1-1 Les adieux de Léopold

Léopold arriva à Lumasarel vers quatre heures. La ville n’était pas gardée, on laissait entrer et sortir n’importe qui : des voitures venues de la campagne, de la côte ou même d’autres pays pouvaient passer sans peur de devoir s’arrêter. Dans sa main gauche, il tenait une laisse de cuir, attachée à l’autre extrémité à un jeune chat. Celui-ci était calme et dormait, couché sur le banc, la tête reposée sur les genoux de Léopold. Il était très jeune, mais déjà trop vieux et trop grand pour passer pour un chat domestique, même à première vue. À bord de la carriole avec lui, deux hommes faisaient office de garde du corps. L’un d’eux dormait, mais Léopold n’avait pas fermé l’œil de la nuit; il n’avait pas bougé d’un poil; il avait regardé le paysage nocturne défiler tout autour de lui, comme il l’avait fait la nuit précédente et plusieurs autres avant.

Il serrait, dans sa main droite, un message qu’il avait reçu et chiffonné avec frustration et désarroi. Son vieil ami avait disparu. Les forces de Kusama avaient mis sa tête à prix. Il devait partir.

Il rencontra Martin Lembert à Lumasarel. Martin résidait dans le quartier sud de la ville; c’était le quartier que préféraient les gens riches, car on y retrouvait les plus belles et les plus grandes maisons. Léopold adorait cet endroit et regardait les bâtiments avec envie en pensant qu’il avait mené, les dernières années, une vie de nomade et, depuis quelques mois, de criminel en cavale, et qu’il n’avait jamais connu le confort et le grand luxe auquel ses seuls meilleurs amis avaient droit.

« Désolé de ne pas pouvoir rester, dit Léopold. Je ne peux plus traîner ces animaux avec moi. Je n’ai plus le droit. Si je m’étais fait arrêter, en chemin, nous ne nous serions plus revus. Les temps changent, mais les gens restent accrochés à leurs habitudes. Je dois me trouver un nouveau métier si je ne veux pas qu’on m’envoie pourrir en prison.

— Comme tous les voleurs et les assassins de ce monde, dit Martin. Que m’emmènes-tu? J’espère qu’il ne t’a pas trop causé de problèmes. »

Léopold fit descendre le chaton.

« Il est tranquille, dit-il. Il s’appelle Rim, il vient de Salamey. Je ne connais pas son âge, mais je dirais, à vue de nez, qu’il doit avoir au moins cinq ans.

— Cinq ans? Il est bien trop jeune, dit Martin.

— Comment ça, trop jeune? Plus ils sont jeunes, plus ils sont faciles à dresser; tu le sais mieux que moi. Ce n’est pas le premier que tu vois. Et puis j’ai dit environ, hein, il ne connaît pas son âge lui-même.

— Je t’ai dit que je voulais un adolescent.

— Un adolescent! » s’énerva Léopold. Réalisant qu’il avait peut-être haussé le ton un peu trop fort, il regarda brièvement autour d’eux avant de reprendre, à voix basse : « Un adolescent? Mais sors donc un peu de chez toi et tu vas en trouver, des adolescents! Je me suis rongé les doigts jusqu’aux os pour traverser la moitié du pays et t’amener ce garçon. À Pirret, j’aurais pu le revendre pour quatre fois le prix que je te fais, au minimum. Alors soit tu le prends, soit je le relâche dans la nature. C’est toi qui vois. C’est mon dernier. Ensuite je disparais. De toute façon, c’est peut-être pas de mes affaires, mais qu’est-ce que ça change pour toi que ce soit un adolescent?

— Ça change que j’attirerais sans doute moins l’attention d’Asiya si j’avais la garde d’un enfant conscient de ce qu’il fait plutôt que d’un autre qui débarque à peine dans ce monde.

— Désolé, mais c’est impossible. Je l’ai trouvé après que son village s’est fait attaquer par une bande de sauvages. C’est le seul qui reste; les autres se sont tous enfuis ou se sont fait tuer. Ce petit n’a plus personne et il restera sans doute marqué toute sa vie par ça. Il n’y a que toi en qui j’ai confiance pour réussir à lui donner une vie à peu près normale pour quelqu’un de son espèce après ce qu’il a vécu. »

Rim murmurait ses pensées, dans sa langue étrangère, si bas qu’elles étaient incompréhensibles, les yeux fermés.

« S’il te plaît, dit Léopold; fais-le pour moi. » Il tendit la main. Martin compta douze pièces d’or et les lui donna.

« Merci infiniment, dit Léopold. Tu ne te rends pas compte à quel point tu me sauves la vie. Quand on se reverra, si jamais on se revoit, j’aurai une femme et une famille, et je serai devenu quelqu’un d’honnête, enfin, je te le jure. »

Il s’agenouilla et caressa Rim.

« Ils ne remplaceront sans doute pas tes parents, mais au moins, tu auras la santé, une éducation et la protection. Alada, vusedaiken salas, adieu et grandis heureux », ajouta-t-il en asiyen. Il posa un baiser sur son front.

« Que vas-tu faire maintenant? dit Martin.

— Je dois partir loin. J’ai rencontré un gars, dans le coin de Zen. Il a dit qu’il pourrait m’aider à me faire entrer à la pêcherie. C’est ma seule chance; sinon, je devrai quitter Asiya.

— Dans ce cas, j’espère que nos chemins se croiseront de nouveau. »

Ils se serrèrent la main en signe d’au revoir, puis Léopold remonta dans la carriole, direction ouest, vers la région de Zen.

C’était l’automne et la nuit était glaciale, mais le froid et l’obscurité n’incommodaient en rien Rim. Il semblait murmurer à lui-même, la voix tremblotante, quelques mots dans sa langue que Martin connaissait quelque peu, trop peu pour pouvoir les comprendre. Il ne semblait pas triste, mais il était visiblement nerveux et apeuré.

« Tu te sens bien, garçon? » demanda Martin.

Rim hocha la tête.

Martin défit son collier et l’emmena à l’intérieur. « Tu vas voir, les choses vont s’arranger », dit-il. Rim se souvint de cette déclaration le reste de sa vie, et à chaque instant où il avait mal, il se répéta cette phrase, en espérant qu’elle se réalise.