1-14 La maladresse

Vincent et Rim durent affronter l’humiliation que cela représentait d’être tiré en laisse à travers la ville sous la menace des soldats qui les escortaient. Le regard et le jugement des Hommes dans la rue étaient lourds et difficiles à supporter; ceux-ci les voyaient passer et s’imaginaient déjà, sans même les connaître, la raison de leur capture. Il n’était pas fréquent, même à Lumasarel, de voir des Fourrures se soumettre ainsi aux soldats humains; mais cela n’arrêtait aucunement les préjugés à leur encontre, et certains s’en réjouissaient : « c’est sans doute mérité », se disaient-ils.

Ils furent conduits en prison, et malgré sa détermination à sortir un jour de cette ville pour échapper aux Hommes, Vincent ne sembla pas vouloir leur résister. « On va s’en sortir », disait-il alors qu’ils étaient enchaînés.

Quelques heures plus tard, Laurent Vernel se présenta devant eux.

« Vous êtes deux chats, dit-il; les chats sont censés miauler, chasser les souris et ronronner quand on les caresse. Ils ne sont pas censés attaquer les hommes et les femmes; encore moins ceux qui leur ont servi à manger toute leur vie.

— Nous ne sommes pas des chats, grogna Vincent. Nous sommes des Asiyens!

— Des Asiyens mais tout de même des criminels qui ont trahi leurs maîtres. » Il s’adressa à Vincent. Celui-ci le considérait avec aversion. « Je suppose que tu fais partie des rebelles qui rôdent dans la ville. Vous vous êtes bien débrouillés pour passer inaperçus tout ce temps. Les attaques et les vols, commis au nom des Fourrures, les fuites, les fugues qu’on rapporte depuis quelques mois dans la ville, je suppose que vous êtes liés à tout cela, non? Vous en profitez pour défier les lois pendant que les citoyens commencent à vous craindre, à cause de cette rébellion.

— Qu’est-ce que vous en savez? dit Vincent. Vous ne vous êtes jamais souciés de notre existence jusqu’à aujourd’hui.

— J’en sais qu’il y a une semaine, il y a encore eu un meurtre en pleine place publique, et pendant le discours de la reine, en plus. La victime s’appelait Carl Mentier. Ça te rappelle quelque chose, ce nom? Selon des proches, il aurait été en possession d’un chat, il y a quelques années, avant qu’on le lui enlève. Ce même chat qui a été aperçu s’enfuyant des lieux du meurtre…

— L’esclavagisme est interdit dans ce pays! cria Vincent. Cet homme n’a eu que ce qu’il méritait! N’êtes-vous pas censés faire respecter l’ordre et la loi?

— J’arrête qui on me dit d’arrêter, dit Laurent. Si vous, les Fourrures, saviez contrôler vos instincts de violence et rester à votre place et faisiez ce qu’on vous dit, comme on vous l’a appris, je n’aurais pas eu à me mêler de vos histoires. » Il fit dos aux prisonniers et marcha lentement. « Regardez votre amie Solly : voilà une fille bien dressée… il suffit qu’on lève la voix un peu fort, et elle accepte de faire tout ce qu’on veut, nous dire tout ce qu’elle sait. Malheureusement, vous n’êtes pas tous comme elle. Certaines Fourrures apprennent vite à rester à leur place… mais d’autres, comme vous, ont besoin de plus de discipline. »

Laurent reparut devant eux avec, dans les mains, un long fouet en cuir, le genre conçu à l’origine pour le dressage des Fourrures et dont l’usage était à ce jour interdit. Sa simple vue suffit à terroriser Vincent : le souffle coupé, soudain blême et tendu, il se recroquevilla contre le mur. Le voyant s’agiter ainsi, Laurent fit claquer le fouet dans les airs, puis Vincent poussa un cri de panique, cacha son visage et éclata en sanglots : « Non, s’il vous plaît, dit-il, pas ça, tout sauf ça… »

Ce brusque changement d’attitude fit sourire Laurent.

