2-3 La passion de Meya

Aux yeux de tous, Meya avait toujours passé pour une espèce de pyromane : il jouait avec le feu et y vouait un intérêt hors de l’ordinaire que personne ne comprenait, pas même lui, mais que plusieurs trouvaient inquiétante. Quelquefois, lorsqu’il voyait des flammes, toute son attention semblait partir en fumée, et il pouvait rester de longues minutes à les fixer sans remuer la queue, sans cligner les yeux, et sans qu’il n’ait plus conscience de ce qui se passe autour de lui. Sakari, son instructeur et maître magicien, était persuadé que l’incendie qu’il avait vécu tout jeune l’avait marqué et qu’il en gardait des séquelles psychologiques; mais Meya ne se croyait pas vulnérable face à cet élément, car il n’en avait pas peur et n’avait aucun souci à garder son sang froid face à lui.

Meya avait de grandes difficultés à s’exprimer oralement, difficultés que plusieurs confondaient avec de l’insolence ou de la gêne. Ce handicap était déjà présent dans sa jeunesse et s’était gravement accentué au fil de sa formation. Puisqu’il était incapable de s’expliquer, il passait souvent pour un asocial et personne ne comprenait ce qu’il vivait, et plusieurs instructeurs avaient perdu patience à lui parler sans que jamais il ne leur réponde. Il parlait toutefois, bien qu’avec peu d’assurance, aux gens en qui il avait confiance; gens qu’il pouvait compter sur les doigts de la main…

Arashi, le nouvel instructeur de Meya depuis le début de l’hiver, expliquait au groupe le programme du cours pour la prochaine année.

« On vous a appris toute votre vie à contrôler cette force qui vous habite sans jamais vous donner l’occasion de voir ce dont vous étiez pleinement capables, dit-il. On vous martèle tout le long de votre formation que la magie est un pouvoir dangereux et qu’elle peut vous forcer à faire des choses que vous ne penseriez pas. C’est vrai! La formation que vous avez reçue dans cette école est là pour développer votre force d’esprit et votre volonté à contrôler ce pouvoir. Ceux qui n’y arrivent pas sont condamnés. Pouvez-vous me dire pourquoi? Un magicien qui ne contrôle pas ses pouvoirs devient son esclave et un magicien hors de contrôle est une menace, y compris pour vous! Vous avez appris à contenir la magie, mais votre formation s’est arrêtée là; vous ne savez pas encore la maîtriser. À partir d’aujourd’hui, vous allez passer au niveau supérieur. Je vais me charger de vous faire découvrir tout votre potentiel magique et vous allez devoir apprendre à l’exploiter et à la plier à votre volonté pour faire de vous des maîtres magiciens. »

À tour de rôle, ils durent montrer aux autres ce dont ils étaient capables de faire. La force de Meya, hormis dans le feu, résidait dans sa connaissance des éléments en général; eau, air et terre étaient également sous son contrôle, mais il entretenait un lien spécial avec le premier.

Le renard gris fit apparaître une boule de feu dans le creux de sa main; ce tour en jetait bien peu, mais Meya était gêné d’en faire trop.

« C’est tout? dit Arashi, déçu. Maître Sakari m’a dit que votre maîtrise du feu était exemplaire et je veux en avoir un aperçu. C’est le moment de sortir quelque chose d’impressionnant. »

Meya était peu assuré, car il supportait mal tant de regards posés sur lui; mais il fit part à Arashi d’un talent particulier.

Le feu tournoya autour de sa main ouverte puis la pénétra. Aussitôt, les flammes s’élevèrent d’elle et se propagèrent sur son bras, puis sur tout son corps, comme si sa fourrure avait pris feu. Les vêtements qu’il portait se défirent et tombèrent en lambeaux enflammés, la neige tout autour de lui fondit instantanément et même Arashi recula d’un pas en couvrant ses yeux éblouis.

« Monsieur Meya! Du calme! » dit la vielle souris, paniquée.

Meya n’en fit rien; la chaleur lui était étouffante, mais le feu ne lui faisait aucunement mal et ne laissait aucune brûlure sur son corps. Il respirait de façon frénétique et n’ouvrait les yeux qu’un bref instant pour s’orienter, puis il marcha lentement en rond autour d’Arashi.

