Chapitre 1 › Page 11
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Solly de Grantault

Tanny, Vincent, Rim et Manuel sortirent de leur planque et allèrent retrouver Élaine qui se trouvait ailleurs dans le quartier. Ils firent la connaissance d’une renarde nommée Solly.

« Solly de Grantault, c’est mon véritable nom, dit-elle. Mais d’habitude les gens m’appellent pas. Chez les Hommes, on me connait sous le nom de Solly Warrant, fille de Simon Warrant de Kusama. »

Rim resta surpris.

« Solly était esclave au palais de Kusama, dit Élaine.

— Pendant douze ans, continua Solly.

— Même alors que c’était interdit, le seigneur de Kusama gardait des esclaves.

— Tous des Asiyens.

— Il pensait que parce qu’il était un personnage important, il était au-dessus des lois.

— Les Hommes pensent tous comme ça. Les plus haut placés se croient protégés et les autres se croient pas assez importants pour qu’on s’attarde sur leur cas.

— Lorsque Vikorich s’est présenté chez lui, il les a tous affranchis, mais Simon Warrant, seigneur de Kusama, n’a pas été puni, bien que, selon la loi, il aurait mérité d’être emprisonné.

— Comment se fait-il que vous portiez son nom? demanda Manuel.

— C’est la coutume, répondit Élaine : les esclaves prennent toujours le nom de leur maitre. Cela les lie.

— Attention, dit Solly; on m’appelle Warrant, mais c’est bien parce qu’il fallait un nom. En vrai, j’étais à la botte de toute la place, pas juste du seigneur. Et puis, la cour de Kusama, c’est pas toujours évident, même si c’est pas grand comme ici. Le pire c’est quand ils nous donnaient leurs enfants à occuper… je déteste les enfants. Ils sont les pires princesses et ils n’ont pas encore appris la politesse. »

Le parler de Solly laissait penser qu’elle avait reçu peu d’éducation sur la langue et la bienséance, car elle s’exprimait avec un accent bien différent de celui de la cité. C’était la première fois que Rim discutait avec une personne qui venait de si loin.

« Douze ans qu’elle a travaillé, et jamais elle n’a vu le scintillement d’une pièce de monnaie, continua Élaine.

— Vous auriez pu partir, dit Tanny.

— Partir, partir, répéta Solly, c’est facile à dire pour vous, mais je vous garantis que, quand on est esclave, partir, on n’y pense pas une seconde. Tout ce qui compte, c’est servir le maitre. Pas le temps de penser à autre chose, même en douze ans.

— Les esclaves ne pensent jamais à fuir, car ils sont dressés pour rester auprès de leur maitre, dit Élaine en regardant Rim. L’idée ne leur traverse pas l’esprit, et si elle leur est proposée, ils refusent, car ils savent où est leur place et ils ne connaissent rien d’autre. C’est dans la tête que ça se joue. Il faut des années pour espérer retrouver une vie à peu près normale lorsqu’on est affranchi. On n’efface pas toute une vie d’asservissement et de dressage en une semaine. Il y a des choses qui ne partent jamais.

— Attention là aussi, l’interrompit Solly; vous parlez de vie « normale », mais, pour moi, la vie normale, elle est à Kusama. Tout le reste, j’ai dû l’apprendre, et c’est un choc. Certains s’en sortent pas. J’en ai connu plein qui se sont enlevé la vie après qu’on les a séparés de leur maitre, parce que sans maitre pour leur dire quoi faire, leur vie n’a plus aucun sens. C’est beaucoup plus difficile que vous pouvez l’imaginer.

— Vous portez un anneau pareil à celui de Rim », fit remarquer Vincent.

Solly hocha la tête. « C’est un souvenir de l’homme qui m’a dressée. Il marquait ses esclaves en leur mettant un anneau à l’oreille. J’ai jamais eu le courage de l’enlever. Regardez-le. »

Vincent et Rim s’approchèrent de la renarde et purent lire le nom qui était gravé sur l’anneau : « Solly Lembert! » s’exclama Vincent.