Bien qu’extrêmement nerveux et inquiet, Rim gardait son calme, se retenant de prononcer un mot de peur d’aggraver son sort. Laurent s’adressa désormais à lui :

« Je savais que tu finirais par devenir un problème, dit-il. Il faut croire que monsieur Martin Lembert ne t’a que trop choyé…

« Vous devriez vous estimer heureux, tous les deux, de n’avoir été que de petits esclaves domestiques de quelques excentriques Asiyens. Vous avez été éduqués, savez lire et écrire, avez été nourris et logés toute votre vie. Une bonne partie de la population d’Asiya n’a pas ça. Vous auriez aussi bien pu être vendus à l’étranger : on vous aurait forcés à travailler dans les mines, les champs, ou les forêts, à bâtir les villes, ou bien on vous aurait envoyés à la guerre. Vous ne réalisez pas votre chance! Hélas, ce n’est pas à moi de vous juger; toi en particulier, Rim. Martin était content d’apprendre qu’on t’a retrouvé aussi vite… il savait que son garçon ne pouvait être parti bien loin. »

Il s’en alla sur ces mots.

« Je ne supporte pas une telle honte, murmura Vincent.

— Ce n’est pas grave, répondit Rim.

— Si, c’est très grave. Je pensais que, avec le temps, j’étais devenu suffisamment fort pour pouvoir me défendre, mais je me rends compte que j’ai toujours ces vieux… réflexes… de soumission.

« Tu n’as pas eu le fouet, tu n’imagines pas ta chance. Il te laboure le corps, il t’arrache le poil, il te défait la peau jusqu’à ce qu’elle prenne la couleur de ton sang, et il défait ta volonté… rien qu’à l’entendre, je perds la tête. Il faut éviter le fouet, Rim. Je ne pourrai en prendre davantage. Quitte à tout abandonner, quitte à redevenir un esclave, il faut éviter le fouet à tout prix. »

Vincent tremblait tant il était nerveux et effrayé, et il faisait pitié à voir.

Rim restait impassible, pour le moment, incapable de trouver les mots à dire, les gestes à poser. Penser qu’il eût pu fuir, songea-t-il, était une erreur, et son désir de liberté, qui n’avait duré que quelques heures, était déjà oublié.

Juste de l’autre côté, les trois hommes discutaient de la situation.

« J’ai entendu un bruit, dit Martin sur un ton de reproche. J’espère que tu ne lui as pas fait mal.

— Non, j’ai voulu leur faire peur, c’est tout, répondit Laurent. Vas-tu avoir besoin de ça? » Il lui tendit son fouet.

« C’est ton truc, ça, dit Martin. Garde-le. Qui c’est, l’autre? C’est Vincent? Pourquoi vous l’avez arrêté? Je ne vous l’ai pas demandé.

— C’est-à-dire, bégaya Cédric Roussel, que comme ils étaient ensemble, et qu’ils se protégeaient, j’ai cru bon de l’emmener lui aussi. En plus, ils sont pareils, à deux, trois poils près…

— Mais je vous ai dit que le mien portait un anneau, et il a même son nom gravé dessus! Comment vous pouvez les confondre?

— Je… je ne les ai pas confondus… et puis ça va aller! La prochaine fois, vous irez le chercher vous-même, et puis, prenez pas la peine de dire merci, hein, s’énerva Cédric.

— Fermez-la donc; on l’accuse d’avoir tué un homme, alors ça tombe bien qu’on l’ait arrêté », dit Laurent.

Martin s’avança vers les prisonniers en ravalant un juron.

« Regarde-moi, garçon », dit-il.

Rim leva péniblement la tête. Son visage était terriblement angoissé.

« Tu dois te douter que je ne suis pas forcément de très bonne humeur, commença Martin. Tu as attaqué ma femme en pleine nuit, puis tu t’es sauvé de moi comme un criminel. Mais comment puis-je t’en vouloir? Ça t’est sûrement déjà sorti de la tête. Je te connais : la seule chose à laquelle tu penses depuis ce matin, c’est moi; ce que tu as fait cette nuit, tu l’as déjà oublié.

« Laurent, détache-le, dit-il.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée? dit Laurent.

— Contrairement à toi, je n’ai pas besoin d’un instrument de torture pour me faire respecter. Détache-le tout de suite. »

Étonné et franchement insulté, Laurent s’exécuta; et lorsqu’il fut finalement libre de ses mouvements, Rim se précipita au pied de Martin, à genoux, la tête baissée et le visage en larmes.

« Redresse-toi », dit Martin.

