1-2 L’enfance de Rim

Rim grandit, silencieux et obéissant, au pied de Martin. Sa maison était immense, car il était riche; c’était l’un des hommes les plus riches de Lumasarel, et avec la richesse venait la puissance dans cette société. Martin était pourtant jeune pour avoir toute cette richesse : il avait vingt-huit ans; il était marié à une femme appelée Yolande, mais il n’avait aucun enfant; il n’en voulait pas.

Rim comprit, avec le temps, que Martin ne voulait pas d’enfant, car il élevait des Fourrures. Il les dressait. Ce n’était pas son métier, mais c’était sa vocation. Il n’était pas le premier. Il en avait eu six autres avant lui, qu’il avait enlevés, recueillis ou achetés. Il les dressait et il les relâchait une fois adultes. À la fois pour les rendre plus humains et les aider à s’intégrer à la société, mais pour les étudier et les comprendre. C’était comme leur donner une seconde chance, une seconde vie.

Mais il avait tort de croire cela.

Rim grandit silencieux et obéissant, comme il avait promis de le faire. Au fil du temps il cessa de penser à ce pourquoi il était là et ce qui le motivait à rester à servir cet homme et il finit par l’oublier; les images de Salamey, la belle région qui l’a vu naître, devenaient floues; la forêt semblait lointaine et le monde, pourtant si petit; il avait oublié jusqu’au visage de sa mère, mais il se souvenait toujours de sa voix et des derniers mots qu’elle lui a dits : « suis ces gens et fais tout ce qu’ils attendent de toi. »

Il apprit le français dans son enfance et abandonna sa langue que personne d’autre ne comprenait. Toutefois dans ses moments d’intimité, on pouvait l’entendre se parler à lui-même, à condition de bien tendre l’oreille. Ses propos n’avaient rien de cohérent et ne reflétaient aucun ressentiment, aucune tristesse; seulement de l’isolement. Martin y avait prêté attention quelquefois, sans rien n’en tirer de pertinent :

« … et la lune dit au garçon : tu ne rattraperas pas le soleil, il est trop loin et trop rapide, et tu ne retrouveras plus ta maison, tu t’es perdu en essayant de suivre le soleil, espèce d’imbécile. Luma verage salas. Le papier bat la roche mais la roche bat les ciseaux. C’est ridicule, le papier est plus fragile que les ciseaux. Lumalusaa suviten salas… Quel imbécile a appelé cette ville Lumasarel? Ça ne veut rien dire. Elle aurait dû s’appeler Luma tout court. Les gens se fichent tellement de ce qui se passe ailleurs… Luma… s’il existait un mot pour Luma dans cette langue… »

Rim n’adressait jamais la parole à Martin ni à sa femme, sauf s’ils le lui demandaient. Quand il leur parlait, c’était avec une patience et une humilité à peine croyable. Il ne les regardait jamais directement dans les yeux sauf quand il se faisait réprimander car c’était, pour lui, leur manquer de respect. À ce moment, Rim écoutait, et il acceptait la punition sans rechigner : pas de repas pendant quatre jours parce qu’il était sorti dans la ville sans permission… pour la deuxième fois. Il ne se plaignait pas; il ne pleurait jamais; mais il était conscient qu’il ne méritait pas cela. Les Fourrures n’avaient pas le droit de se promener dans Lumasarel seules avant l’âge de onze ans pour leur propre sécurité.

Pour leur propre sécurité, il n’aurait jamais dû y avoir de Fourrures à Lumasarel… ou jamais d’Hommes.

Jamais ils ne revirent ni n’entendirent de nouveau parler de Léopold.