Chapitre 1 › Page 8
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Le monde de Rim

Plusieurs mois plus tard, à l’automne, Rim ressortit en compagnie de Martin. Ils retournèrent devant le palais où, cette fois-ci, c’était la reine qui adressait un discours à la population.

« C’est la première fois que le roi se fait remplacer. Je suppose que la situation le dépasse tellement qu’il a honte de se montrer en public », dit Martin pour lui-même.

La reine annonça la mise en vigueur d’un couvre-feu sur la cité de Lumasarel. Les gens encore debout dans les rues entre vingt-trois et cinq heures seraient arrêtés ou retournés chez eux, et il en serait ainsi jusqu’à ce que « la situation s’améliore ».

« Comme si ce genre de politique allait aider quoi que ce soit », dit Martin.

La foule se dispersa à la fin du discours. Un peu plus loin, les gens se regroupèrent autour d’un homme qui soudainement s’effondra sur le sol.

Rim accourut et se fondit dans la masse. Quelqu’un derrière lui déposa un papier dans sa main. Lorsqu’il se retourna, il crut voir un chat se faufiler entre les gens et s’éloigner en courant. La note disait :

« Retrouve-nous au même endroit où nous avons parlé la dernière fois. À toute heure du jour ou de la nuit, il y aura quelqu’un qui t’attendra. Viens nous voir, je t’en supplie. »

Il serra le papier dans sa main et le glissa dans sa poche.

Martin le retrouva et le prit par le bras. « Je ne peux donc pas te lâcher une seconde? »

Des gardes interrogèrent les gens plus près et ordonnèrent aux autres de s’en aller. « Que s’est-il passé? Avez-vous vu quelque chose? »

L’homme gisait par terre et avait un couteau planté dans le dos, dans l’omoplate, mais personne ne semblait avoir rien vu.

« Que se passe-t-il… dit Martin. Les gens sont-ils à ce point aveugles et stupides? On n’assistera plus aux discours si ça continue comme ça. On évitera les foules de peur d’être la prochaine cible d’un assassin. C’est ridicule. La situation ne s’améliore pas… elle ne peut aller qu’en empirant. Notre pays est gravement malade. »

On vit des gens passer et transporter la victime sur une civière.

Alors qu’ils rentraient, Martin parla à Rim des rois passés qui avaient marqué l’histoire d’Asiya de façon positive par leur courage, leur ambition et la confiance que le public leur accordait; toutes des choses qui manquaient à Marco Vikorich.

De retour, Rim eut le courage d’affronter Martin avec une question qui le taraudait depuis longtemps :

« Monsieur, si vous permettez, dit-il timidement; je sais que les choses ont beaucoup changé depuis, mais il y a quelques années, on a condamné un renard qui avait attaqué le roi et vous vous réjouissiez de le savoir mort. Pourtant, corrigez-moi si je me trompe, vos idées aujourd’hui ne semblent pas si loin des siennes… »

Martin mit un temps avant de répondre :

« Ce renard dont tu parles souhaitait la fin du règne des Hommes. Moi, je souhaite qu’il perdure.

— Avez-vous peur que les Hommes perdent le pouvoir sur Asiya? Avez-vous peur des Fourrures?

— Non. J’ai peur qu’elles sèment la guerre et le chaos, car c’est ce qu’elles feront si on les laisse faire. Elles ont déjà commencé.

— Pourquoi agissent-elles ainsi? »

Martin parut particulièrement tendu. « Je ne sais pas. Ne me pose plus de question. Va te laver.

— Je me suis déjà lavé hier…

— Retournes-y! Ne commence pas, fais ce que je te dis. »

Lorsque Rim partit se déshabiller, Martin aperçut la note sur laquelle il gardait jusque-là sa main solidement fermée, et la lui prit. Il la lut.

« Qui t’a donné ça? » demanda-t-il.

Rim ne dit rien.

« Regarde-moi. Réponds à ma question. »

Rim leva la tête et affronta le regard de Martin; mais aussitôt il courba l’échine.

« Il s’appelle Vincent, dit-il. C’est un chat comme moi.

— Quand l’as-tu vu la dernière fois?

— L’été dernier, quand j’ai fui.

— Que me caches-tu d’autre?

— Rien, je le jure. »

Ce soir-là, Martin continua de l’interroger, sans jamais avoir les réponses qu’il espérait, car il refusait de croire ce que Rim lui disait. « Je ne sais pas où il est, je ne sais plus. Je ne sais pas pourquoi il veut me parler. Je ne sais rien sur lui, à part son nom.

— Je t’interdis d’aller le trouver, c’est compris?