Lorsque Rim leva les yeux, Martin lui tendait un couteau par la lame, l’invitant à s’en emparer. Rim l’empoigna avec beaucoup d’hésitation.

Martin désigna Vincent du regard. « Coupe-lui la gorge.

— Quoi? s’insurgea Vincent.

— Tu n’as pas le droit de faire ça, dit Laurent.

— Ce petit a tué un homme, non? demanda Martin. Alors montre-moi que tu m’es resté fidèle et débarrasse cette ville d’un nouveau meurtrier. »

Rim se retourna vers Vincent; aucun des deux ne comprenait ce qui se passait.

« Fais ce que je te dis », insista Martin.

Lorsque Rim fit un pas vers lui, Vincent se mit à paniquer. « Ne l’écoute pas! Tu dois résister! S’il te plaît! Ne fais pas ça! Je suis ton ami!

— Je suis désolé », murmura Rim.

Il leva le couteau sur son cou. À ce moment, une femme arriva en courant sur le seuil de la porte.

« Capitaine! C’est une urgence! cria-t-elle.

— Qu’est-ce qui se passe? dit Laurent.

— Des messagers de Salamey arrivent. Le seigneur est en échec et les soldats ont abandonné le combat. Les Fourrures s’apprêtent à prendre le pouvoir. »

Martin prit le couteau des mains de Rim. Vincent fut soulagé, mais plus que jamais incrédule et confus.

« En si peu de temps? s’énerva Laurent. Vous vous foutez de moi.

— Selon eux, elles ont déjà pris Salem et les citoyens en otage. Le seigneur Mercier demande l’aide de tout le royaume. Le seigneur Trevart veut vous rencontrer tout de suite pour y répondre.

— J’arrive tout de suite », dit Laurent. Il s’adressa à Martin, alors que celui-ci était en train de rattacher son collier à Rim : « Hé bien, c’est tout? Même pas un coup? Rien du tout? Aucune leçon? Comment tu veux qu’il apprenne avec ça?

— Si tu connaissais un peu plus ces animaux, tu saurais que ça ne sert à rien, dit Martin.

— S’il vous plaît, capitaine, le seigneur Trevart nous attend, insista la lieutenante.

— Agis à ta guise, continua Laurent à Martin; mais si tu ne fais pas preuve de discipline avec ton garçon, ne sois pas surpris s’il t’arrive des problèmes… c’est toi le seul responsable, ne l’oublie pas. » Il se dirigea vers la sortie en disant : « Si tu as de nouveau besoin de moi, tu sais où me trouver… »

Cédric Roussel était planté devant la porte à regarder passer ses supérieurs et à essayer de comprendre la situation.

« Capitaine, je… commença-t-il.

— Vous n’avez pas une ville à surveiller, vous? » lui dit Laurent en passant son chemin.

Martin regardait Rim presque avec pitié, car il le savait à présent inconscient du mal qu’il avait commis, et il avait raison : de toute la journée, jamais Rim n’avait eu honte d’avoir attaqué Yolande. Par contre, il avait honte d’avoir désobéi et d’avoir fui comme un lâche alors que son maître l’appelait; c’est ainsi qu’il voyait les choses, et Martin l’avait compris.

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi? demanda-t-il avec exaspération.

— Vous avez dit que je méritais de mourir », dit Rim.

Martin ne répondit pas. Lui non plus ne savait plus quoi dire.

« Vous pouvez me laisser ici, si vous le pensez vraiment. »

Martin rattacha sa laisse à son collier.

« Jamais, dit-il. Je te ramène chez moi et je vais tâcher de corriger ton comportement.

— Vous n’allez pas me tuer?

— Non », soupira Martin.

Vincent était toujours retenu et, voyant les autres lui tourner le dos, il s’agita.

« Hé! Ne partez pas sans moi! Détachez-moi, s’il vous plaît! »

Martin ne tourna pas la tête, et Rim ne faisait même plus attention à lui.

Cédric intercepta Martin : « Et qu’est-ce que je fais avec l’autre? » demanda-t-il en désignant Vincent.

« Je ne sais pas, dit Martin, qu’est-ce que vous faites avec les meurtriers que vous arrêtez? Occupez-vous-en; c’est votre boulot, pas le mien. »

Ils disparurent dans le couloir.

« Rim! Ne me laisse pas seul! cria Vincent. Mon dieu, je vais mourir… »