2-2 La rancœur

L’hiver était venu, et, avec elle, la nouvelle année.

Le matin du premier janvier, Meya et Nesevi se rendirent en ville. Ils avaient eu bien peu d’occasions, dans leur vie passée enfermés dans l’enceinte de leur école, de pouvoir observer le paysage enneigé de la région de Saan. Nesevi trouvait tout cela magnifique et s’émerveillait à la regarder tomber, comme s’il n’avait jamais rien vu de tel de sa vie; Meya, lui, était presque jaloux de le voir ainsi s’amuser et être heureux avec si peu.

« Je vais rencontrer mes parents aujourd’hui, dit-il. Je ne les ai pas vus depuis mon entrée à l’école… ils ne sont jamais passés me voir et ne m’ont jamais envoyé aucune lettre. J’ai longtemps eu peur qu’ils soient morts, mais ils sont bien là; je les ai aperçus, l’autre jour, et Janna a même parlé avec ma sœur. Ça m’angoisse… »

Il avait observé quelquefois ses parents en les croisant dans la rue, sans qu’ils ne s’en rendent compte, parce qu’il était trop gêné pour les approcher. Cela faisait neuf ans qu’ils ne s’étaient pas donné de nouvelles; sans doute ne le reconnaîtraient-ils même pas.

Il frappa timidement à la porte de la maison, Nesevi derrière lui. Il reconnut tout de suite le visage de Savia qui lui ouvrit; elle fut d’abord agréablement surprise, mais rapidement, sa joie laissa place à une certaine inquiétude.

« Meya, c’est bien toi? dit-elle. Tu ne peux pas entrer, excuse-moi… c’est les parents, ils ne veulent plus te voir.

— Qui est-ce? » demanda une femme. Il vit sa mère s’approcher de la porte le regarder curieusement.

« Maman, c’est moi, Meya, dit-il. Je sors de l’école de magie… tu… tu ne me reconnais pas? Je suis ton fils.

— Mon fils… alors, tes cours sont terminés? Ils t’ont laissé sortir? »

Meya tendit légèrement les bras, mais l’expression de sa mère lui fit comprendre qu’elle ne voulait pas s’approcher de lui. « Vous n’êtes jamais passés me voir, dit-il. Je croyais que vous m’aviez abandonné, ou pire; qu’il vous était arrivé malheur…

— C’était difficile de trouver une raison d’aller te voir », lança la renarde sur un ton de reproche.

Meya était mal à l’aise. « Je… désolé, bégaya-t-il. Pouvons-nous entrer?

— Non.

— Je ne reste pas… je reste à l’école pour quelques années encore, mais j’ai le droit de sortir quand je le veux. Du coup, je pourrai… venir faire un tour, à l’occasion, histoire de parler… »

Sa mère lui coupa la parole : « Non. Tu n’es plus le bienvenu ici.

— S’il te plaît, laisse-moi parler…

— Garde tes distances! dit-elle sèchement. Pour notre bien, disparais, et emmène ta magie. Reste à l’école, si tu veux, je t’y encourage, tant que tu restes loin de nous; mais nous ne voulons plus de problème… plus de drame… » Elle s’en alla, nerveuse qu’elle devenait.

Savia referma la porte : « Je suis désolée, dit-elle. On essaiera de se voir quand ils ne seront pas là. Oh… en passant, bon anniversaire… »

Meya resta planté devant la porte, comme sous le choc. Nesevi, qui avait tout vu, s’approcha de lui :

« Qu’est-ce qui lui prend? dit-il. Elle a peur de toi?

— Je ne peux pas lui en vouloir », souffla Meya. Il reprit la marche.

« Pourquoi donc? Rejeter ainsi son fils, ce n’est pas digne d’une mère.

— Aucune mère n’aurait voulu de moi comme fils… »

Ils rendirent visite à leur amie Janna dans son appartement, un coin de rue plus loin, qui les accueillit chaleureusement. C’était une louve qui avait été à l’école avec eux, mais qui avait quitté aussitôt qu’elle en avait eu l’occasion, à leur grande tristesse, car les trois étaient très proches.