« C’est Martin Lembert qui a fait mon dressage, dit Solly. Monseigneur a accepté de me le laisser car ça me donnait un style. Ça remonte à quinze ans… c’était dur, il pardonne pas; avec lui, tout doit être carré. Pas étonnant que ce soit l’un des plus reconnus dans le pays : il manipule les Fourrures comme s’il était Dieu. C’est son métier, après tout… il parlait, j’obéissais, inconditionnellement. Je l’aimais; et quelque part, je l’aime toujours un peu, même s’il a participé à gâcher ma vie. Je l’aime toujours parce qu’il m’a forgée. J’ai grandi avec lui et il a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est comme mon père, et je continue de l’aimer malgré tout. Il m’a eue de quatre à sept ans… c’est pas long, mais c’est plus qu’il en a besoin pour vous dresser comme il faut. Quand j’étais à Kusama, il me manquait tellement, j’avais le sentiment qu’il m’aimait plus que monseigneur Warrant. Depuis le temps, je me suis rendu compte à quel point il m’avait manipulée. C’est pourquoi, depuis que je vis ici, je suis terrifiée à l’idée de sortir dehors et de retomber sur lui.

— Vous avez connu monsieur Lembert? » souffla Rim.

On put lire l’empathie sur le visage de Solly alors que Rim et elle se regardèrent dans les yeux.

« Hélas oui, dit Solly, et toi aussi, j’en ai bien peur. Je le savais puisque Élaine m’a parlé de toi, et l’anneau que tu portes comme moi me l’a confirmé. Je suis désolée; tu as dû vivre des choses bien pires que moi sous sa tutelle. Moi ça a duré que deux ans et demi, mais toi, oh mon dieu… je te regarde, vite fait; les moments intimes avec lui, ça devait pas être la joie pour toi non plus. J’ose pas imaginer comment tu dois te sentir…

— Alors comme ça, c’est vrai, dit Tanny; c’est vrai qu’il vous forçait à faire des saloperies?

— Que voulez-vous dire? » demanda Rim.

Un malaise s’installa dans la salle et chacun chercha une façon d’expliquer le problème à Rim qui, dans son innocence, ne comprenait pas ce dont il était question. Ce fut finalement Vincent qui prit la parole, bien qu’il semblât peu assuré :

« Ce n’est pas le seul, ils le font tous… quand un esclave devient mature, son maitre va le forcer à coucher avec lui; régulièrement, pour créer une habitude. C’est une étape obligée.

— Monsieur faisait pas ça avec toi? » demanda Solly.

Rim se sentit affreusement mal à l’aise et honteux. « Si… à l’occasion, dit-il avec hésitation; mais il n’a jamais voulu me faire mal… »

Manuel hoqueta. Il serra Rim dans ses bras. « Quelle horreur! pleura-t-il. Mon pauvre garçon!

— Je devine que tu l’as vécu aussi », dit Solly à Vincent. Ce dernier hocha la tête. Élaine le considéra avec tristesse; si bien qu’elle avait connu ce garçon les dernières années, elle ne connaissait pas réellement son histoire, ni ce qu’il avait traversé avant de la rencontrer.

« On y passe tous, dit Solly. Ça vous parait horrible, mais ça fait partie du quotidien de tout esclave, qu’il soit d’héritage animal ou humain. Moi aussi… pas avec Monsieur, bien sûr, parce que j’étais trop jeune; mais à Kusama… je vous raconte pas…

— Alors, du coup, maintenant que vous êtes libre, vous faites quoi? dit Tanny (elle s’empressa de changer le sujet de conversation).

— Du coup, je ne fais pas grand-chose, répondit Solly. Je m’occupe de Madame, et je l’aide à s’occuper de ses patients.

