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Chapitre III

3-4 La rencontre

Nelli n’emmena qu’une couverture et un oreiller, car le temps visiblement pressait. Léopold regagna sa carriole, à bord de laquelle son compagnon de voyage, un dénommé Patrice, s’apprêtait à passer une nuit en plein air. Ils étaient habitués à voyager de cette façon, mais ce jour-ci, la nuit s’annonçait plus mouvementée que prévu.

« Tu te souviens, dit Antoine, quand on était petit, de la ferme de mon oncle? Où on allait se perdre dans les champs et nos parents ne nous retrouvaient que le lendemain…

— Ne me dis pas qu’ils exploitent toujours, dit Léopold.

— Il faut bien qu’ils vivent. Ils n’ont pas tous eu ma chance. Ma femme se trouve là. C’est sur la route au nord de Auray… normalement, c’est toujours nommé Levaland, donc tu ne peux pas te tromper. Je te fais confiance.

— Monsieur, vous… ne me laissez pas… geignit Nelli.

— Je dois m’occuper d’affaires importantes ici, répondit Antoine. Je vous suivrai dans une semaine… l’important, c’est que tu sois sain et sauf à partir de maintenant. J’ai peur que tu ne sois plus en sécurité ici… Léopold et madame Élie s’occuperont de toi en mon absence. Ce sont tous de la famille, ils comprendront, ils t’accepteront et surtout ils te protégeront. On se reverra très bientôt. »

Ils se firent un dernier et long câlin, et Nelli monta à bord.

Lorsqu’ils prirent la grande route, le soleil commençait à se coucher. C’était inhabituel de se lancer ainsi en voyage si tard dans la journée, mais Léopold commençait à s’y habituer; ça et les nuits blanches. Patrice s’occupait de guider les chevaux. Nelli était à l’intérieur mais passait son temps à regarder dehors pour voir Antoine s’éloigner progressivement alors qu’ils se mettaient en route, et lorsqu’il le perdit finalement de vue, il se mit à pleurer. Pendant près d’une demi-heure il ne cessa de pleurer, et Léopold, ne sachant pas très bien où se placer et étant peu à l’aise dans ce genre de situation, jugea préférable de le laisser s’exprimer jusqu’au bout.

Lorsqu’il eut fini, Nelli se retrouva extrêmement gêné, lorsqu’il rouvrit les yeux et se rendit compte d’où il était, de constater que son maître n’était effectivement plus avec lui. Ça le gênait de se retrouver seul avec Léopold, qu’il ne connaissait tout de même pas vraiment, mais surtout, il était embarrassé de lui avoir fait toute une crise devant lui, sans n’avoir rien dit tout du long.

Léopold saisit d’un sac de provisions quelques pommes et en donna la moitié au lapin, qui les dévora presque instantanément. Presque une heure après leur départ, il entama la discussion; et tout de suite il posa les questions sérieuses.

« Dis-moi mon grand… depuis quand tu n’as pas mangé?

Nelli ne semblait pas très disposé à répondre, toutefois il s’y força, davantage par politesse que par intérêt.

« J’ai mangé un peu hier, dit-il. Un ou deux fruits, une morceau de fromage… mon dernier repas complet remonte à quelques jours.

— Que s’est-il passé pour que ton maître arrête de te nourrir?

— Un incident avec un étranger au port… c’était quelqu’un d’important en visite, mais j’ai égaré une partie de ses bagages. Je soupçonne un employé du port de les avoir volés, mais il a fait passer ça sur mon dos. Monsieur a dû le dédommager lui-même. Je suppose que ça lui a fait beaucoup de mal… »

Léopold n’était guère convaincu, mais soit; il y avait autres choses dont il voulait parler.

« Antoine m’a dit que tu avais vécu beaucoup de mauvaises histoires au travail. Tu m’as pourtant l’air bien costaud, sais-tu au moins te défendre?

