2-4 Le tourment II

Des mois plus tard, au printemps, Janna retourna à l’école pour la première fois depuis deux ans après qu’elle eut reçu un message de Sakari l’invitant à venir le rencontrer.

« Ça ne me fait pas plaisir de remettre les pattes ici, dit Janna. Déjà que je n’aimais pas vivre ici du temps où j’y étais forcée… »

Elle regarda Arashi de travers. « Pourquoi il est là, lui? demanda-t-elle.

— Madame Janna, vous pourriez montrer un minimum de respect au maître Arashi; il reste le directeur de l’école, dit Sakari.

— Ce n’est pas mon maître; j’ai seize ans et, qui plus est, je ne suis plus élève de votre école. Votre maître ne mérite pas spécialement plus de respect de ma part que votre cuisinier. Monsieur Sakari, vous m’avez invitée pour discuter d’un truc important, et vous voilà tous les deux qui attendiez mon arrivée, et ça ne me plaît pas. Que me voulez-vous?

— Si l’idée de remettre les pattes dans cette école ne vous fait pas plaisir, vous ne risquez pas d’aimer ce que j’ai à vous demander. Dites-moi, êtes-vous toujours en contact avec Meya de Saan?

— C’est mon ami depuis toujours, répondit la louve, mais je ne l’ai pas vu depuis plusieurs mois… pourquoi donc? » Elle parut soudain inquiète. « Il lui est arrivé quelque chose?

— Non… pas encore. Je me fais beaucoup de souci pour lui. Il n’est plus du tout le même renard qu’il était il y a quelques années. Il est très renfermé et il ne parle plus.

— Meya n’a jamais été du genre éloquent, répondit Janna. Ça vous inquiète?

— C’est plus compliqué. S’il a toujours été un peu réservé, ça s’est gravement empiré. Impossible de lui faire dire un mot… même en seul à seul. On dirait qu’il nous ignore.

— Peut-être qu’il en a juste marre de voir vos tronches? »

Arashi s’approcha, l’air particulièrement irrité.

« J’enseigne à monsieur Meya depuis plusieurs mois et je n’ai encore jamais entendu le son de sa voix. Il ne répond pas aux ordres, il ne vient plus à ses cours, et impossible de savoir pourquoi puisqu’il ne veut rien dire. Et je ne parle pas de son obsession malsaine pour le feu… ses talents sont impressionnants mais je doute qu’il en ait le plein contrôle. Son état est préoccupant et maître Sakari a proposé qu’on demande votre aide avant d’imposer des sanctions. Puisque vous êtes des amis de longue date, il acceptera sûrement de vous parler…

— Je voudrais que vous restiez ici quelques jours pour l’appuyer et essayer de comprendre ce qui le tracasse, continua Sakari. Nous sommes incapables de l’aider. Il a besoin de vous… »

Janna était incrédule; la situation lui paraissait beaucoup plus grave qu’elle ne l’était réellement. Elle se rendit de suite à la chambre de Meya et elle le trouva assis sur son lit.

Une lumière à ses pieds : le renard s’amusait à animer le feu qui avait pris la forme de deux petits personnages qui exécutaient une danse sur le sol devant lui. Janna observa pendant un moment et Meya était si concentré qu’il ne remarqua même pas sa présence. Lorsqu’il tourna vivement la tête vers son invitée, les flammes se volatilisèrent.

« C’était joli, dit Janna. Comment tu vas? »

Meya parut embarrassé et détourna le regard. Il ne répondit pas.

« Sakari dit que tu t’enfermes et que tu ne parles plus à personne.

— Dis-lui que je vais bien.

— Pourquoi tu ne lui dis pas toi-même?

— Je lui ai dit, mais il ne me croit pas. »

Janna n’y croyait pas non plus; pour elle, il était clair que Meya était perturbé.

« Ne me mens pas, je te connais trop bien, dit-elle. Je vois bien que quelque chose te préoccupe.

— Tout me préoccupe, répondit Meya; ce que je dis, ce que je vais faire, ce que les autres pensent de moi… ce n’est pas nouveau. Vous n’êtes pas obligés de venir m’emmerder à tour de rôle pour savoir si je vais bien, si vous avez déjà tous votre idée. » Meya s’exprimait avec colère. « J’ai donné le meilleur que j’avais dans ma formation, et on ne l’a jamais reconnu. J’en ai assez. Ça ne vaut pas la peine de continuer si personne ne remarque les progrès que je fais. »

Janna était choquée; elle n’avait jamais vu Meya se mettre en colère. « Ne te remets pas en question comme ça, dit-elle. Plusieurs personnes tiennent à toi.

— Qui donc? Les maîtres d’école s’en foutent, de moi; ils apprécient seulement avoir le contrôle sur les vies de jeunes magiciens effrayés par leurs propres capacités. Les autres étudiants prennent plaisir à m’humilier et à me faire passer pour un malade. Mes propres parents me renient. Nesevi est le seul ami que j’ai ici, mais il ne me parle plus depuis deux semaines. Je l’ai envoyé promener quand il a dit qu’il s’inquiétait pour moi. Et puis, j’en ai eu marre qu’il me fasse des avances. »

Elle s’assit à côté de lui. « Je suis là, moi.