— Qui donc?

— Judith Querrel. C’est une femme pauvre qui vit ici depuis une dizaine d’années, et ceci est sa demeure. Elle s’occupe des malades et des estropiés du quartier est qui sont trop pauvres pour les médecins. Elle est gentille et digne de confiance. Vous devez être nouvelle dans le coin si vous la connaissez pas. Je l’assiste dans tout ce qu’elle fait, quand elle a besoin de moi. (Elle soupira.) Servante un jour, servante toujours. Si c’est pas Solly de Grantault, ce sera quelqu’un d’autre. Au moins, Madame se soucie de moi et me respecte en tant que personne, à la différence de monseigneur Warrant, si je puis me permettre.

— Vous ne savez pas tout, dit Élaine. Solly possède un don très spécial. »

La renarde parut mal à l’aise. « J’sais pas si c’est une bonne idée d’en parler, dit-elle à Élaine.

— Un don dans quel genre? demanda Tanny.

— Dans le genre magique, répondit Élaine.

— La magie, c’est pas un don, dit Solly. C’est une malédiction. Elle vous tombe dessus et elle vous asservit. Il faut des années d’étude et de savoir-faire pour prétendre la contrôler. J’y suis jamais arrivée.

— Quels sont vos pouvoirs? demanda Manuel.

— Pas envie d’en parler, dit amèrement Solly. Ils sont trop dangereux. Monseigneur Warrant les détestait… je devenais folle à force de les réprimer et à essayer de les cacher aux autres, alors je pratiquais en cachette, même si ça me coutait.

« Tout est une question de pouvoir dans la vie, continua-t-elle. On est tous maitre d’une personne et esclave d’une autre, à différents niveaux. Même ceux qui croient être libres le sont pas vraiment. Personne peut l’être totalement. Regardez-vous : vous vous cachez comme des criminels, vous vous sentez persécutés. Vous craignez autant les humains que moi. Vous êtes autant leurs esclaves que je l’ai jamais été.

— Pourquoi ne pas utiliser vos pouvoirs pour faire le bien? demanda Tanny. Si vous les connaissiez à l’époque, vous auriez pu mettre un terme à votre asservissement, et aider les autres qui sont dans cette situation…

— Vous avez aucune idée de ce à quoi ma vie a pu ressembler, pauvre insolente, répondit sèchement Solly. Si vous saviez ce que je ferais pour avoir votre équilibre d’esprit, votre volonté… les magiciens sont jamais libres, même ceux qu’ont jamais connu le dressage des hommes. Vous avez toujours l’impression qu’une force invisible veut votre peau. Qu’elle veut faire de vous une marionnette. Et vous ne pouvez pas vous sauver d’elle. Je n’aime pas évoquer le sujet… ça me rappelle que de mauvais souvenirs.

« Vous, Tanny, Élaine et Manuel, pouvez difficilement comprendre la relation complexe qui lie un esclave et son maitre. Pour la comprendre, il faut la subir. Vous avez eu la chance d’en être épargnés. Soyez reconnaissants et montrez-vous compréhensifs. La vie est loin d’être aussi simple pour tous qu’elle l’est pour vous. »

Elle s’adressa directement à Rim : « Toi, t’es encore bien jeune, et j’ai l’impression, à te regarder, que t’as pas reçu un dressage complet. Malgré les difficultés, il semble que t’aies eu droit à certaines libertés auxquelles je pensais pas du temps où je vivais avec Monsieur. Tu sembles toi aussi capable d’analyser le monde et de décider par toi-même, ce dont j’ai jamais été capable; et pour quelqu’un de ton âge qui, encore hier, avait jamais connu mieux que la vie d’esclave, ça me surprend et me remplit d’espoir.

« Dis-moi, ton nom c’est quoi?

— Rim Lembert.

— Non, c’est pas ça, ton vrai nom. Je veux savoir ton vrai nom. Comment tu t’appelles, d’où tu viens? »

Rim fut surpris de cette requête, et ne sut quoi répondre.