— Non… Monsieur a essayé de m’apprendre plusieurs fois, mais c’est trop difficile. J’ai horreur de la violence et la vue du sang me lève le cœur. Mes bras s’ils sont forts ne sont que des outils de travail. Mais Monsieur répète souvent que l’habit ne fait pas le moine. J’ai peut-être le physique mais je n’ai pas le caractère des hommes de main avec qui je travaille au port. Et ils font sûr de me le rappeler… »

Sa voix s’enroua lorsqu’il prononça ces derniers mots. Il avait toujours les yeux humides et reniflait souvent lorsqu’il parlait.

« Je comprends que ce soit difficile, dit Léopold. Je suis désolé que tout se passe aussi mal pour toi. Tu devrais en parler avec ton maître si tu n’es pas à l’aise dans ton travail. C’est aussi ton patron.

— Non… il fait déjà beaucoup trop pour moi et il a tellement d’autres choses dont il doit se préoccuper. Je ne veux surtout pas être un fardeau pour lui. C’est pour lui faire plaisir que je fais ça. Si je lui explique comment je me sens vis-à-vis des autres, il sera déçu de moi, et je ne dois surtout pas le décevoir. Pas une autre fois…

— Sinon quoi? »

Nelli ne répondit pas tout de suite et gardait la mine basse en essuyant ses joues de temps à autre.

« Qu’est-ce qui va se passer si tu le déçois?

— Je… je ne sais pas, marmonna Nelli.

— Est-ce qu’il t’a fait mal? »

Le lapin secoua la tête.

Léopold mâcha ses mots. « Regarde-moi, dit-il plus fermement. C’est très important ce que je te demande, alors regarde-moi dans les yeux. Ton maître a arrêté de te nourrir, mais est-ce tout? Est-ce qu’il t’a déjà fait mal? Est-ce qu’il t’a battu? Est-ce qu’il a voulu… abuser de toi? Tu comprends ce que je veux dire, au moins? A-t-il déjà levé la main sur toi, d’une façon ou d’une autre?

— Non… souffla Nelli. Non, jamais.

— Et madame Élisabeth? Je t’interdis de me mentir, renchérit-il.

— Ni l’un ni l’autre.

— Tu en es sûr? »

Léopold ne clignait pas des yeux. Nelli avait du mal à supporter le regarder ainsi. Il commençait à reconnaître l’homme avec qui il avait passé une partie de sa jeunesse.

« Je comprends ce que vous voulez dire, répondit Nelli. C’est la vérité, ils ne m’ont jamais rien fait. Monsieur a toujours tout fait pour me protéger. »

Léopold réfléchit longuement. Antoine n’avait jamais été quelqu’un de violent; toutefois, cela faisait plusieurs années qu’il ne l’avait pas revu, et le temps peut vous changer un homme. Nelli lui semblait quand même sincère, et il n’avait aucune raison de douter de lui : il savait qu’il ne pouvait pas lui mentir.

« Et les gens avec qui il te fait travailler? »

Nelli ne répondit pas. Il ne pouvait plus pleurer, mais il souhaitait en avoir envie rien que pour que cet homme cesse de l’interroger. Les yeux fermés et les poings serrés, il sentit la honte l’envahir de nouveau. Léopold avait déjà deviné la réponse bien avant.

« Est-ce que ton maître est au courant? »

Le lapin secoua mollement la tête. « Ils ont dit que si je parlais contre eux, ils me feraient ligoter à une ancre et jeter à la mer. Et si je les dénonçais, quelqu’un d’autre le ferait à leur place. Ils en sont capables, ils l’ont déjà fait. Je les ai vus. Je vous supplie de ne pas en parler à Monsieur. »

Léopold se cala sur son siège en soupirant. Il comprenait ce que Antoine disait, quand il parlait de ses « histoires », mais visiblement, il en ignorait une grande partie. Il souhaitait que son maître avait d’autres projets pour lui, car il ne donnait pas cher de sa peau s’il devait continuer de grandir dans ce genre d’environnement. Devant une telle négligence, Léopold doutait pouvoir de nouveau faire confiance à ce dresseur.

