1-4 Les secrets de Martin

Deux années après la visite de Richard Dançon, Rim entrait dans une période que les Hommes appelaient l’adolescence. Plus mature et plus conscient de ce qu’il faisait et de ce qui l’entourait, il devenait plus expressif et parlait plus souvent, sans qu’on lui en donne le droit. Réalisant qu’il devenait moins docile, Martin dut changer ses méthodes de dressage : lorsque Rim se montrait impoli, selon sa définition propre de la politesse, il se devait de le remettre sur place immédiatement, craignant que, à force de n’en faire qu’à sa tête, il finisse par ne plus l’écouter. Martin savait se montrer persuasif et intimidant et, parfois même, violent lorsqu’il faisait quelque chose qu’il réprouvait. La première fois qu’il leva la main sur Rim, ce fut parce qu’il avait pigé dans ses réserves de nourriture. Il le frappa quatre fois, et ce fut la première fois qu’il le vit pleurer. Non pas que cela le culpabilisa.

La puberté s’installait. Tout lui semblait plus facile et plus clair. Il fit le deuil de sa mère et de Salamey, ce qui l’aida par la suite à montrer émotions sans gêne. Il avait atteint sa taille d’adulte, soit environ un mètre quarante; et même s’il pouvait espérer vivre encore quarante ans, il resterait toujours plus petit et plus faible que l’humain moyen.

Il ne considérait plus les gens de la même façon : il les analysait et les jugeait; même Martin et Yolande, il les jugeait secrètement; il les espionnait même quelquefois, alors qu’il devait dormir ou faire autre chose. Ils parlaient souvent de lui, mais, la plupart du temps, c’était à propos de quelque chose qui ne l’intéressait pas ou qu’il ne connaissait pas; mais il les écoutait quand même, car Martin était gentil avec sa femme, ce qu’il n’avait pas la chance de voir souvent.

Yolande était une femme bien, mais elle restait toujours à une certaine distance de Rim. Elle lui parlait rarement, et jamais de façon autoritaire.

Rim comprit que pour pouvoir le garder, Martin devait payer, et qu’il devrait payer jusqu’à ce qu’il ait quinze ans et qu’il soit majeur. Il ne comprenait pas exactement pourquoi et trouvait cela compliqué, mais il devina que c’était en lien avec ce dont Richard Dançon lui avait parlé.

Il s’accorda un peu de valeur en pensant à tout le mal que Martin se donnait pour le garder, et le servir sembla, pour lui, la moindre des choses. « Je lui dois bien ça », se disait-il. Il se demanda par contre si tout cela était parfaitement honnête.

Martin et Yolande avaient respectivement trente-trois et vingt-neuf ans. Ils étaient mariés depuis presque dix ans et n’avaient toujours aucun enfant, parce que Martin s’y refusait. Pourtant, il aimait sa femme plus que tout; seulement, il ne voulait pas prendre le risque qu’elle soit un jour enceinte. Alors, pour sa satisfaction personnelle, il profitait à l’occasion du lit de quelqu’un d’autre; et lorsque Rim devint mature, Martin décida qu’il deviendrait ce « quelqu’un d’autre ».

Rim ne concevait pas la gravité de cette décision et les conséquences qu’elle entraînerait sur sa personne, n’ayant notion de rien sauf de ce que Martin lui apprenait; et Martin lui apprit à se taire et à l’accepter, le temps que cela durait. Pour lui, ce n’était qu’une étape de plus dans son dressage : le but était qu’il comprenne que le plus important était qu’il fasse ce qu’on attendait de lui, et rien d’autre.

Rim avait dix ans et demi. Pour les Fourrures, c’était déjà un adulte, mais pour la loi d’Asiya, la loi des Hommes, ce n’était qu’un enfant, un adolescent; exactement ce qu’avait voulu Martin.