— Oui, monsieur. »

Les jours suivants, Martin rencontra un homme, qui vivait près de la sortie sud de la ville. Il emmena Rim avec lui et le fit bucher, du matin au soir. Martin travaillait quelques heures avec lui le matin et le laissait seul le reste de la journée, s’affairant à d’autres tâches. Il n’avait pas eu le temps de s’accoutumer à tant d’efforts soutenus, n’ayant jamais vraiment fait de travail physique par le passé. Après quelques jours, le moindre effort lui fut douloureux et insurmontable, et il ne sentit plus la force de soulever quoi que ce fût, non pas par paresse, mais par manque d’énergie. Lorsqu’il s’effondra sur le sol, parce qu’il était trop épuisé pour tenir debout, Martin lui donna de l’eau et une pause, puis le travail recommença.

Deux fois par jour, un homme se présentait, arrivant de la campagne, avec ses chevaux et sa charrette. Rim transportait une partie du bois qu’il avait coupé, il le lui donnait, puis l’étranger repartait et le processus reprenait. Lorsqu’il se plaignait qu’il avait faim, Martin n’en faisait rien. « On mangera demain matin. Pas maintenant. Pas le temps », dit-il. Cela dura six jours, et on ne lui donna pas plus d’explication. Il remarqua que Martin devenait particulièrement irritable ces jours-ci, mais il n’arrivait pas à en connaitre la cause : il ne le voyait plus autant le jour, et il n’était guère disposé à discuter avec lui.

Il trouva un éclat de bonheur lorsque l’étranger venu de la campagne lui dit merci avec le sourire. Il semblait être la seule personne reconnaissante des efforts qu’il donnait pour Martin, et faisait preuve d’une sympathie dont il n’avait pas l’habitude.

N’ayant souvenir d’autre paysage que celui de la cité de Lumasarel, il se demanda s’il verrait un jour de ses propres yeux de quoi a l’air le monde au-delà des murs de pierre et des grandes portes.

La nuit, il faisait des cauchemars.

Il était en haut d’un ravin gigantesque d’une centaine de mètres de hauteur en bas duquel coulait une rivière. Quelque chose le pourchassait, mais il était incapable de se retourner, et le seul bruit qu’il faisait était celui du vent qui soufflait et qui semblait souffler et siffler plus fort à mesure qu’il s’approchait. À ce moment, il sauta, mais il ne réussit pas à atteindre l’autre côté; il finit dans l’eau et se noya dans la rivière.

Il se réveilla essoufflé et trempé de sueur. Il était tombé de son lit, car il était couché sur le sol, et son corps était affamé et endolori. Il reprit ses esprits et alla s’assoir à sa table, face à la fenêtre, puis relut la dernière page de son journal, éclairé par la lumière de la lune.

Depuis quelques mois, il en écrivait des extraits autant en français qu’en asiyen, particulièrement lorsqu’il savait que Martin le lirait. Toutefois, c’était un asiyen très approximatif et son vocabulaire s’était gravement appauvri après le temps passé à parler la langue des Hommes.

Même s’il savait que ce qu’il écrivait ne reflétait ni ce qu’il vivait, ni ce qu’il ressentait, il était néanmoins persuadé que chaque songe avait une signification cachée. Son journal n’avait aucune finalité, ce n’était pour lui qu’un outil qu’il utilisait pour traduire ses pensées en phrases, lui qui était fortement limité dans ses interactions sociales; c’est la raison pour laquelle il n’avait pas grand-chose à en tirer.

Il sortit discrètement de sa chambre et descendit les escaliers sans faire de bruit, sur la pointe des pattes. Il approchait minuit, les maitres étaient couchés et la maison était terriblement silencieuse; il ne pouvait entendre que le vent qui soufflait dehors ainsi que le pendule dans le vestibule, mais le son de ses propres battements de cœur enterrait tous les autres. Il se rendit à l’arrière de la maison, et tenta sans réelle conviction d’ouvrir la porte de la cuisine, pour finalement se rendre compte qu’elle n’était même pas fermée. Il jeta un œil par l’entrebâillement et resta immobile pendant un instant, tiraillé entre son instinct de survie et sa peur de désobéir. Pris de doute, il se mit à faire les cent pas dans la maison, et il souhaita ardemment, pourtant pleinement conscient de ses faits et gestes, qu’il prendrait la décision de rebrousser chemin.

Il se décida de continuer; il se haït aussitôt de succomber à son manque de discipline, et pénétra dans la cuisine. Il attrapa un couteau, une miche de pain sec, et il en découpa une part. Un minuscule morceau, une bouchée seulement : c’était bien moins que ce que qu’il avait eu l’habitude dans sa vie… mais pour cette semaine, c’était sa première collation en-dehors du déjeuner, et celle-ci soulagerait sa faim au moins jusqu’au matin.

Il mangea tout de suite et s’empressa d’aller ranger ses affaires pour que l’on ne soupçonne pas son passage; mais comme il s’apprêta à remballer le pain, Yolande, qui se tenait à présent au pas de la porte, le surprit et l’appela. Il sursauta, manquant presque crier, puis il se retourna vers elle. La lueur de sa bougie l’éblouit.