Leur voyage dura plusieurs jours durant lesquels ils traversèrent le pays de Zen. À force de lui parler et de l’observer attentivement, Léopold réalisa à quel point Nelli était en réalité faible et nerveux, et l’intimidation qu’il vivait au quotidien n’avait jamais fait qu’aggraver son comportement et ses difficultés de sociabilisation. Antoine faisait peut-être des efforts pour le réhabiliter, mais les dommages étaient faits. Durant les premiers jours, il restait assis seul, les jambes pliées et les mains sur les genoux, à regarder dans le vide. Il pensait à Antoine sans cesse, et il lui arrivait toujours de pleurer lorsqu’il se réveillait et se rendait compte qu’il n’était plus avec lui. Après quelque temps, il alla s’asseoir à côté de Léopold, et le coller lui apporta un certain réconfort.

Ce dernier n’avait certes jamais imaginé à quel point une séparation, même de courte durée, pouvait être pour l’animal un choc si important.

 

Lorsqu’il sortit de son sommeil, la carriole était à l’arrêt et Léopold ne s’y trouvait plus. Il devina toutefois qu’il n’était pas arrivé à destination, et il tendit l’oreille pour écouter la conversation qui avait lieu à l’extérieur :

« Je m’appelle Julia et ces animaux sont mes amis et ma famille, dit une voix de femme. J’ai mérité leur respect en les appelant par ce qu’ils sont : des Asiyens. Je ne suis pas dupe, monsieur Tremblant : je connais mes ennemis et je sais déjà ce que vous venez faire à Alandrève.

— Nos activités ne vous regardent pas, répondit Patrice. Vous m’avez bien plus l’air de bandits que de soldats. Je vous suggère de nous laisser passer et de retourner d’où vous venez.

— Vous n’êtes pas en position de suggérer quoi que ce soit », rétorqua Julia.

Nelli distingua les bruits de pas s’approcher, puis il se recroquevilla sur son siège. Lorsqu’il vit le loup, encapuchonné et armé d’une épée, il se mit à paniquer et il couvrit son visage.

« Il y en a un à l’intérieur! annonça le loup à sa troupe.

— Laissez-moi! dit Nelli. Je veux rentrer…

— Pas de panique, l’ami, nous ne te voulons aucun mal. »

Cette Julia, bien qu’étant une humaine, semblait à la tête d’un groupe de Fourrures qui surveillaient la route d’Alandrève. « Je vois que j’ai eu juste, dit-elle. On m’a rapporté suffisamment de choses sur vous, monsieur Tremblant. Pas la peine de me dire ce que vous faites à voyager avec des Fourrures. Je ne vois pas quel genre de mensonge vous pourriez inventer pour vous défendre.

— Ce lapin appartient à Antoine Levaland du pays de Zen. Il voyage avec nous parce que là d’où il vient, sa vie a été sérieusement menacée, dit Léopold. C’est à la demande de son maître que nous le reconduisons à sa famille.

— À sa famille, vous dites, ou à celle de son maître? »

Léopold ne savait que dire. Tous étaient armés, et lui était fatigué.

« Qu’est-ce qui nous fait croire que vous n’êtes pas des voleurs? » dit Patrice.

Les bandits se regardèrent confus, certains exaspérés, à se demander si c’était une vraie question.

« Bientôt, les vies des Fourrures n’auront plus de valeur marchande, répondit Julia. Vu le climat actuel dans lequel notre pays baigne, votre métier n’a plus d’intérêt autre que l’enrichissement personnel. Si vous voulez nous accuser de vol, vous devriez plutôt vous informer de ce qui se passe dans le pays. Si c’étaient vos enfants qu’on vendait, serait-ce du vol de votre part que de vouloir les récupérer?

« Je vous suggère d’abandonner ces Fourrures et de nous laisser nous en occuper. Sinon, votre or ne sera sans doute pas suffisant pour nous. »

Nelli n’était pas rassuré par la proximité du loup, qu’il voyait comme un prédateur et un bandit; lorsqu’il exprima sa peur, ce dernier se montra des plus calmes et compréhensifs. Il retira sa capuche, dévoilant son visage entier, et celui-ci ne trahissait aucune malice.

« Ce ne sera pas facile, dit-il, mais il faut que tu viennes avec nous. Nous sommes comme toi, des animaux. Il ne faut pas te fier aux apparences : je suis peut-être un loup, mais j’ai un cœur tendre et attentif. Tu seras en sécurité avec nous. Hé! Regarde-moi », fit-il doucement. Il lui prit les mains, et leurs regards se croisèrent. « Je m’occuperai personnellement de te protéger, dit-il. Je te le promets… »

Il marqua une pause, car il commençait à s’installer un certain malaise. Comme il regardait Nelli droit dans les yeux, il sentait son cœur battre à vive allure.