— Non, tu n’es pas là. Tu es partie… et je t’envie. Tu sembles si… libre. Et forte. Tu t’es affranchie totalement de cette magie, alors que moi j’ai l’impression de toujours lutter contre elle. Tu es une bien meilleure magicienne que moi. Et moi qui croyais être doué…

— Peut-être que, la magie, ce n’est finalement pas ton truc? »

Meya mit du temps à répondre :

« J’ai trop peur de ce qui m’attend en sortant d’ici… Janna, je ne connais rien en-dehors de la magie.

— Je vais revenir dans ce cas, dit Janna. S’il faut ça pour que tu comprennes que je t’aime, je réintègre les rangs de l’école dès demain et je termine ma formation avec toi. »

Meya ne dit rien; l’orgueil l’empêchait d’admettre qu’il était jaloux et se sentait humilié.

Janna savait que quand Meya se taisait, il était inutile de continuer à discuter; elle se contenta de l’enlacer avant de le quitter. « Porte-toi bien… je suis là pour toi. Savia fait dire qu’elle a hâte de te revoir. »

Jusqu’au milieu de la nuit, Meya resta debout dans sa chambre à regarder les murs, à tourner en rond et à se questionner. Il n’aimait pas ce qu’il était, ni la façon dont on le regardait, et il rejetait systématiquement les gens qui voulaient s’approcher de lui; même ceux qu’il aimait le plus. Trois mois plus tard, il en voulait toujours à ses parents de l’avoir rejeté, même s’il avait passé près de dix ans sans les voir. Il avait passé les dernières semaines isolé à se questionner sur son avenir.

« Janna veut me faire plaisir, mais elle ne comprend pas pourquoi je suis malheureux, songea-t-il. Si seulement je le savais moi-même… la vie que j’ai choisie ne me mènera nulle part. J’aurais dû la suivre, abandonner la magie et partir avec elle explorer le monde. Si je pouvais revenir en arrière, c’est ce que je ferais. »

Dans sa main droite, une flamme apparut; puis rapidement, celle-ci prit une forme animale, semblable à celle d’un renard, se tenait sur quatre pattes et regardait Meya comme d’un air menaçant. Il dit, de vive voix cette fois :

« J’ai passé toute ma vie à essayer de te comprendre et te manipuler, mais tu continues de me résister. Pourquoi tous les autres y arrivent, mais pas moi? Est-ce moi qui suis trop faible? Ou est-ce que tu as décidé de t’acharner sur moi? Dis-moi! Tu ne trouves pas que j’ai assez souffert de me battre contre toi? »

La bête sauta de sa main, passa à travers la porte et s’enfuit dans le couloir. Meya la suivit hors du château. Le peu de neige restant de l’hiver fondait sous les pas de la créature enflammée. Lorsqu’elle s’arrêtait pour l’attendre, puisqu’elle ne semblait pas vouloir le fuir, elle lui faisait dos; et Meya, las de combattre, était incapable de la rattraper ou de la ramener. Il la suivit, marchant calmement dans la nuit, jusque dans la ville, puis jusqu’à la maison de ses parents.

Il détestait cette maison et ce qu’elle signifiait pour lui. Ses parents avaient perdu toutes leurs possessions dans l’incendie qu’il avait provoqué plus jeune, et lorsqu’il fut pris et envoyé à l’école de magie, la communauté s’est mobilisée pour les aider à reconstruire. Ils s’étaient bien retenus d’entrer en contact avec lui, si bien que Meya apprit seulement récemment que sa famille habitait encore Letso Saan. Toute sa vie, il avait regretté cette journée où il avait provoqué la mort de Naja; mais l’accueil qu’il avait reçu de sa mère, quelques mois plus tôt, après lui avoir parlé pour la première fois depuis plusieurs années, ne fit que le mettre en colère contre elle et contre lui-même.

Il vit le feu grimper au mur et s’introduire à l’intérieur par la fenêtre.

En quelques minutes, il se propagea dans la maison. Des gens sortirent et s’approchèrent de la scène; quelques-uns paniquaient; certains allèrent frapper aux autres maisons autour pour les faire évacuer.

« Qui vit ici? Vous les connaissez? Ils sont toujours à l’intérieur? » demanda-t-on. Meya ne répondit pas; il s’avança, finit par pénétrer dans la maison. S’approchant du feu, franchissant la porte d’entrée, les gens derrière lui le prièrent de revenir, lui dirent qu’il était fou et qu’il allait mourir; mais Meya ne craignait rien, et les flammes qui le caressaient ne lui faisaient aucun mal.

Il vit Savia dans sa chambre, assise par terre, cernée par le feu. La vue de son frère à ce moment lui parut comme un mauvais rêve.

« Meya! La maison va s’effondrer… que fais-tu ici? »

Meya prit sa sœur dans ses bras et la porta jusque dehors.

« Lâche-moi… je peux marcher. Pourquoi fais-tu ça? », dit-elle.

Meya ne répondit pas.

Le voyant avancer sans craindre l’incendie, Savia paniqua : « Mais… attention au feu, Meya! » Et dès lors qu’ils traversèrent les flammes, elle ne ressentit rien d’autre qu’une faible vague de chaleur. Cela la rassura en un sens, mais elle fut d’autant plus inquiète du comportement de Meya et de son apparition trop opportune.

Constatant de l’extérieur l’ampleur du feu, elle se jeta sur Meya et éclata en sanglots dans ses bras.

Les yeux rivés sur la maison en flammes, le renard gris afficha un sourire narquois.