1-3 Richard Dançon

Un jour, Martin reçut la visite d’un étranger, un homme haut placé : Richard Dançon; c’était un proche conseiller du seigneur d’Alandrève. Passées les présentations, il entra tout de suite dans le vif du sujet :

« Je suis au courant de vos activités avec les Fourrures, mais on dit que vous en hébergez toujours une chez vous. Vous savez que c’est criminel…

— Oui, monsieur, dit Martin. L’esclavagisme est criminel, mais je n’ai pas d’esclave, qu’il soit d’héritage humain ou animal.

— Vous êtes pourtant en possession d’un chat salemni depuis novembre cinquante-trois. Cette pratique n’est plus tolérée depuis septembre de la même année. C’est donc que vous avez adopté ce sauvage dans l’illégalité.

— Ce n’est pas un sauvage. C’est mon enfant et un jour il sera membre de la cité, comme tous les autres que j’ai dressés avant lui.

— Les autres que vous et votre père avez dressés, vous en avez fait des esclaves.

— Pas celui-là. Je l’élève pour en faire un être valeureux. Quelles chances a un enfant de survivre dans la violence des villages du sud? Et quelles chances qu’en survivant, il devienne un prédateur, parmi ceux qui sèment le désordre dans ces villages. Ce petit a perdu toute sa famille. Comme j’ai déjà de l’expérience avec ces animaux, mieux vaut que ce soit moi qui m’en occupe plutôt qu’un autre. »

Rim se présenta à l’invité en penchant la tête.

« Les lois d’Asiya sur les adoptions s’appliquent aussi aux Fourrures. Le roi a ouvert la chasse aux orphelinats clandestins en quarante-neuf pour éviter ces genres de problèmes. La façon dont les enfants sont traités dans certains coins du pays donne vraiment mal au cœur, et c’est pire en ce qui concerne les Fourrures, je ne vous le fais pas dire.

« Vous devez donner à l’enfant au moins un repas tous les jours, ou deux, selon les moyens de la maison. J’imagine que ce n’est pas un problème en ce qui vous concerne.

— Rim déjeune tous les matins et soupe tous les soirs et mange la même nourriture que nous à la même table que nous et aux mêmes heures, dit Martin.

— L’enfant doit avoir un lit à lui avec un matelas. Il ne peut pas dormir sur le tapis comme un chat domestique ordinaire.

— Rim a sa propre chambre avec son lit et ses affaires personnelles. Nous respectons son intimité.

— Il doit être libre de ses mouvements. Le séquestrer est un crime. Dans ce cas c’est différent puisqu’il n’a que huit ans, mais cela ne vous empêche pas de l’accompagner dehors. Aucun type de laisse ou de chaîne n’est acceptable.

— Évidemment. »

Martin soupirait et regardait ailleurs pendant que Richard continuait de faire la liste des droits que possédait Rim.

« Monsieur, je connais déjà toutes ces règles. Vous me faites perdre mon temps.

— Si on a pris le temps de les faire, ces règles, dit Richard dont la patience s’épuisait, c’est parce qu’on a vu plusieurs cas de maltraitance à l’égard des Fourrures, dont certains particulièrement ignobles. De plus, votre passé d’esclavagiste joue contre vous… vous n’êtes pas le premier que je rencontre. S’il est montré que vous abusez de cet enfant, vous devrez faire face à la justice. On ne plaisante plus avec ça. D’ici à ce qu’il ait quinze ans, on sera obligé de garder un œil sur vous. »

Martin hocha la tête avec agacement. Richard lui donna une petite enveloppe. « Asiya souhaite faire un recensement de la population dans chacune de ses seigneuries, dit-il. Tout le monde doit faire sa part : hommes, femmes, enfants, Fourrures. Je compte sur vous.

— Je trouve qu’Asiya commence beaucoup trop à fourrer son nez dans les affaires du peuple.

— Notre bon roi essaie de faire d’elle un endroit meilleur où vivre, où les gens seraient libres et où il y aurait moins de pauvreté, et pour ça, il a besoin de la participation de tout le monde.

— Vous voulez savoir ce que je pense de votre roi Vikorich… »

Les oreilles de Rim frétillèrent en entendant prononcer un mot de sa vieille langue.

« Soyez un citoyen honnête et vous n’aurez aucun problème avec la loi », dit Richard.

Il s’en alla.

Rim avait huit ans.