« Je m’appelle Manuel, dit-il. Je resterai à tes côtés pour toujours. »

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Chapitre III

3-3 Le mouton

Ils rentrèrent et Nelli se nettoya rapidement. Antoine s’affaira à lui appliquer des bandages. Il l’emmena ensuite au palais, plus à l’est, plus en hauteur; où il avait déjà eu affaire quelquefois, pour y rencontrer l’illustre Samuel Rembrant, seigneur du pays de Zen, et accessoirement, un ami de la famille Levaland, qui possédait la majeure partie des quais de la cité. N’oublions pas que ce jour-là, le palais recevait également une importante visite, celle du roi d’Asiya Marco Vikorich, qui venait séjourner quelque temps au pays. À cette occasion, Rembrant avait organisé un grand banquet cette soirée, auquel Antoine était invité, à sa surprise.

Ils entrèrent dans la grande cour du palais, où une foule s’était amassée. Une partie des gens invités, mais une majorité du peuple qui s’était déplacé pour voir le roi. Les précédents rois d’Asiya ne s’étaient intéressés que très peu au pays de Zen, mais Marco Vikorich y avait déjà fait quelques visites; et cela collait avec l’objectif qu’il s’était fait que de changer les habitudes.

Il n’était pas non plus de coutume pour le roi de s’adresser au peuple comme le faisait Vikorich, mais ce dernier en avait fait sa spécialité, et sa visite en ce jour n’était guère qu’un excuse pour permettre à Rembrant faire de même. Celui-ci espérait renforcer ses liens avec Asiya et ainsi pouvoir remettre le pays de Zen sur la carte, car il avait trop longtemps été mis de côté par le passé.

Plusieurs gens de la région étaient honorés de la visite de Vikorich et de la façon dont il s’adressait à eux directement en organisant ce genre de rassemblement, mais la majorité y restaient tout de même indifférents; pour beaucoup, Samuel Rembrant était le roi du pays de Zen.

Antoine discuta avec quelques personnes d’affaires et Nelli se contenta de le suivre partout. Ils finirent même par rencontrer Léopold qui s’était invité lui-même. Un peu plus tard, Rembrant et Vikorich se manifestèrent enfin, et tous s’agenouillèrent lorsque le roi monta sur l’estrade.

« Cet homme parle, il parle, il parle tout le temps, dit Antoine. C’est à croire qu’il ne travaille pas tellement il passe son temps à parler. Remarque, ça expliquerait des choses…

— C’est un genre qu’il se donne, répondit Léopold. Je n’aime pas, mais pour le paysan moyen qui ne comprend rien à rien, j’imagine que c’est rassurant. »

Samuel Rembrant s’adressait à la foule. Son discours ne sera pas retranscrit ici dans son intégralité, mais certaines grandes lignes interpellèrent les deux hommes :

« Il semble que des animaux qui peuplent certaines régions ne sont pas satisfaits de la façon dont nous les considérons. Que ce soit dans la rue, à la maison ou au gouvernement… et ils ont raison. […] Dorénavant, toutes les Fourrures qui auront l’âge seront citoyennes d’Asiya, à l’instar des hommes et des femmes, et elles jouiront à ce titre des mêmes droits et de la même protection que les humains. […] Nous savons que ces nouvelles lois auront un grand impact dans la vie de certains d’entre vous, humains comme animaux. Même si nous ne sommes peut-être pas conscients de l’ampleur du problème dans notre région, le pays de Zen a décidé de suivre le mouvement et de bannir la pratique de l’esclavagisme sur son territoire, d’abord par solidarité avec nos confrères de Kusama et de Salamey, et d’un peu partout au pays, qui traversent des temps difficiles et doivent faire face à la colère et à la violence de plus en plus grandes des Fourrures, mais également et surtout par respect pour ces animaux avec qui nous partageons notre terre. […] Par décret de notre roi, Marco Vikorich, il a été décidé que tous les chasseurs, les dresseurs et les marchands d’esclaves qui n’auront pas mis fin à leurs activités d’ici le premier septembre mille cinquante-trois — dans deux semaines, donc — seront recherchés et traînés devant la justice, et il en sera de même partout à Asiya. Nous comptons sur la population pour que le message se rendre dans toutes les communautés du pays de Zen. »

Il n’en fallut pas plus pour alarmer Léopold, qui traîna Antoine et Nelli hors de la cour du palais.

