1-15 Le combat d’Élaine

Élaine marchait dans la rue d’un pas décidé, bousculant les gens qui lui bloquaient la voie. Elle était folle de colère et de rancœur, elle avait perdu la tête : elle en voulait à mort à Solly, bien qu’elle crût mal qu’elle eût dénoncé ses amis. Manuel la rattrapa à la course, espérant pouvoir lui faire entendre raison, mais il en avait peu espoir, car il connaissait Élaine très orgueilleuse.

« Tu ne comprends pas, dit Élaine, repoussant Manuel qui tentait de l’arrêter, qu’elle a trahi notre confiance? Combien de temps attendra-t-elle avant de leur dire que c’est nous qui avons aidé à libérer tous ces esclaves en fuite? Rim risque la mort à cause d’elle, et on ne sait pas où est Vincent. Elle est devenue notre ennemie et elle doit payer pour ce qu’elle nous a fait. »

Depuis son emprisonnement, Manuel était incapable de violence; mais s’il l’avait pu, il n’eût sans doute pas hésité à y recourir pour arrêter Élaine. Non pas qu’il pardonnait à Solly, car il lui en voulait lui aussi beaucoup, mais il ne supportait plus de voir les gens toujours se battre et s’entre-déchirer; il désirait, plus que tout, faire la paix.

Il resta en retrait et Élaine s’en alla directement à la maison de Solly, dans laquelle elle entra sans frapper comme si c’était chez elle et, n’apercevant personne après un bref regard alentour, elle l’appela : « Solly! Tu es là? Montre-toi! »

Une femme se montra, au fond de la pièce, se levant de son fauteuil sur lequel elle se reposait; Élaine fut fâchée et d’autant plus déçue d’être tombée sur la maîtresse de maison plutôt que sur la renarde.

« Elle est partie, dit Judith.

— Où est-elle? J’ai à lui parler, dit Élaine.

— Tu ne le sauras pas. Si je te dis où elle est allée, tu vas lui faire du mal. »

Élaine s’insurgea : « Elle a vendu mes amis aux Hommes! Vous ne pouvez pas la protéger!

— Elle n’a pas eu le choix! Ils l’ont forcée.

— On a toujours le choix! J’ai fait le choix de quitter ma famille pour venir ici. J’ai fait le choix d’aider à libérer ces esclaves. J’ai fait le choix de vous faire confiance, à vous et à Solly. Ça ne me fait pas plaisir, mais maintenant, j’ai fait le choix de lui faire regretter de m’avoir menti. »

La colère monta et Judith adressa un regard sévère à la louve.

« Tu racontes n’importe quoi! s’écria-t-elle. Écoute-moi une minute, et réfléchis un peu : as-tu déjà oublié que Solly avait elle aussi été une esclave? Savais-tu qu’elle était incapable de conter le moindre mensonge? Même si sa vie en dépendait, elle ne s’y résoudrait pas. Tu sais pourquoi elle a dénoncé tes amis? Parce qu’elle est dressée pour ça! Ça, elle ne l’a jamais choisi; on l’y a contrainte. Elle n’a pas eu la chance d’avoir la liberté de choisir comme toi. Si tu t’intéressais davantage à ce que ces gens vivent plutôt que de seulement les extirper de force de leur condition, tu t’en rendrais compte. »

Élaine gronda, car elle ne sut pas quoi répondre à la femme.

« Tu es une fille courageuse et ta cause est noble, continua Judith, mais ça ne sauvera pas tes amis. Si tu laisses si facilement ta colère prendre le dessus sur ta raison, tu ne vaux pas mieux que ceux que tu combats. La plupart des Fourrures comme toi sont trop promptes à la violence. Vous n’apprenez pas à contrôler vos instincts; vous ne savez parlementer qu’avec vos griffes. C’est cette faiblesse qui fait que vous serez toujours inférieures à nous.

— Parce que chasser et réduire les miens en esclavage, vous appelez ça parlementer? Vous vous croyez meilleurs en nous montrant ce pays que vous nous avez volé, construit des mains des pauvres gens que vous avez exploités…

— Tu ne peux pas tenir tous les êtres humains responsables des erreurs de quelques-uns ont commises dans le passé, dit Judith. Je n’ai jamais exploité qui que ce soit.

— Quelle différence cela fait-il, vous êtes tous les mêmes! » s’énerva Élaine. Elle serrait les poings et tremblait sur ses pattes. Juste derrière elle, quelqu’un s’approcha doucement et mit une main sur son épaule. Elle se retourna brusquement et son coup de poing vola sur le visage de Manuel.

« Élaine, qu’est-ce qui te prend? » dit-il, reculant brusquement en se couvrant le museau.

Réalisant son erreur, elle garda ses distances et baissa sa garde. « Seigneur, Manuel, dit-elle doucement. Je ne voulais pas… j’ai pensé que c’était Solly. Excuse-moi. »

Manuel lui tourna le dos et s’en alla. Judith rit intérieurement.

« Manuel, pardonne-moi! dit Élaine.

— Tu te rends compte, maintenant, que tu causes autant de tort autour de toi que tu n’en règles, dit Judith.

— J’essaie d’aider les gens; c’est tout ce que je veux faire.

— Tu n’y arriveras pas en leur faisant mal. Les idées de vengeance nourrissent les radicaux qui veulent partir en guerre. La guerre ne résout aucun problème, mais elle cause beaucoup de morts. Tu es libre; tu peux choisir l’option que tu préfères. »

Élaine tourna les talons s’en fut à la suite de son frère.

Judith se retourna. Au fond de la pièce, le corps de Solly prit forme et lui apparut par magie.

« Madame, j’ai peur pour ma vie », dit-elle faiblement. Judith l’enlaça. « J’voulais pas la trahir. J’suis vraiment conne de l’avoir fait. J’arriverai à rien si ça prend rien qu’un ordre pour me faire plier. Même avec tous les efforts que je fais pour changer les choses, j’ai encore l’impression d’être la même esclave qu’avant. J’en ai assez, madame. J’suis plus utile à personne et je peux rien faire par moi-même. C’est pas une vie…

— Tu comptes à mes yeux, dit Judith.

— Je peux pas rester, ils pensent que j’suis avec les rebelles. Vous devez arrêter de me couvrir ou vous risquez d’être en danger vous aussi. Je dois trouver le moyen de racheter ma faute à Élaine et à Rim. Il faut que j’apprenne à vivre seule et à être autonome. C’est là, si je réussis, que je serai vraiment libérée. »

Alors qu’elle parlait, Solly commençait à s’évaporer tranquillement, jusqu’à devenir totalement transparente.

« J’vous oublierai pas », dit-elle.

Judith la traversa comme un fantôme, et la renarde disparut.