3-4 La rencontre

Nelli n’emmena qu’une couverture et un oreiller, car le temps visiblement pressait. Léopold regagna sa carriole, à bord de laquelle son compagnon de voyage, un dénommé Patrice, s’apprêtait à passer une nuit en plein air. Ils étaient habitués à voyager de cette façon, mais ce jour-ci, la nuit s’annonçait plus mouvementée que prévu.

« Tu te souviens, dit Antoine, quand on était petit, de la ferme de mon oncle? Où on allait se perdre dans les champs et nos parents ne nous retrouvaient que le lendemain…

— Ne me dis pas qu’ils exploitent toujours, dit Léopold.

— Il faut bien qu’ils vivent. Ils n’ont pas tous eu ma chance. Ma femme se trouve là. C’est sur la route au nord de Auray… normalement, c’est toujours nommé Levaland, donc tu ne peux pas te tromper. Je te fais confiance.

— Monsieur, vous… ne me laissez pas… geignit Nelli.

— Je dois m’occuper d’affaires importantes ici, répondit Antoine. Je vous suivrai dans une semaine… l’important, c’est que tu sois sain et sauf à partir de maintenant. J’ai peur que tu ne sois plus en sécurité ici… Léopold et madame Élie s’occuperont de toi en mon absence. Ce sont tous de la famille, ils comprendront, ils t’accepteront et surtout ils te protégeront. On se reverra très bientôt. »

Ils se firent un dernier et long câlin, et Nelli monta à bord.

Lorsqu’ils prirent la grande route, le soleil commençait à se coucher. C’était inhabituel de se lancer ainsi en voyage si tard dans la journée, mais Léopold commençait à s’y habituer; ça et les nuits blanches. Patrice s’occupait de guider les chevaux. Nelli était à l’intérieur mais passait son temps à regarder dehors pour voir Antoine s’éloigner progressivement alors qu’ils se mettaient en route, et lorsqu’il le perdit finalement de vue, il se mit à pleurer. Pendant près d’une demi-heure il ne cessa de pleurer, et Léopold, ne sachant pas très bien où se placer et étant peu à l’aise dans ce genre de situation, jugea préférable de le laisser s’exprimer jusqu’au bout.

Lorsqu’il eut fini, Nelli se retrouva extrêmement gêné, lorsqu’il rouvrit les yeux et se rendit compte d’où il était, de constater que son maître n’était effectivement plus avec lui. Ça le gênait de se retrouver seul avec Léopold, qu’il ne connaissait tout de même pas vraiment, mais surtout, il était embarrassé de lui avoir fait toute une crise devant lui, sans n’avoir rien dit tout du long.

Léopold saisit d’un sac de provisions quelques pommes et en donna la moitié au lapin, qui les dévora presque instantanément. Presque une heure après leur départ, il entama la discussion; et tout de suite il posa les questions sérieuses.

« Dis-moi mon grand… depuis quand tu n’as pas mangé?

Nelli ne semblait pas très disposé à répondre, toutefois il s’y força, davantage par politesse que par intérêt.

« J’ai mangé un peu hier, dit-il. Un ou deux fruits, une morceau de fromage… mon dernier repas complet remonte à quelques jours.

— Que s’est-il passé pour que ton maître arrête de te nourrir?

— Un incident avec un étranger au port… c’était quelqu’un d’important en visite, mais j’ai égaré une partie de ses bagages. Je soupçonne un employé du port de les avoir volés, mais il a fait passer ça sur mon dos. Monsieur a dû le dédommager lui-même. Je suppose que ça lui a fait beaucoup de mal… »

Léopold n’était guère convaincu, mais soit; il y avait autres choses dont il voulait parler.

« Antoine m’a dit que tu avais vécu beaucoup de mauvaises histoires au travail. Tu m’as pourtant l’air bien costaud, sais-tu au moins te défendre?

— Non… Monsieur a essayé de m’apprendre plusieurs fois, mais c’est trop difficile. J’ai horreur de la violence et la vue du sang me lève le cœur. Mes bras s’ils sont forts ne sont que des outils de travail. Mais Monsieur répète souvent que l’habit ne fait pas le moine. J’ai peut-être le physique mais je n’ai pas le caractère des hommes de main avec qui je travaille au port. Et ils font sûr de me le rappeler… »

Sa voix s’enroua lorsqu’il prononça ces derniers mots. Il avait toujours les yeux humides et reniflait souvent lorsqu’il parlait.