« Je le savais, dit-il alors qu’ils descendaient les rues. Je savais qu’il allait faire ça. Ça fait des mois que les seigneurs en parlent et que les rumeurs circulent. Ils ont presque tous commencé à affranchir les esclaves qu’ils possédaient.

— Oui, j’en ai entendu parler. Rembrant l’a fait au printemps. Plusieurs animaux relâchés ont disparu ou ont été retrouvés morts quelques jours après…

— C’est décidément un abruti… c’est bien la preuve qu’il ne se soucie pas d’eux. Et c’est nous les méchants dans sa tête.

— Monsieur Levaland! Monsieur! » Renaud courait à sa rencontre. « Monsieur, je vous cherchais… je vous ai vu là-haut. J’ignorais que vous vous intéressiez à la visite du roi.

— Nous avons été invités à la fête de ce soir, mais je ne sais pas si j’y irai, répondit Antoine.

— Vous devriez! Monseigneur Rembrant a mis la ville sens dessus dessous pour trouver des invités de marque pour remplir la salle.

— Aucun doute! S’il a pensé à moi, c’est qu’il est rapidement venu à court d’idée.

— Ne dites pas ça de vous, monsieur! Vous possédez une des plus importantes compagnies du pays de Zen. C’est grâce à vous qu’on a l’argent qui rentre! Je suis certain qu’il vous a en grande estime.

— N’en parlons pas », dit Antoine avec dédain.

Le vieil homme s’approcha, fit dos à Léopold et Nelli, pour demander plus bas :

« Je voulais vous demander une faveur… je me demandais s’il était possible… évidemment si vous voulez, hein! C’est vous le maître… s’il était possible de nous louer les services de votre garçon pour ce soir.

— Que… de quoi? » répondit Antoine. Il était tellement déconcerté qu’il mit un temps à accepter qu’il eût vraiment entendu ça.

Renaud bégayait; ça le rendait visiblement nerveux de poser la question et de se justifier.

« Le palais reçoit beaucoup d’invités à la fois et nous craignons que monseigneur Rembrant ne dispose pas d’assez de serviteurs pour assurer le service de ce soir, dit-il. Nous cherchons de l’aide où nous pouvons en trouver.

— Ça va pas, vous l’avez regardé? Vous croyez que quelqu’un comme lui peut faire ce genre de travail? Je sais comment ça se passe… un lapin, en plus. C’est pas comme si c’était un homme. Les invités vont passer la soirée à se moquer de lui, et il va me faire une dépression. Je n’accepterai pas ça. Je suis désolé, ce n’est pas un travail pour lui.

— C’est sûr, il n’est pas habitué; on ne lui demande pas de soulever des caisses, mais il y a sûrement moyen… »

Antoine l’interrompit, dit fermement : « Si Nelli vient à cette soirée, ce sera en ma compagnie. Personne ne le touchera. Débrouillez-vous. »

Renaud recula doucement. « Oui, monsieur. Je comprends tout-à-fait. » Il continua, à l’attention des trois, toujours un peu nerveux : « J’espère que vous serez présents ce soir. Souper dans la même salle que le roi, ça ne se refuse pas. » Il s’en retourna vers le palais.

Léopold s’approcha. « Tu ne vas pas y aller, dis-moi?

— Évidemment que non. Après ce qu’ils nous ont annoncé là, on risque de mal me regarder. »

Nelli était gravement soulagé. Après ce qu’il venait de vivre, l’idée d’un banquet le terrifiait au plus haut point.

