1-5 Le tireur d’élite

À partir de onze ans, Rim avait le droit, d’après la loi, de sortir sans être accompagné. Cela ne voulait toutefois pas dire qu’il pouvait sortir comme il en avait envie.

Martin ne le quittait jamais des yeux; il lui avait percé l’oreille et y avait attaché un anneau en métal léger que Rim ne pourrait pas enlever et qui lui rappellerait toujours d’où il venait. Mais comme il pouvait sortir plus souvent, il réalisa toute l’immensité et la richesse de Lumasarel : il n’y avait pas que des Hommes, il y avait aussi des Fourrures libres, du moins qui le semblaient, dont certaines qui lui ressemblaient; elles étaient peu nombreuses et toutes étaient adultes. C’est en découvrant tout ce monde que Rim comprit à quel point il était seul…

Lumasarel était aussi la ville du roi d’Asiya Marco Vikorich. Sa demeure, un palais gigantesque, majestueux et digne de toute la richesse des Hommes de Vérendales, se dressait au cœur de la cité. Un jour, devant lui, une foule incroyable s’était rassemblée dans un grand espace public. Près d’un millier de gens étaient tout ouïe au discours du roi.

Marco se tenait sur son balcon, accompagné de trois autres personnes, deux hommes et une femme, et s’adressait à la foule. Il essayait de se montrer rassurant au sujet de la sécurité dans les régions plus au sud qui subissaient des assauts répétés de ceux que les Hommes appelaient des « sauvages ». Il fit mention entre autres de Salamey, ce qui rendit Rim fort mal à l’aise.

« Concernant Lumasarel, continua-t-il, je vous assure que notre armée est suffisamment nombreuse et entraînée pour protéger tous les citoyens de la seigneurie, citadins, paysans et villageois de ces criminels. Nous ne tolérerons aucun débordement; nous tiendrons debout devant les rebelles et nous montrerons à ces sauvages qu’ils ne sont pas les bienvenus dans notre ville! »

Alors qu’il terminait sa phrase, un projectile décolla en direction du palais. L’homme à droite, touché à la cuisse, hurla de douleur avant de tomber sur ses genoux.

La foule fut stupéfiée et les gens prirent panique. Les hommes se retirèrent; la femme cria : « Là-haut! Un assassin! Capturez-le! » Elle pointa direction ouest, sur le toit d’un bâtiment voisin, où un type visait le balcon avec une arbalète : c’était un renard, et il s’apprêtait à tirer une seconde fois.

Plusieurs hommes armés bousculèrent la foule et se dirigèrent vers le tireur. Celui-ci s’éloigna du bord et disparut sur les toits.

Rim se faufila entre les gens qui couraient dans tous les sens pour se sauver. Il voulut s’approcher de la scène, mais il ne pouvait rien voir du sol. Plusieurs gardes accouraient vers les allées ouest, mais il hésita à les suivre.

Il fit demi-tour et s’enfuit chez lui, mais un garde l’attrapa à la course. « On se calme, le chaton, dit-il, pas question qu’on te laisse aller nulle part.

— Quoi? dit Rim. Vous n’avez pas le droit!

— Désolé mais c’est comme ça. Toi et tes petits copains, vous allez direct en prison. »

L’homme le traîna dans la rue par le bras, sans lui expliquer, sans le questionner; parce qu’il avait été au mauvais endroit au mauvais moment.

Dans la cellule où on l’avait emmené, un loup était déjà couché sur le sol, au pied du mur. Il s’appelait Manuel. Cela faisait huit jours qu’il était enfermé là et qu’il n’avait pas mangé. Il ne savait pas quand il serait libéré; à supposer qu’il le soit un jour.

« Les journées sont interminables ici… non, en fait, il n’y a pas de jour : c’est sans cesse la nuit. Pourtant je n’arrive pas à dormir. Midi est-il passé? Je suis sur le point de manger ma propre patte.

« Tu es trop jeune pour être ici… mon pauvre. »

Quelques instants plus tard, on emmena un autre prisonnier. C’était un lapin, et ils étaient trois soldats à le traîner, puisque les lapins étaient très grands : celui-ci faisait une demi-tête de plus que chacun des gardes, sans compter les oreilles. « C’est illégal! Dit-il alors qu’on l’enferma avec les autres. Vous n’avez rien contre moi! Je n’ai rien fait! Je ne connais aucun renard! »

Le loup sauta dans ses bras. « Nelli! J’ai cru que nous n’aurions plus la chance de nous revoir, dit-il.

