1-17 Salamey

La situation dégénéra.

Depuis quelques jours déjà, les Fourrures avaient envahi la ville de Salem et en chassaient les Hommes qui restaient. Elles étaient arrivées en grand nombre de Salamey et d’autre part au pays, prenant de court les forces locales, pas assez accoutumées à ce genre de grabuge. Les soldats, constatant la vague de rebelles qui fonçait sur eux, avaient fui la ville aussitôt, de même que les citadins. Durant la nuit, elles avaient pris d’assaut la résidence du seigneur Jean-Luc Mercier et assassiné sa famille; l’homme avait toutefois été épargné et emprisonné, dans l’espoir qu’elles pussent parlementer avec ses homologues ou encore négocier le pouvoir sur la seigneurie. Pour la plupart d’entre elles tout cela était vain; elles préférèrent cruellement laisser l’homme constater les dégâts qu’elles causaient à sa ville.

Salamey avait toujours été, dans l’histoire d’Asiya, la région où l’on comptait le plus de Fourrures, et, dans les dernières décennies, un grand nombre d’Hommes l’avaient quittée et les Fourrures s’y étaient installées en masse; cela en faisait le théâtre de nombreux conflits entre les deux peuples. Les campagnes étaient relativement dangereuses pour les Hommes, car un grand nombre de « sauvages », comme on nommait ces Fourrures qui n’avaient ni attache ni domicile et qui vivaient le plus souvent dans la forêt, s’en prenaient régulièrement aux gens, Hommes comme Fourrures, qu’ils rencontraient pour leur prendre argent et nourriture, à la manière de bandits de grands chemins; mais, depuis quelque temps, ces attaques avaient augmenté en nombre et en force, les sauvages allant même jusqu’à s’en prendre aux villages et aux fermes, ce qui n’était rien pour aider la situation.

Ce jour-là, les rebelles fouillaient les maisons et faisaient sortir, ou tuaient salement et froidement, les gens qui s’y réfugiaient. Elles se tenaient prêtes à une attaque des Hommes venue d’ailleurs, et pour cela, elles avaient pillé armureries, postes de garde et forges pour s’équiper en armes. Elles étaient toutefois désorganisées, sans réel chef pour les mener toutes, et seule une poignée d’entre elles avait reçu un minimum d’éducation au combat; elles avaient donc peu de chances de tenir si Asiya décidait d’envoyer une armée pour reprendre la ville. Lorsque toutefois l’information arriva aux oreilles des seigneurs voisins que Salem était attaquée, il était déjà trop tard.

Trois jours passés, on érigea un échafaud au centre de la ville, et on exposa Jean-Luc Mercier au public. Un renard s’y tenait et criait à la foule, le présentant comme un imposteur qui s’était approprié le pouvoir sur la terre et un tyran qui avait imposé sa volonté sur un peuple qu’il ne possédait pas (ce sont les termes qu’il employa, les Fourrures n’adhérant ni, pour la plupart, ne comprenant pas le système politique des Hommes d’Asiya.) Juste de l’autre côté, un loup tenait la grande hache du bourreau, et dans la rue, les gens s’excitaient et n’attendaient plus que de voir tomber la tête du seigneur.

« Ce pays est à nous, mes amis! cria le renard, et maintenant que nous sommes lancés, nous continuerons de nous battre jusqu’à ce qu’ils le reconnaissent! Nous ne serons plus leur gibier! Nous ne serons plus une sous-classe d’individus! Fini, l’esclavage! Fini, les dogmes religieux! Et fini, l’autorité dictatoriale! Que la liberté pure! Celle pour laquelle nous sommes nés! » Et il termina avec : « Leia sakel aasi! Az asiya lumel! » (En français, « Asiya appartient aux Asiyens, maîtres de leur avenir »; phrase prononcée jadis par les Hommes combattant l’expansion de Vérendales en terre d’Asiya, puis largement critiquée par la suite.)

Le loup leva sa grande hache bien haut alors que les gens dans la rue répétaient : « À mort! »

« Où est ton dieu, maintenant, neji? » lança le renard à Jean-Luc. (Neji est un terme péjoratif désignant les Hommes en asiyen, de la même façon que les Hommes parlent des Fourrures comme de « sales bêtes ».)

Ailleurs au pays, la nouvelle se propagea comme quoi Salamey avait été reprise par les Fourrures ou par les sauvages (plusieurs faisaient l’amalgame), ce qui rehaussa largement la crainte de l’autre, autant chez les Hommes que chez les Fourrures; car bien peu de ces dernières, en-dehors de Salamey, n’adhéra à cet esprit de révolte. Personne ne répondit à l’appel à l’aide des messagers de Salem, à l’exception de Pirret, qui était située juste au nord-est; mais les troupes armées revinrent sur leurs pas assez prestement en constatant l’ampleur de la révolte.

Lorsque la nouvelle se rendit à Lumasarel, la plupart des gens n’en firent pas de cas, car c’était loin de chez eux; mais les Fourrures en liberté furent toutes chassées de la ville, non pas par décret du roi ou du maire, à cause d’un ras-le-bol collectif de la population envers elles. Même si la perte de Salem ne représentait rien dans le cœur des citoyens d’Alandrève, l’histoire venait entacher davantage l’image de ces animaux, même de ceux qui se fondaient dans le paysage et qui vivaient leur petite vie tranquille et insignifiante, à la manière des Hommes; et les gens étaient tout simplement fatigués d’entendre parler d’eux et de leurs fantaisies : les Fourrures étaient, dans leur esprit, la source de tous les problèmes auquel faisait face Asiya.

Rim était reparti avec Martin, et il ne restait plus personne pour prendre de ses nouvelles et l’emmener hors de la ville. On dit que le dresseur lui avait pardonné, mais il est peu probable qu’il le laissât de nouveau aller en liberté.

Considérant leur petit logis, vide, sombre et miteux, au fond de cette ruelle du quartier est, Élaine et Manuel se décidèrent à partir définitivement. Sans Tanny, Vincent et Rim, il ne leur restait plus aucune attache dans cette ville; mais toutefois, ils n’avaient aucune idée d’où ils iraient ni de ce qu’ils feraient. Ils s’étaient juré de rester ensemble et de se protéger mutuellement, coûte que coûte.

« Il n’y a plus que nous, maintenant », dit Élaine.