« Je n’y crois toujours pas, à cette histoire de loi, continua Léopold. Il va renoncer à toutes ses convictions rien que pour plaire à Asiya. J’avais du respect pour lui, avant cette histoire. C’est beau, la fierté d’un peuple, mais le souverain ne fait que suivre le courant… Tous les seigneurs d’Asiya n’ont plus l’influence qu’ils avaient. » S’apercevant de l’attention que Nelli leur portait, Léopold s’approcha d’Antoine : « Laisse-nous juste une minute », dit-il. Ils se mirent à l’écart pour continuer la conversation à l’abri des oreilles du lapin.

« Tu vas faire quoi? Tu penses qu’ils vont vouloir te l’enlever? demanda Léopold.

— Je ne sais pas. Je ne pense pas avoir assez d’argent pour convaincre qui que ce soit. Moi, ma question, c’est que vont-ils en faire… il a seulement onze ans. Ils ne peuvent pas le laisser sans surveillance. Même si c’est… un peu différent avec eux… légalement, ce n’est qu’un enfant. Et… c’est un membre de la famille, aussi. C’est un peu mon fils. »

Antoine se grattait la tête vigoureusement. Il ne savait pas ce qu’il devait croire, mais chose certaine, il était très inquiet.

« Tu pourras sûrement le faire passer pour ton fils adoptif, ou je ne sais quoi. Tu expliques qu’il n’a pas de famille et que tu l’as élevé depuis tout le temps… c’est pas comme si t’abusais de lui, de toute façon. Vikorich utilise un peu la notion d’esclavage à toutes les sauces. Il y a sûrement moyen d’arnaquer quelque chose. »

Antoine semblait peu convaincu. « Ouais… c’est déjà plus ou moins ça, en vérité. Mais l’excuse me semble facile. Tout le monde voudra dire ça pour espérer sauver son cul. Et si tu veux parler d’abus, n’oublie pas qu’on peut faire dire ce qu’on veut à un esclave. Il y en a qui ne se gêneront pas. Je n’ai pas envie de payer pour eux… »

Nelli s’immisça précipitamment entre les deux et se jeta sur Antoine, le serra dans ses bras et éclata en sanglots. Antoine fut pris de court, ne comprenant pas la raison de cet élan soudain d’émotions, mais il l’enlaça pour le réconforter. Devant le regard consterné de Léopold, Antoine haussa les épaules.

« Détends-toi, dit-il doucement. Explique-moi ce qui ne va pas.

— Il veut m’avoir, monsieur, pleura-t-il. Il ne me laissera pas. »

Antoine regarda autour d’eux. Il reconnut, plus loin, au coin de la rue, le capitaine Henry Calum. Il était accoté contre le mur d’un immeuble et jouait avec son couteau. Il était en train de les observer, mais impossible de savoir depuis combien de temps. Lorsqu’il croisa le regard d’Antoine, il esquissa une grimace exprimant son dégoût. Puis, se redressant, il glissa son pouce sous son cou en tirant la langue, et s’en alla.

« Je croyais qu’il devait quitter aujourd’hui… » songea Antoine.

Ils rentrèrent alors qu’il commençait à se faire tard, pour continuer leur entretien en un lieu plus sûr et familier pour Nelli, qui se sentait ébranlé.

« Il y a eu une autre histoire aujourd’hui », dit Antoine, indiquant à son invité de s’asseoir. Nelli se coucha par terre, devant la cheminée sans feu, mais c’était son souhait. « Quelqu’un à qui je devais de l’argent… j’ai envoyé Nelli le lui rendre, et il a essayé de le kidnapper pour le ramener chez lui. C’est un Valand, à quoi je m’attendais… mais je ne pensais pas qu’il pouvait être dangereux.

— Tu n’es pas Valand toi aussi? rigola Léopold.

— Plus depuis trois générations… j’y suis déjà allé quelquefois, crois-moi, on n’a pas à se plaindre, ici. Ils n’ont pas de Fourrures chez eux. Ils doivent trouver ça… exotique, je ne sais pas. Il doit y avoir un marché assez obscur et lucratif. Mais là c’est allé trop loin, je crois. Ce qu’il voulait, c’était le ramener chez lui pour le manger.

— Oh! Merde! » s’exclama Léopold. C’était la première fois qu’il entendait parler de gens qui mangeaient des Fourrures, et il était gravement choqué de l’apprendre. « Mais… je… mais, il est con?

