1-16 La libération

Sur le chemin du quartier ouest, de nombreux gens, dont un nombre important de soldats armés, s’attroupaient, au centre de la ville, devant le palais du roi où l’on informait le public de la situation à Salamey. Martin ne sembla pas s’y intéresser; il évita d’entrer dans la foule et de s’approcher trop de la masse. Rim suivait derrière, traîné en laisse. Certes, il eût pu la détacher lui-même, mais il n’y pensait pas; seul comptait à présent de suivre son maître et de mériter son pardon.

Martin ne semblait pas tellement disposé à lui parler, mais Rim, tout nerveux et honteux qu’il était, tenait à tout prix à savoir comment son maître le voyait à cet instant. Il ne comprenait pas pourquoi il avait décidé de le garder et ne savait pas s’il devait lui en être reconnaissant ou s’il devait craindre davantage ce qui l’attendait. Dans le doute, il préféra garder le silence.

Lorsqu’ils furent hors de la grand-place, Martin dit : « Tu vas devoir te rattraper, garçon. Yolande voudra sans doute te tuer quand elle verra que je t’ai ramené. Je vais lui parler. Elle n’aura pas le choix d’accepter.

— Merci de m’avoir épargné, monsieur », bredouilla Rim.

Martin s’arrêta, tira brusquement la laisse devant lui et se mit à genoux pour lui parler à sa hauteur :

« Écoute-moi bien, sale bête, dit-il fermement; je t’ai peut-être fait libérer, mais je ne te pardonne pas ce que tu as fait. Tu vas les sentir, les conséquences de tes actes, et tu vas apprendre à les assumer, quoi qu’il t’en coûte. Si j’ai décidé de te garder… parce que j’aurais pu te revendre à quelqu’un d’autre qui se serait chargé de te dresser sérieusement… si j’ai décidé de te garder, c’est parce qu’à un moment, je voyais en toi un peu le fils que je n’ai jamais eu. Je m’y suis mal pris et j’ai fait des erreurs, mais c’est vrai, ce que je dis.

— Vous êtes un père pour moi, dit Rim.

— Plus maintenant », dit Martin. Il se releva et reprit la marche à un rythme soutenu. Rim suivit, tout embarrassé. « Tu n’es plus rien pour moi, reprit-il. Plus rien qu’un fardeau. Quand quelqu’un s’en prend à ma femme, que ce soit mon fils ou non, il finit par le regretter. » Il continua plus bas, comme pour lui-même, mais Rim l’entendit quand même : « Plus rien qu’un fardeau… quand je pense à tous les problèmes que j’ai eus à cause de toi, je me dis que de montrer plus de souplesse qu’avec les autres était une grosse connerie. Ça me fait mal de le dire, mais c’est mon père qui avait raison. Je t’ai trop aimé et pas assez encadré. Résultat, tu attaques les gens et tu te sauves de moi. Mais je vais te redresser. Je vais te redresser, une bonne fois pour toutes, et tu vas apprendre à respecter tes maîtres… Ça, c’est si je ne décide pas de me débarrasser de toi définitivement. »

Comme il marchait, Rim eut la sensation que quelqu’un le serrait dans ses bras. Il regarda autour et derrière lui et ne vit personne. Il entendit quelqu’un l’appeler par son nom et s’arrêta net. C’est alors que son collier, que Martin lui avait redonné plus tôt, se défit de lui-même et tomba sur le sol.

Il entendit une voix lui murmurer dans l’oreille : « T’es libre! Sauve-toi! »

Martin se retourna. À cet instant, juste entre lui et Rim, Solly se manifesta, sortie de nulle part, et fit face à son ancien maître. Celui-ci était fou de colère, mais n’eut pas le temps de réagir. Solly fonça sur lui, le poing levé, et le frappa à la hauteur de son cœur. La force de l’impact fut si grande amplifiée par la magie, que Martin fut propulsé plusieurs mètres derrière.

Solly s’effondra, exténuée, et Rim était horrifié par ce qu’il avait vu. Tout autour d’eux, les passants paniquaient et des soldats venaient déjà à leur rencontre. Rim se précipita vers Martin, presque instinctivement; il ne voyait à présent plus que son maître, qui lui parut, pour la première fois de sa vie, complètement vulnérable, et avait oublié tout le reste, ne se souciait plus de rien d’autre. Il s’accroupit à ses côtés, les yeux humides et les oreilles rabattues, et se pencha pour écouter son cœur qui battait à toute allure.

Les soldats gardaient leurs distances, car ils étaient trop peu familiers avec les Fourrures capables de magie, et pointaient leurs armes en direction de la renarde au sol. « Abattez-la, dit l’un. On ne peut pas la contrôler. C’est un ordre, abattez-la! » L’un d’entre eux s’en prit à Rim, mais il lui résista vivement en le repoussant et en l’attaquant avec ses griffes. Un autre soldat se pencha sur Martin, pensant pouvoir le secourir, mais Rim s’opposa farouchement. « NE LE TOUCHEZ PAS! » hurla-t-il. Il plaqua l’homme contre le sol et lacéra son cou avec ses griffes.

Le premier soldat agrippa Rim par l’épaule pour tenter de le maîtriser. « Ho! Calme-toi, petit! » dit-il. Énervé, il lui mit un puissant coup sur le crâne, et Rim s’effondra par terre et s’assomma sur le pavé. Dès lors qu’il fut étourdi et que ses sens le quittèrent, il entendit de nouveau cette voix, et ce fut la dernière chose qu’il perçut avant de perdre conscience :

« La mort… est une forme de libération… »

Il avait treize ans.