« Je ne comprends pas pourquoi vous voulez rester dans cette école, dit-elle. C’est renfermé, loin de tout, il n’y a rien à faire, vous êtes sans arrêt surveillés… votre vie, elle n’est pas là, elle est ailleurs; comment vous pouvez consciemment renoncer à votre liberté?

— Je n’y renonce pas, répondit Meya, je la mets de côté pour plus tard, si tu veux. Je ne me sens pas prêt pour la vie d’adulte, c’est tout.

— Pas prêt? Meya, tu es le garçon le plus intelligent que je connais… tu es un génie, je te le dis, même si tu refuses de le reconnaître. Tout le monde le dit. Tu peux tout faire. »

Meya tourna la tête et regarda par la fenêtre. « Ne dis pas ça, je ne suis pas un génie. La seule chose que je sais faire, c’est la magie; et encore, c’est vite dit. C’est pour ça que j’ai décidé de rester; pour me perfectionner. Ensuite… je ne sais pas. Je trouverai une façon de me rendre utile.

— Et toi, dit-elle à l’intention de Nesevi, ne me dis pas que tu veux rester pour apprendre la magie aussi? Je ne te crois pas…

« Vous avez bien changé en un an, tous les deux, continua-t-elle. Moi qui croyais que nous resterions ensemble après l’école… Moi, tout de suite en sortant, j’ai voyagé jusqu’à la rivière pour rencontrer mes parents. Je me suis promis de ne plus jamais toucher à la magie. J’étais si heureuse d’être de nouveau libre, j’avais l’impression d’avoir franchi une étape de ma vie et que tous mes problèmes étaient derrière moi. Vous, vous ne voulez pas retrouver vos parents?

— Je n’ai aucun souvenir de mes parents, cela remonte à trop longtemps, dit Nesevi. Quant à Meya… il semble que les siens ne veuillent plus le voir.

— Hélas, répondit Janna, il y a des gens qui n’ont pas honte d’abandonner leur enfant dès qu’il est envoyé à l’école. Ils ne comprennent pas la magie et ils ont peur de son potentiel destructeur. Nous sommes comme des bêtes soumises à une force surnaturelle et nous devrions être gardés sous surveillance pour éviter les débordements.

— Ça n’a rien à voir, trancha Meya. Ils ne craignent pas la magie, ils ne sont pas stupides. Ils me détestent parce que j’ai gâché leur vie, c’est tout. Peur de la magie, allons bon! Qu’est-ce que les gens peuvent inventer comme connerie… »

Il se couvrit le visage de honte, cherchant les mots pour exprimer ce qu’il avait en tête.

« Excusez-moi… Quand j’étais petit, je jouais souvent avec le feu, même s’ils me répétaient que c’était dangereux. Un jour, je me suis dit que ce serait amusant de mettre le feu à la maison, alors je l’ai fait. C’est là que mes parents ont pris connaissance de mes pouvoirs magiques. Le pire, c’est que j’ai vraiment trouvé ça amusant… l’incendie s’est propagé aux bâtiments voisins et les gens ont été évacués, mais plus tard, on a appris que ma plus grande sœur, Naja, y était restée. Ça, c’était moins marrant. Le soir même, on m’a emmené à l’école. J’avais six ans… et visiblement, ils m’en veulent encore. C’est pour ça qu’ils me haïssent. Je devais être trop jeune pour comprendre ce que je faisais… Je ne peux pas leur en vouloir, honnêtement; ils ont perdu tout ce qu’ils avaient jusqu’à leur fille aînée à cause de mon imprudence et ils ont dû tout recommencer. N’importe qui serait triste… mais qu’ils aient entretenu cette rancœur pendant toutes ces années et qu’ils ne soient pas arrivés à me pardonner, alors que je n’ai jamais voulu faire de mal à personne, ça me dépasse. C’est malsain de vivre dans le passé comme ça. »

Meya avait la mine basse et fixait ses pattes, comme il faisait toujours lorsqu’il parlait; mais Janna et Nesevi savaient, par le ton de sa voix, qu’il était lourdement en peine, mais aussi profondément en colère.

Le premier janvier, c’était aussi le seizième anniversaire de Meya.