« Je comprends que ce soit difficile, dit Léopold. Je suis désolé que tout se passe aussi mal pour toi. Tu devrais en parler avec ton maître si tu n’es pas à l’aise dans ton travail. C’est aussi ton patron.

— Non… il fait déjà beaucoup trop pour moi et il a tellement d’autres choses dont il doit se préoccuper. Je ne veux surtout pas être un fardeau pour lui. C’est pour lui faire plaisir que je fais ça. Si je lui explique comment je me sens vis-à-vis des autres, il sera déçu de moi, et je ne dois surtout pas le décevoir. Pas une autre fois…

— Sinon quoi? »

Nelli ne répondit pas tout de suite et gardait la mine basse en essuyant ses joues de temps à autre.

« Qu’est-ce qui va se passer si tu le déçois?

— Je… je ne sais pas, marmonna Nelli.

— Est-ce qu’il t’a fait mal? »

Le lapin secoua la tête.

Léopold mâcha ses mots. « Regarde-moi, dit-il plus fermement. C’est très important ce que je te demande, alors regarde-moi dans les yeux. Ton maître a arrêté de te nourrir, mais est-ce tout? Est-ce qu’il t’a déjà fait mal? Est-ce qu’il t’a battu? Est-ce qu’il a voulu… abuser de toi? Tu comprends ce que je veux dire, au moins? A-t-il déjà levé la main sur toi, d’une façon ou d’une autre?

— Non… souffla Nelli. Non, jamais.

— Et madame Élisabeth? Je t’interdis de me mentir, renchérit-il.

— Ni l’un ni l’autre.

— Tu en es sûr? »

Léopold ne clignait pas des yeux. Nelli avait du mal à supporter le regarder ainsi. Il commençait à reconnaître l’homme avec qui il avait passé une partie de sa jeunesse.

« Je comprends ce que vous voulez dire, répondit Nelli. C’est la vérité, ils ne m’ont jamais rien fait. Monsieur a toujours tout fait pour me protéger. »

Léopold réfléchit longuement. Antoine n’avait jamais été quelqu’un de violent; toutefois, cela faisait plusieurs années qu’il ne l’avait pas revu, et le temps peut vous changer un homme. Nelli lui semblait quand même sincère, et il n’avait aucune raison de douter de lui : il savait qu’il ne pouvait pas lui mentir.

« Et les gens avec qui il te fait travailler? »

Nelli ne répondit pas. Il ne pouvait plus pleurer, mais il souhaitait en avoir envie rien que pour que cet homme cesse de l’interroger. Les yeux fermés et les poings serrés, il sentit la honte l’envahir de nouveau. Léopold avait déjà deviné la réponse bien avant.

« Est-ce que ton maître est au courant? »

Le lapin secoua mollement la tête. « Ils ont dit que si je parlais contre eux, ils me feraient ligoter à une ancre et jeter à la mer. Et si je les dénonçais, quelqu’un d’autre le ferait à leur place. Ils en sont capables, ils l’ont déjà fait. Je les ai vus. Je vous supplie de ne pas en parler à Monsieur. »

Léopold se cala sur son siège en soupirant. Il comprenait ce que Antoine disait, quand il parlait de ses « histoires », mais visiblement, il en ignorait une grande partie. Il souhaitait que son maître avait d’autres projets pour lui, car il ne donnait pas cher de sa peau s’il devait continuer de grandir dans ce genre d’environnement. Devant une telle négligence, Léopold doutait pouvoir de nouveau faire confiance à ce dresseur.

Leur voyage dura plusieurs jours durant lesquels ils traversèrent le pays de Zen. À force de lui parler et de l’observer attentivement, Léopold réalisa à quel point Nelli était en réalité faible et nerveux, et l’intimidation qu’il vivait au quotidien n’avait jamais fait qu’aggraver son comportement et ses difficultés de sociabilisation. Antoine faisait peut-être des efforts pour le réhabiliter, mais les dommages étaient faits. Durant les premiers jours, il restait assis seul, les jambes pliées et les mains sur les genoux, à regarder dans le vide. Il pensait à Antoine sans cesse, et il lui arrivait toujours de pleurer lorsqu’il se réveillait et se rendait compte qu’il n’était plus avec lui. Après quelque temps, il alla s’asseoir à côté de Léopold, et le coller lui apporta un certain réconfort.