— Je t’ai vu pendant le discours de tantôt, dit le lapin à Rim. Je t’ai vu te faire arrêter. Horrible, ce qui est arrivé, n’est-ce pas? Ils arrêtent n’importe qui. Ils t’arrêtent parce que tu es un animal. Un seul sème la panique et tous les autres doivent payer pour lui. »

Une demi-heure plus tard, d’autres soldats arrivèrent avec un renard. Il s’appelait Karimel, comme la mer, et il semblait calme mais peu sûr de lui; c’était assurément celui qu’il avait aperçu sur les toits. En le jetant dans la cellule, les hommes dirent juste : « Amusez-vous bien », avant de partir.

Le renard s’assit sur le sol sans rien dire.

Nelli s’approcha de lui, fou furieux. « Toi! Espèce de malade! Ordure! Traître! Charogne! Sale… sale bête! » Il lui donna un coup de pied au visage. « Tu mérites qu’on te pende! Qu’est-ce qui tu as fait, sale merde!

— J’ai fait ce qui devait être fait, parce que personne n’en avait le courage! répondit Karimel.

— Tu n’as rien fait du tout! Tu n’es qu’un vaurien! Non seulement ton coup a manqué, mais à cause de toi, c’est nous qui allons nous faire tuer! » Il le frappa à coups de pied, plusieurs fois. Manuel se dépêcha de l’éloigner et de le retenir.

Le cœur de Rim se remplit d’effroi, et il leur fit dos.

Il avait onze ans et demi.

Manuel et Nelli s’assirent côte à côte et ne prêtaient plus attention à ce qui se qui se passait autour d’eux.

Karimel parlait; il était motivé par un désir insatiable d’indépendance et une aversion profonde pour l’autorité humaine. « Le roi n’a aucun pouvoir sur la terre, ce n’est qu’une illusion à laquelle la population adhère, disait-il. Ce n’est rien de concret ou de solidement défini. Quelques mots, quelques bruits qui sortent de notre bouche peuvent suffire à tout faire tomber. La terre en est fragilisée. Asiya était un pays neutre où la nature dictait les lois, avant l’arrivée des Hommes. Ce qu’ils ont construit, c’est un royaume artificiel.

— Es-tu de ceux qui ont attaqué Salamey? demanda Rim.

— Non. Ceux qui font ça sont des brutes qui ne cherchent rien qu’à faire du mal pour leur propre plaisir. Ils sont une honte pour notre peuple. Mais, si tu poses la question, c’est qu’elle doit te concerner… n’est-ce pas?

— J’ai grandi toute ma vie dans cette ville. C’est chez moi.

— Lumasarel n’est la ville d’aucune Fourrure…

« Je vais te dire quelque chose. J’étais esclave, avant, jusqu’à mes dix-sept ans… il y a huit ans, environ. Quand que je suis débarqué ici, ça fait déjà quelques années, je gagnais ma vie en couchant avec les gens qui se présentaient à ma porte. (Il eut un rire léger.) Ça paie bien. On dit que c’est ce que les renards font le mieux. Je n’ai eu aucun mal à me faire une place dans le manoir du quartier est…

« Curieusement, les Hommes représentaient la majorité de mes fréquentations. Je croyais être libre, mais je me mentais à moi-même; chaque jour, je devenais l’esclave d’une nouvelle personne… de mon plein gré. Certains étaient de vrais salauds. Certes ils me payaient, mais ils abusaient de moi. C’était amusant au début, mais on devient blasé, et certaines expériences me donnent encore des frissons rien qu’à y repenser…

— Tu aurais dû t’en tenir à ton rôle de renard, dit sèchement Manuel. Ton histoire ne nous intéresse pas! »

Karimel fut profondément humilié, et il se tut.

Au fond de la pièce, Nelli était assis, les jambes repliées et les bras autour des genoux, et il pleurait. Manuel le serrait dans ses bras.

Trois hommes approchèrent : un soldat, le geôlier, suivis de Martin. Rim se présenta devant eux.

« Votre maître, monsieur Martin Lembert a demandé qu’on vous fasse sortir, dit le garde. Vous êtes libre de partir. »

Karimel s’interposa entre les hommes et Rim. « Il n’ira nulle part avec vous! dit-il.

— De quel droit oses-tu… commença Martin.

— Martin Lembert, le dresseur des Fourrures, ta carrière doit prendre fin maintenant. Tu as corrompu beaucoup trop de ces pauvres enfants d’Asiya. Rim était ton dernier! Laisse-nous tranquilles!