« Voilà qui m’épate, dit ce dernier. C’est ce niveau de maîtrise que j’entends tous vous faire atteindre et même surpasser, ajouta-t-il au groupe. Le maniement du feu demande beaucoup de volonté et de contrôle de soi, et nul doute que Meya est sur la bonne voie pour y parvenir. J’en ai assez vu, monsieur. »

Dans son mutisme complet, Meya refusa d’obéir et fit face aux autres magiciens du groupe. Les regards inquiets de ses camarades qui craignaient le feu l’amusèrent. Impatient, Arashi renchérit :

« Meya, cessez immédiatement cette magie et reprenez votre place! »

Mais Meya n’écoutait pas; il se tenait devant cette dizaine d’étudiants, aspirants maîtres magiciens, qu’il haïssait tous autant les uns que les autres, réalisant qu’il s’agissait là d’une occasion unique pour les impressionner. Quelques-uns firent un pas de reculons lorsqu’il leva la main en leur direction; mais soudainement, toutes les flammes qui s’élevaient de sa fourrure disparurent et le renard s’effondra face contre terre. Il sembla paniquer, tout à coup, mais lorsqu’il sentit la patte d’Arashi faire pression sur son crâne, il se retint de faire le moindre mouvement.

« Lorsque votre maître parle, vous obéissez sans rouspéter, monsieur Meya, dit-il sévèrement. Rappelez-vous ce que j’ai dit : un magicien qui n’est pas en contrôle de son pouvoir est une menace, et je n’hésiterai pas à éliminer celui ou celle d’entre vous qui représentera un danger pour les autres. Je vais passer l’éponge pour cette fois et je vais tenter d’être souple avec vous au début, parce que vous êtes tous des débutants, mais je ne tolérerai pas longtemps que vous vous soustrayiez à mes ordres. Me suis-je bien fait comprendre?

« Nous allons continuer le cours à l’extérieur du château. Meya, considérez que votre journée est terminée… repassez me voir quand vous aurez retrouvé la raison. »

Humilié, Meya resta immobile un bon moment pendant que tout le monde déserta la cour. Un quart d’heure plus tard enfin, Nesevi l’aperçut et vint vers lui :

« Mon ami! Qu’est-ce que tu fais par terre? »

Lorsqu’il le fit s’asseoir, Meya était grelottant, puisque sa fourrure était trempée d’eau et de sueur et que le froid le congelait. Ils retournèrent à l’intérieur.

Il était naturellement modeste et, depuis toujours, il ne s’estimait pas à la hauteur de ce qu’on disait de lui. Sakari disait qu’il était très fort d’esprit; Janna, qu’il était un génie; et d’autres maîtres magiciens affirmaient qu’il était le meilleur apprenti de sa promotion. Pourtant, il passait sans cesse pour un garçon maladroit, incompétent, voire nuisible pour le monde qui l’entourait; et le comportement qu’il avait eu cette journée ne fit que le lui confirmer.

Meya entretenait de mauvais rapports avec les autres étudiants de l’école; il les croyait tous indignes d’apprendre la magie et souhaitait silencieusement leur malheur. Le seul qu’il appréciait était Nesevi, bien que celui-ci aimait et était aimé de tous.

Alors qu’il porta son compagnon tremblotant dans sa chambre, Nesevi le surprit avec sa question :

« Mon ami, trouves-tu que j’ai l’air efféminé?

— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Meya.

— Je n’en sais rien… il paraît que je marche et que je me tiens comme une femelle et que ça ne correspond pas à ma personnalité, et ça agacerait certaines personnes.

— Qui t’a dit ça?

— Maître Kurami m’a fait le commentaire ce matin.

— Kurami est un connard. Même pas magicien et il croit qu’il peut nous donner des leçons sur la discipline et la maîtrise de soi. Tout le monde le hait. Vivement qu’il parte.

— Du coup, trouves-tu que j’ai l’air efféminé? »

Meya soupira et lui fit dos. « Non. Mais si ça t’inquiète vraiment, arrête de tourner autour des autres garçons, et on en reparlera, dit-il.

— Mais je ne tourne pas autour des garçons… se défendit Nesevi.

— Un jour, il faudra que tu arrêtes de te mentir », souffla Meya.