« Mon nom est Rim Lembert. Je me suis toujours appelé ainsi. Je ne vois pas ce qu’il vous faut.

— T’es né où? »

Il y eut un silence et Rim parut pensif. Il réfléchit pendant un long moment, et lorsqu’il se rappela, Solly vit ses yeux s’ouvrir grand, comme s’il venait d’avoir une vision.

« Salamey, dit-il. Je me souviens, à présent, je ne suis pas né ici. Je suis né à Salamey.

— Alors oublie ce nom que les Hommes t’ont donné. Appelle-toi Rim de Salamey. C’est la première étape.

— Rim de Salamey… » se répétait-t-il, comme pour ne pas l’oublier. Ce mot réveilla en lui de nombreux souvenirs, bon nombre de récents : la rencontre de Frédéric Lembert, qui avait été un grand dresseur avant Martin; Karimel le renard, le rebelle qui avait été esclave; la violence, physique comme psychologique, dont Martin avait fait preuve à son égard, et dont il n’avait jamais réalisé la gravité… il revit des bribes de souvenirs qu’il croyait depuis longtemps oubliés de ce moment où, presque dix ans plus tôt, alors qu’il était chaton, il avait rencontré un Homme, à qui sa mère l’avait confié, et qu’il avait ensuite voyagé loin de chez lui pendant plusieurs jours, avant de rencontrer Martin.

« Je ne comprends pas, madame, bégaya-t-il. Je ne crois pas… être un esclave… ou du moins, je ne l’ai jamais cru avant maintenant.

— C’est sûr que Monsieur t’aime, dit Solly, sinon, il t’aurait pas gardé aussi longtemps. Mais Monsieur est dresseur et manipulateur. Un bon esclave se rend pas compte qu’il est soumis; c’est donc normal que tu t’en sois jamais aperçu, même après tout ce temps, puisque c’est le but du métier de dresseur. Moi-même, je l’avais pas réalisé avant très longtemps. C’est normal, quand t’as jamais connu rien d’autre, tu peux pas imaginer comment avoir une plus belle vie; il y en a qui ne s’y font pas, ou qui meurent sans jamais savoir ce que c’est être libre.

— Que dois-je faire si je veux y arriver?

— On y arrive jamais totalement. Mais je pense que tu es déjà plus avancé que moi. Les autres t’expliqueront tout. Vous devez partir, maintenant; Madame va pas tarder à rentrer, et il faudrait pas qu’elle me voie en votre compagnie. C’est rien contre vous, mais j’aimerais pas qu’elle pense que j’invite des gens chez elle. Ça pourrait la mettre de travers.

— En réalité, dit Élaine, j’ai cru que Judith Querrel pourrait nous aider à libérer Rim de son ancien maitre. Nous savons qu’elle l’a fait avec d’autres.

— Comment vous comptez vous y prendre? demanda Solly. Ne pensez pas pouvoir faire grand-chose contre lui. Sa famille a assez de pouvoir, même si vous réussissez à l’incriminer, il risque aucune peine. Une tape dans le dos et c’est pardonné. Je suis même prête à parier qu’il a la garde dans sa poche pour vous retrouver. Vous pouvez pas vous enfuir de monsieur Martin Lembert; c’est lui qui décide quand il vous laisse partir. Oubliez pas qu’il est maitre dresseur; il se laissera pas avoir par qui que ce soit, et surtout pas par des gens de notre espèce. »

Elle s’adressa à Rim : « Je suis désolée, je peux rien faire pour t’aider, et Madame non plus. Tout ce que je peux faire, c’est te souhaiter bon courage, et surtout, d’être très prudent; si Monsieur te cherche, il va te trouver. »

Rim ne savait plus quoi dire.

Il avait treize ans, et jamais il ne s’était senti aussi peu libre.