1-13 Le tourment

Quelques heures plus tard, Élaine et Manuel arrivèrent à leur maison; mais il n’y avait plus que Tanny, assise sur le sol au centre de la pièce, qui lisait des feuilles et une carte.

« Ne me dis pas qu’ils sont partis, dit Élaine.

— Arrêtés, tous les deux, répondit Tanny, et ils ont failli m’attraper moi.

— Mais comment ont-ils fait! s’énerva Élaine. On s’est pourtant débrouillés pour ne pas se faire voir, non?

— Tu peux remercier ta super pote, Solly, qui les a allégrement dénoncés aux gardes qui cherchaient son petit esclave en fuite à Martin Lembert. J’étais juste devant chez elle, les mecs lui ont parlé, et elle leur a tout dit où on se cachait, comme ça.

— Tu n’es pas sérieuse? Et moi qui lui ai fait confiance, mais… quelle conne! cracha Élaine. Je vais lui faire regretter d’avoir parlé.

— Hé bien, ça me ferait plaisir de voir ça, mais ce sera sans moi. Moi je fous le camp, direction Salamey. Je pars rejoindre les rebelles.

— Tu ne vas pas nous lâcher maintenant? Que fais-tu de Vincent et de Rim?

— Pour Vincent je ne sais pas, mais pour Rim, c’est terminé, vous pouvez faire une croix dessus. Il aura déjà de la chance s’il s’en sort avec des coups de fouet. Mon travail ici est terminé, je vous ai aidés du mieux que je pouvais; je ne crois plus rien pouvoir faire pour aider les Asiyens de cette ville. Là-bas, il y a ma famille, et pendant qu’on est ici, eux sont en train de se battre pour être libres; et ils ont besoin de moi.

— On vient de perdre Vincent! On ne va pas te perdre toi aussi, dis-moi? dit Manuel.

— Ma décision est prise », dit Tanny en se levant. Elle continua, s’approchant de Manuel : « Et toi, si tu tiens encore à faire quelque chose de ta vie, s’il te reste un peu de volonté et de confiance en toi, tu devrais venir avec moi, et tu vengeras le meurtre de ton compagnon.

— Laisse-le! dit Élaine; n’essaie pas de l’embarquer avec toi!

— Tu peux rester ici à pleurer et à te laisser crever, reprit Tanny, ou venir à Salamey, faire partie de la révolution, renverser l’injustice dont tu as été victime, et peut-être bien passer au-dessus de ton deuil. Penses-y… tu serais un héros pour lui.

— Ferme-la! » cria Manuel. Il détourna le regard et dit, la voix tremblante : « Je ne suis pas… un meurtrier… Comment tu peux dire ça, toi qui ne l’as jamais connu, qui ne t’es jamais intéressée à lui, comment peux-tu me demander de venger sa mort? Nelli n’aurait pas voulu que je venge sa mort. C’est parce que j’ai tué qu’il est parti. C’est mon plus grand regret dans la vie, d’avoir tué. Et tu voudrais que je recommence? »

Il éclata en sanglots et alla se blottir au pied du mur du fond, là où était tracé le portrait de son compagnon.

Élaine agrippa Tanny et la traîna jusqu’à l’extérieur; elle referma la porte, puis la poussa contre le mur opposé.

« Ça va pas! Tu es devenue folle? dit Tanny.

— J’en ai plein les pattes de ton attitude de merde, dit Élaine. Tu te prends pour qui? Sans blague, tu ne vois pas que mon frère n’est pas dans son assiette? Ça te coûterait quoi d’être gentille avec lui, pour une fois? Ça fait des années que je me force à t’endurer, parce que je sais que tu es une personne bien, mais merde! Maintenant que tu t’en vas, je ne vois pas ce qui me retient de te tabasser!

— Arrête! S’il te plaît, dit Tanny alors que Élaine levait la main sur elle; je suis désolée, je te le jure, je ne vous embêterai plus. »

Élaine avait la rage dans le regard.

« Je m’excuse, sincèrement; je sais que je manque de tact quand je parle avec les gens, mais je n’ai jamais voulu être méchante avec vous.

— Tu es insupportable!

— Élaine, s’il te plaît; nous sommes amies! Je comprends que tu sois à cran avec tout ce qui t’arrive en ce moment, mais ce n’est pas de ma faute, et me faire mal ne t’aidera pas… »

Élaine lui mit un coup de poing en pleine figure. Tanny tourna la tête et se couvrit le museau avec ses mains.

« Ça ne va pas m’aider, mais ça va calmer mes nerfs! » dit-elle. Elle la frappa à nouveau dans le ventre, la poussa par terre puis la roua de coups de pied.

Manuel intervint. « Élaine, que fais-tu! pleura-t-il. Tu ne vois pas que tu lui fais mal? Laisse-la partir! »

Elle retint ses coups son appel. Tanny s’était recroquevillée sur le sol, les bras serrés sur son ventre, la gueule en sang.

« Fous le camp! cria Élaine. Je ne veux plus te voir! Tu m’entends? » Elle l’agrippa pour la remettre debout et la poussa dans la rue. « Tu dégages ou je t’étripe! »

Tanny s’en fut pour ne plus revenir.

Élaine était furieuse et à bout de nerfs, à un point tel qu’elle en tremblait sur ses pattes.

Manuel s’approcha.

« Qu’est-ce qui t’arrive? murmura-t-il. Tu n’es plus la même depuis quelque temps. Ça ne sert à rien d’être violent envers les autres… »

Il tenta de l’enlacer, mais Élaine rejeta violemment son offre en le repoussant. « Si ce n’était que de moi… », grogna-t-elle; puis elle s’en alla.

« Où vas-tu?

— J’ai des comptes à régler avec cette pute de Solly! »

Manuel se couvrit le visage. Il ne voulait imaginer ce que sa sœur était capable de faire.