— Un lapin c’est un lapin, répondit Antoine en haussant les épaules.

— Enfin, quand même, dit Léopold en se prenant la tête dans ses mains. On ne parle pas d’un animal sauvage…

— Ce n’est pas la peine de chercher une logique dans ses motivations… c’est la dernière fois qu’il met les pieds ici. J’ai eu des soucis avec lui par le passé et je me suis déjà occupé de bannir sa compagnie du port. Il n’est pas près de jeter l’ancre de nouveau dans le coin. Cela dit… son départ était prévu il y a plusieurs heures. Je me demande ce qu’il fabrique. La fête de ce soir monopolise déjà la moitié des gardes de la ville; ça risque d’être compliqué de le forcer à s’en aller.

« Tu comprends pourquoi je t’ai dit que ce n’était pas facile, continua-t-il plus bas. Entre ce qui s’est passé aujourd’hui et les autres histoires qu’il y a eu avant, je me demande si ce n’est pas trop pour lui. Tu sais, à force de tirer sur la corde… à un moment, tout vient à lâcher.

— Tu as peur? »

Antoine hocha la tête silencieusement.

« Moi, j’ai peur », dit Nelli. Il s’adressa à eux sans les regarder, sans se retourner.

Les deux hommes se fixèrent longuement.

« Tu quittes quand? demanda Antoine.

— Dans deux jours, normalement…

— Changement de programme. »

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Chapitre III

3-2 Le jeu du prédateur

Nelli fit son chemin jusqu’au port. Il gardait fermement sa bourse contre lui et évitait de croiser le regard des gens qu’il voyait, car il n’était jamais en confiance seul face à des inconnus. Il réussit à demander son chemin à un des hommes de main qui travaillait sur le pont qui lui montra sèchement où trouver ce qu’il cherchait.

Lorsqu’il frappa à la cabine, le capitaine cria à travers la porte : « C’est pour quoi?

— Je viens de la part d’Antoine Levaland. Vous aviez un contrat, je crois.

— Uh. C’est ouvert », grogna Henry.

Il trouva le capitaine allongé sur son lit juste à la droite, qui lui faisait face. Il avait visiblement interrompu sa sieste. Le vieux tendit le bras afin qu’il lui donne son argent.

« Tu vas attendre que j’ai fini de compter avant de t’en aller », dit-il.

Nelli hocha la tête mais jugea préférable de parler le moins possible en sa présence. Henry ne prenait même pas la peine de se redresser et vida le contenu de la bourse directement sur son ventre avant de compter paresseusement l’argent.

« C’est toi Nelli? dit-il.

— Oui mons… capitaine. » Il sentait déjà son cœur s’accélérer et le jugement de l’homme envers lui.

— Tu m’as l’air vraiment très jeune pour travailler au port.

— J’ai onze ans, je deviens un adulte. »

Henry ricana. « C’est ça, un adulte… sois gentil et donne-moi à boire le temps que je compte ça. Il doit m’en rester un fond, quelque part par là… »

La bouteille traînait salement par terre de l’autre côté de la cabine. Nelli s’en empara par l’embout et, de sa nervosité et sa maladresse, elle lui glissa des mains alors qu’il la débouchait et s’apprêtait à la rendre, et elle éclata sur le sol.

« Ah! Sale bête! cracha Henry. Tu fais attention à ce que tu fais, des fois? »

Nelli constata avec horreur le dégât qu’il avait causé. « Je… oh, bégayait-il, tout tremblant, pardonnez-moi… capitaine! C’est ma faute. J’ai manqué d’aisance et j’ai eu un moment de faiblesse…

— Mais oui, mais oui! l’interrompit-il. Arrête de t’excuser et ramasse-moi ce bordel avant de te faire mal. »

Nelli se pencha et s’affaira à ramasser les morceaux de verre en renchérissant sur ses excuses.

« Je suis tellement confus. N’en tenez pas rigueur à monsieur Levaland, je vous en prie. C’est uniquement ma faute. Vous prendrez les sanctions qui s’imposent.

