint en prison, il serait encore vivant, mais pas moi, et qui sait combien de temps il aurait survécu sans moi. C’est stupide, mais je me questionne tous les jours sur ce que j’aurais dû faire pour que tout se soit bien passé, et impossible de trouver la réponse. »

Rim frissonna.

« Mes souvenirs de lui sont la seule chose qui me tienne en vie, reprit Manuel. Ils sont trop heureux et trop précieux pour que je les perde. »

Rim voulut pleurer, car il se sentait affreusement mal pour Manuel. Il commençait à réaliser que les gens qu’il avait toujours considérés comme des étrangers, ceux en-dehors de ce qu’il connaissait comme sa famille, avaient eux aussi des émotions et une histoire, et qu’ils n’étaient pas comme des fantômes qui répétaient sans cesse la même chose sans que rien de ce qu’il fît n’ait d’impact sur leur vie. Il prenait conscience de ce monde extérieur dont on l’avait toujours gardé loin.

Manuel reprit : « Ces questionnements sur qu’est-ce que la vie, la mort, notre vie est-elle toute tracée… ça ne sert à rien de réfléchir à ces questions; ce n’est pas naturel, car elles n’ont aucune réponse. Les Hommes aiment beaucoup se prendre la tête avec ça. C’est une perte de temps, si tu veux mon avis.

« Je suis allé à l’église. Je me suis dit que ces gens pourraient m’aider. Je les admire, car ils aspirent de l’amour et de la justice et ils aident les personnes dans le besoin. Mais leur discours relève de la fiction. Ils m’ont dit que Nelli était toujours là, quelque part dans l’air et dans le ciel, et qu’il veillait sur moi, qu’il m’aimait au-delà de la mort; mais tout ça n’a aucun sens. Je sais ce qui est arrivé à Nelli. Il a été abattu par des sadiques, puis ils ont sans doute brûlé son corps comme ils font après les exécutions, ou pire, que sais-je. C’est impossible qu’il vive encore, à moins d’une quelconque magie dont j’ignore tout; mais il n’est pas question ici de magie, mais de spiritualité, et ces gens croyants rejettent la magie.

« Il ne vit plus, mais son âme existe encore et reste avec moi, m’a-t-on dit. C’est peut-être sa voix que j’entends lorsque je suis seul. Je ne sais pas ce qu’est une âme. Les Hommes y croient, et si j’en ai jamais eu une, je crois bien que je l’ai perdue elle aussi. Une chose est sûre, ce ne sont pas tous des salauds comme aiment le penser la plupart des Asiyens.

« Ils ne peuvent pas m’aider à surmonter mon deuil. Ils disent que je dois tourner la page. C’est peut-être vrai, mais j’ignore comment faire. Je ne sais plus du tout quoi faire, maintenant. La vie… elle n’a plus aucun sens pour moi. »