3-1 L’ouvrier

C’était l’été partout sur Asiya; mais pour la côte du pays de Zen, situé à l’ouest en bordure de la mer, l’été n’était que de pluies et de vents. Heureux pour elle que cette mer fût un canal important pour la pêche, qui faisait vivre la région, et pour le commerce avec les pays au sud, ce qui faisait bien l’affaire d’Asiya.

Le pays de Zen n’était pas un pays à proprement parler, mais il restait culturellement bien différent des autres régions d’Asiya du fait de sa proximité avec la mer et de l’isolement de la population derrière les montagnes. Les premiers Hommes à l’avoir colonisé y étaient venus pour atteindre le bout du monde et fuir leurs origines et la fondation de la cité de Zen remonte aux premiers instants du pays. Les mentalités étaient différentes, mais la nature de l’Homme, elle, restait la même…

Quelque part sur une rue de commerçants, un jeune ouvrier s’affairait à décharger des caisses de marchandises venues de terres lointaines. Des épices, des graines de café, des alcools… il ne savait plus ce qu’il transportait, mais c’était assurément important pour quelqu’un, puisque leur propriétaire, un dénommé Renaud, surveillait ses activités.

« Si je m’attendais à ça! dit ce dernier. J’avais demandé à mon garçon de venir pour aider à transporter, mais je vois que vous avez pensé à tout. Je n’aurai plus besoin de le déranger pour ça. Il est vaillant, mais tellement pas fait fort.

— Il est vaillant, le mien! répondit Antoine. Et il ne coûte pas cher de main d’œuvre. Je peux vous le prêter si vous avez de nouveau besoin de lui. À condition que vous me le redonniez en un seul morceau. Il m’a causé des problèmes avec d’autres personnes qui se croyaient tout permis. Ça l’a traumatisé, je crois. Enfin, c’était il y a assez longtemps…

— C’est bien fait ces petites bêtes, dit Renaud. Ça résiste à tout et ça peut tout faire. Toi! dit-il au larbin; toi, tu es une force de la nature. Comment tu t’appelles, dis-moi? »

Le garçon s’était arrêté et regardait aux pieds de son interlocuteur, et parut légèrement embarrassé du compliment. « Je m’appelle Nelli Levaland, Monsieur », dit-il. Il reprit aussitôt son travail.

« Vaillant mais plutôt timide, reprit Renaud.

— Pas timide… juste qu’avec le temps, il a appris à surveiller ce qu’il dit. Enfin, il doit y avoir un peu de timidité quand même… c’est dans leurs gènes, je crois, aux lapins.

— Merveilleux! Écoutez, je dois vous laisser, j’ai quelques affaires urgentes à régler pour cet après-midi. S’il y a quelque chose, mon fils est à l’intérieur, il vous aidera comme il peut…

— À plus tard, dans ce cas », dit Antoine. Ils se serrèrent la main rapidement, et le vieux Renaud prit la rue.

Antoine alla aider le lapin à transporter les derniers sacs. Alors qu’ils terminaient, un autre homme les approcha, et sa voix parut étrangement familière à Nelli :

« Antoine Levaland? » interpella l’inconnu.

Antoine mit un temps à reconnaître la personne devant lui; et lorsqu’il se rappela son nom, il fut aussi surpris que content.

« Léopold Tremblant! lâcha-t-il. J’avais oublié que… mon Dieu… je… (Antoine bégayait sous la surprise.) Comment vont les choses? Que me vaut ta visite? »

Antoine fit discrètement mais prestement signe à Nelli de venir le saluer.

« Calme-toi! J’étais de passage, ç’aurait été maladroit de t’oublier… après toutes ces années sans nouvelles. »

Nelli mit un genou à terre devant Léopold. « Mes hommages, très cher. Les meilleurs amis de Monsieur sont d’autant les miens, dit-il.

— Nelli, c’est toi! dit Léopold. Que fais-tu, mais relève-toi, mon garçon! » Il l’invita à se redresser en lui prenant la main. « Comme tu as grandi! Quand je t’ai vu tu ne m’arrêtais pas à la taille… et maintenant regarde-toi! »

Nelli faisait la même grandeur, mais ses oreilles de lapin étaient toutes rabattues. Léopold les lui caressa ainsi que la tête. Le lapin détourna le regard, visiblement gêné.

« Il n’arrête pas de grandir! dit Antoine. Aussi bien que les gens commencent à avoir peur de lui. Dans un an il va avoir l’air d’un colosse. Hé, tu te souviens de lui, dis? ajouta-t-il à l’intention de Nelli.

— C’est moi qui m’occupais de toi quand tu étais tout petit, dit Léopold. Je t’ai appris tes premiers mots.

— J’ai de vagues souvenirs, répondit Nelli.

— Excuse-nous, juste un moment », dit Antoine. Il emmena Nelli à l’écart puis lui dit, plus bas : « Tu veux manger aujourd’hui?

— Ce serait merveilleux, dit Nelli en frottant son ventre affamé.

— Tu vas avoir l’occasion de rattraper ta bêtise de la dernière fois. Tiens, va rapporter la charrette, et va au quai porter cet argent au capitaine du bateau. (Il lui laissa sa bourse.) Tu sais, c’est le vieux de tout à l’heure avec qui j’ai discuté quand on a commencé à charger. Si tu dois l’appeler, c’est capitaine Henry Calum. Hé, je compte sur toi pour ne pas faire de connerie. Il y a pile poil le montant que je lui dois là-dedans. Si tu perds une seule pièce, ça va mal aller pour toi. Je veux te revoir dans trois quarts d’heure maximum, compris?

— Sans faute, Monsieur », dit Nelli. Il s’en alla.

Léopold s’approcha. « Comment va-t-il?

— Il s’en sort, répondit Antoine. Il avait beaucoup de mal avec les gens au début, mais il s’habitue tranquillement et il devient autonome. Il part de loin… il ne l’a pas eue facile.

— Ce n’est jamais facile pour elles… surtout dans une région comme ici. Les gens les regardent de haut et les méprisent souvent, même sans les connaître. C’est mauvais pour leur estime. On ne s’en rend pas compte, mais ces bêtes sont plus fragiles qu’elles n’y paraissent. Et la famille, comment va-t-elle?

— Très bien! Élisabeth et notre fille sont parties chez mon frère, à Alandrève… je ne peux pas quitter comme je le veux, surtout pas en été, donc je reste un mois seul ici avec Nelli. »

Léopold sourit. « Je suis content que vous alliez bien. On ne peut pas en dire autant de moi. (Il soupira longuement.) Antoine, mon ami, j’ai grand besoin que tu me viennes en aide. »