— Quelle connerie qu’une pute et un assassin manqué dans ton genre croie qu’il a le droit de donner des leçons aux gens. J’espère que tu as compris que c’est ta mort qui t’attend à la sortie. Si tu penses sauver quelqu’un en le forçant à rester ici, tu es un fou. Que tu l’acceptes ou non, tu viens de te condamner toi et tes amis, et pourquoi? Pour nourrir tes petites ambitions? Tu voulais qu’on se souvienne de toi? Pour ça, je te garantis qu’on va se souvenir de ce que t’as fait, et on va tous en rire, pendant longtemps.

— Ce n’est pas notre ami, dit Manuel. Nous ne le connaissons pas. »

Karimel se tourna vers le loup. « Mon combat est celui de tous les Asiyens, le vôtre y compris! Les Hommes de Vérendales continuent de détester et malmener notre peuple et de nous traiter comme… comme des animaux sauvages!

— Si les Asiyens sont mal aimés ici, c’est uniquement à cause des fous comme toi, incapables de vivre en société, qui profèrent des énormités au nom de tout le monde, et qui essaient de tuer les rois.

— Vous ne comprenez pas les enjeux! »

Le geôlier débarra la porte. Martin et Rim se regardèrent dans les yeux pendant un moment, mais Rim finit par courber l’échine, puis sortit et suivit son maître. Le geôlier referma la porte.

Karimel se couvrit le visage dans ses mains. « Non, non! » répétait-il, furieux et découragé.

Nelli se leva et frappa à la porte. « Hé! Et moi, quand est-ce que je sors? cria-t-il en pleurant. Je n’ai rien fait! Je le jure sur ma vie, je ne mérite pas ça… LIBÉREZ-MOI! »

Il déploya toute sa force physique et plaqua la porte à plusieurs reprises avant d’abandonner et de s’effondrer sur le sol en pleurant comme un enfant.

Martin se rendit chez lui. « Tu as hésité à me suivre, garçon, mais tu as fait le bon choix. Ce renard t’aurait fait tuer avec lui. Je ne sais pas à quoi il pensait mais il n’allait pas bien. Pour tenter de tuer le roi devant tout le monde, il faut être rendu loin dans la folie.

« Je ne suis pas en colère contre toi, je suis en colère contre les gardes qui arrêtent n’importe qui pour rien. Ils t’ont arrêté toi parce que tu es un chat. Mais je ne serai pas là pour te sortir du trouble à chaque fois, alors tu as intérêt à apprendre vite comment te tenir en ville. »

Il lui agrippa le bras et le fixa dans les yeux. « Ne t’avise plus jamais de me fuir, continua-t-il. Dorénavant, compte sur moi pour te surveiller de plus près.

— Je n’ai jamais eu l’intention de fuir, monsieur, je le jure.

— J’aimerais pouvoir te faire confiance, garçon; j’aimerais tant. »

Une semaine plus tard, ils ressortirent. Dans la cour près du poste des gardes, une petite foule s’était rassemblée, et Rim s’y retrouva mêlé de nouveau. « Regarde et apprends ce qu’il en coûte de défier l’autorité des Hommes à Asiya », lui dit Martin.

Au fond, sur un échafaud, se tenaient quelques hommes et un renard avec une corde au cou. Karimel Beaudelair attendait son exécution. Il était accusé de tentative d’assassinat sur les membres de la royauté, entre autres, mais aussi de complot, de nombreuses menaces et de chantage, d’avoir tiré sur un garde pendant sa fuite, et il était également recherché pour une fugue et de nombreux vols.

Il dit : « Marco Vikorich! Toi et ta famille n’êtes plus dignes de porter ce nom. Tes ancêtres te châtieraient s’ils pouvaient savoir que tu fermes les yeux sur le traitement réservé aux Asiyens dans ton pays! Vikorich était le nom donné au sympathisant des Asiyens, qui les aimait plus que sa propre famille, et qui a fondé ce pays que tu dis tant aimer. Le fait que tu oses aujourd’hui t’appeler ainsi est une insulte à mon peuple et à ce qu’il représente réellement. Tout ce qui arrive est ta faute! »

Ce furent ses derniers mots. L’instant d’après, il pendait dans les airs.

Rim fut horrifié et se retourna, et voulut s’en aller pour ne plus rien voir; mais Martin le força à regarder. Il pleura.

« Voilà ce qui arrive lorsqu’on défie l’autorité des Hommes à Asiya », répéta Martin.

Rim ne passa plus une journée sans revoir le spectacle dans sa tête et, à plusieurs reprises il rêva qu’il s’agissait de lui, dans son sommeil comme dans son éveil.