Ce dernier n’avait certes jamais imaginé à quel point une séparation, même de courte durée, pouvait être pour l’animal un choc si important.

 

Lorsqu’il sortit de son sommeil, la carriole était à l’arrêt et Léopold ne s’y trouvait plus. Il devina toutefois qu’il n’était pas arrivé à destination, et il tendit l’oreille pour écouter la conversation qui avait lieu à l’extérieur :

« Je m’appelle Julia et ces animaux sont mes amis et ma famille, dit une voix de femme. J’ai mérité leur respect en les appelant par ce qu’ils sont : des Asiyens. Je ne suis pas dupe, monsieur Tremblant : je connais mes ennemis et je sais déjà ce que vous venez faire à Alandrève.

— Nos activités ne vous regardent pas, répondit Patrice. Vous m’avez bien plus l’air de bandits que de soldats. Je vous suggère de nous laisser passer et de retourner d’où vous venez.

— Vous n’êtes pas en position de suggérer quoi que ce soit », rétorqua Julia.

Nelli distingua les bruits de pas s’approcher, puis il se recroquevilla sur son siège. Lorsqu’il vit le loup, encapuchonné et armé d’une épée, il se mit à paniquer et il couvrit son visage.

« Il y en a un à l’intérieur! annonça le loup à sa troupe.

— Laissez-moi! dit Nelli. Je veux rentrer…

— Pas de panique, l’ami, nous ne te voulons aucun mal. »

Cette Julia, bien qu’étant une humaine, semblait à la tête d’un groupe de Fourrures qui surveillaient la route d’Alandrève. « Je vois que j’ai eu juste, dit-elle. On m’a rapporté suffisamment de choses sur vous, monsieur Tremblant. Pas la peine de me dire ce que vous faites à voyager avec des Fourrures. Je ne vois pas quel genre de mensonge vous pourriez inventer pour vous défendre.

— Ce lapin appartient à Antoine Levaland du pays de Zen. Il voyage avec nous parce que là d’où il vient, sa vie a été sérieusement menacée, dit Léopold. C’est à la demande de son maître que nous le reconduisons à sa famille.

— À sa famille, vous dites, ou à celle de son maître? »

Léopold ne savait que dire. Tous étaient armés, et lui était fatigué.

« Qu’est-ce qui nous fait croire que vous n’êtes pas des voleurs? » dit Patrice.

Les bandits se regardèrent confus, certains exaspérés, à se demander si c’était une vraie question.

« Bientôt, les vies des Fourrures n’auront plus de valeur marchande, répondit Julia. Vu le climat actuel dans lequel notre pays baigne, votre métier n’a plus d’intérêt autre que l’enrichissement personnel. Si vous voulez nous accuser de vol, vous devriez plutôt vous informer de ce qui se passe dans le pays. Si c’étaient vos enfants qu’on vendait, serait-ce du vol de votre part que de vouloir les récupérer?

« Je vous suggère d’abandonner ces Fourrures et de nous laisser nous en occuper. Sinon, votre or ne sera sans doute pas suffisant pour nous. »

Nelli n’était pas rassuré par la proximité du loup, qu’il voyait comme un prédateur et un bandit; lorsqu’il exprima sa peur, ce dernier se montra des plus calmes et compréhensifs. Il retira sa capuche, dévoilant son visage entier, et celui-ci ne trahissait aucune malice.

« Ce ne sera pas facile, dit-il, mais il faut que tu viennes avec nous. Nous sommes comme toi, des animaux. Il ne faut pas te fier aux apparences : je suis peut-être un loup, mais j’ai un cœur tendre et attentif. Tu seras en sécurité avec nous. Hé! Regarde-moi », fit-il doucement. Il lui prit les mains, et leurs regards se croisèrent. « Je m’occuperai personnellement de te protéger, dit-il. Je te le promets… »

Il marqua une pause, car il commençait à s’installer un certain malaise. Comme il regardait Nelli droit dans les yeux, il sentait son cœur battre à vive allure.

« Je m’appelle Manuel, dit-il. Je resterai à tes côtés pour toujours. »