« J’ai vu que tu n’étais pas dans ta chambre. Que fais-tu encore debout? Tu sais que tu n’as pas le droit d’être ici », dit-elle doucement.

Elle déposa la bougie sur une étagère.

« Je suis affamé, dit Rim. Je n’ai pris qu’un morceau, un seul, un petit. Vous ne le remarquerez même pas.

— Martin t’a interdit de quitter ta chambre. Je vais devoir lui dire que tu voles de la nourriture.

— Non, s’il vous plait, ne lui en parlez pas, il ne me le pardonnera pas. Je ne survivrai pas un jour de plus si je continue comme ça. Ne lui en parlez pas.

— Je suis désolée, Rim, il faut que tu comprennes que tu ne peux pas venir et te servir à ta guise. »

Rim se mit à genoux, implorant. « Que puis-je faire, dans ce cas? J’ai moi aussi faim et soif, tout comme vous, plus que vous. Je n’espère pas pouvoir travailler davantage dans ces conditions. Je m’épuise, je dors très mal et tout mon corps me fait souffrir. Avez-vous déjà eu si faim que vous aviez de la peine à rester debout? Je doute que vous ayez déjà ressenti cette souffrance que j’accepte d’endurer pour vous. Allez-vous faire preuve de compassion cette fois-ci dans votre vie, madame? N’ai-je pas mérité cette petite récompense? Ma santé n’a-t-elle pas une quelconque valeur à vos yeux, ou n’en vaut-elle donc pas la peine?

— Je regrette, mon garçon, je ne peux rien faire pour toi, dit Yolande. Suis-moi, maintenant; tu dois te coucher.

— Je ne peux pas dormir… tout mon corps est en souffrance.

— Martin sera furieux si tu t’obstines.

— Je ne veux pas m’obstiner! Je n’ai pris qu’une bouchée de pain, je vous demande seulement de ne pas me dénoncer. Je vous en supplie.

— Tu n’as pas à discuter les ordres. Va te coucher! » Elle fit un pas en direction de Rim.

Rim se releva et s’empara du couteau sur la table derrière lui. « Ne vous approchez pas! dit-il.

— Rim, dépose ça tout de suite, dit fermement Yolande.

— Je ne bougerai pas tant que vous ne m’aurez pas laissé manger.

— Je te dis de déposer ce couteau sur la table, immédiatement! »

Rim ne bougea pas.

« Fais ce que je t’ordonne, dit Yolande.

— Vous n’avez aucune autorité sur moi! » lança le chat.

Yolande fit un autre pas en avant. Son ton autoritaire qui ne lui seyait pas du tout au gout de Rim. « Tu vas venir avec moi comme je te l’ai demandé, garçon. »

Rim parut néanmoins peu certain et apeuré. Il menaça Yolande en pointant le couteau vers elle. « Éloignez-vous! dit-il. Je veux seulement à manger. C’est tout! »

Elle fit brusquement un pas vers l’avant et Rim tenta de l’atteindre avec son couteau, mais elle réussit à l’attraper par le bras et le retenir. Il se débattit et lui donna un coup de pied, tentant de planter ses griffes dans sa jambe, et réussit à lui faire une entaille au tibia. Elle lâcha prise, puis Rim agita le couteau dans tous les sens et finit par l’atteindre au ventre et à l’avant-bras, mais sans la blesser réellement, car il était trop maladroit. Yolande le désarma et le fit laisser tomber son arme, mais aussitôt, il sauta sur elle, la plaqua sur le sol et lui mit des coups de griffe.

Martin débarqua dans la pièce et donna à Rim un coup de pied en plein visage. Celui-ci bondit vers l’arrière et se recula vers la porte. Martin s’agenouilla à côté de sa femme, constatant ses blessures, et tenta de la rassurer.

Rim reprit le couteau. Il avait du sang sur les mains.

Martin leva la tête sur lui. « Tu as agressé ma femme, sale bête! »

Rim se tint debout, fixant Yolande sur le sol qui était sous le choc. Il menaça Martin; mais celui-ci, guère impressionné, avança doucement vers lui.

« Lâche ton arme, garçon, dit-il.

— Non…

— Obéis-moi! »

Rim évita son regard.

« Je… ne peux pas… si je lâche, vous allez me battre, dit-il.

— Tu mérites cent fois pire.

— Je sais… (il se mit à pleurer.) Je suis désolé, monsieur. J’avais seulement faim…

— Tu te rends compte de ce que tu as fait? Tu vas me le payer cher. »

À ces mots, Rim lâcha le couteau, tourna les talons et s’en fut. Il sortit dehors, dans la cour, puis disparut dans la nuit.

« Où vas-tu? cria Martin. Je te retrouverai, sale bête! »