— Mais arrête de pleurer comme une fillette, dit Henry. Je te dis que c’est pas grave. J’ai des pleines caisses de vin en bas. Ton maître me la redevra, c’est tout. Regarde, il y a des linges qui traînent un peu partout, sers-t’en pour essuyer. »

Le capitaine reprit lentement le compte de ses pièces pendant que Nelli était agenouillé par terre et nettoyait en silence.

« Ça fait longtemps tu travailles pour Antoine Levaland?

— Depuis toujours… pardon, au moins six ou sept ans.

— Il doit te faire vachement confiance pour te laisser te promener seul comme ça.

— Je crois lui avoir montré que j’en étais digne…

— Il doit surtout beaucoup t’aimer. N’est-ce pas? »

Nelli mit un temps à répondre :

« Pas autant que moi je l’aime. »

Le capitaine se leva de son lit puis s’avança vers Nelli. Ce dernier était terrorisé; il déglutit et chercha le courage de se relever, mais avant qu’il ne pût, Henry l’assomma d’un coup sec sur le côté de la tête. Le lapin s’écrasa par terre, puis s’en suivit d’un dernier coup de pied sur le crâne, et il perdit conscience.


Nelli reprit lentement ses esprits, mais lorsqu’il fut en mesure de comprendre où il se trouvait, il ne se souvenait plus s’y être rendu. Il se trouvait dans la cale du bateau, il avait les mains enchaînées à un anneau d’ancrage au plancher, et les extrémités de son corps étaient ensanglantées en raison des coupures qu’il s’était infligées plus tôt.

Il distingua l’homme assis sur une caisse devant lui, le même que tout à l’heure, qui s’était ouvert une nouvelle bouteille. Lorsqu’il le vit éveillé, il prit la parole :

« Je te l’avais dit qu’il m’en restait d’autres!

« Moi je l’aime pas, Antoine. Je sais pas… il a l’air hypocrite. Toujours gentil, honnête… généreux… il pourrait faire comme tout le monde et s’intéresser à l’argent, mais on dirait que ça lui passe dix pieds au-dessus de la tête. C’est pas bien grave, à la limite… mais quand j’apprends que le gars, il s’est payé un esclave personnel, et qu’il le fait travailler pour ses copains sans rien demander en échange… ça me rend malade. Toujours les mêmes qui ont tout.

« Nous, on est loin de rouler sur l’or… entre les impôts, la guilde, le salaire des gens pour faire fonctionner ce navire… sans parler de la concurrence. Non, je crois que je suis dû pour me retirer. J’en ai marre de la mer. C’est même pas ce que je voulais faire au début. Je vais… partir dans l’est, je crois. »

Il se leva et s’approcha du prisonnier qui commençait à paniquer.

« Mais avant, je vais te ramener au pays. Tu vas voir, c’est un bel endroit, Prével. Avec mes hommes on va faire un grand banquet pour fêter ma retraite. Tu seras notre invité. » Il s’agenouilla devant lui, sortit son couteau de poche et caressa sa lame contre le cou de Nelli. « Tu seras tout à ton honneur. Tout le monde sera content de t’avoir avec nous. » Il descendit son couteau et feignit de découper les différentes parties de son corps. « Une petite partie pour chaque invité… un gros morceau pour moi. »

Nelli était tremblant de peur et se mit à pleurnicher.

« Pourquoi tu es nerveux? Je ne vais pas te tuer… pas aujourd’hui. Quelqu’un d’autre s’en occupera.

— Je n’ai rien avalé depuis quatre jours, dit Nelli. Je ne suis rien qui puisse assouvir votre appétit. Je pourrai vous servir beaucoup mieux si vous me gardez en vie.

— Tu plaisantes? Tu passes tes journées à transporter des caisses… tu dois forcément avoir un peu de muscle autour de l’os. »

À ce moment, l’un des hommes de main descendit dans l’escalier et s’adressa au capitaine :

« M’sieur! Il y a quelqu’un qui voudrait vous rencontrer dehors, affaire importante apparemment.

— Donnez-moi cinq minutes! Ces imbéciles de bureaucrates, de commerçants, d’inspecteurs… je suis si fatigué de toute cette mascarade. Ne t’en fais pas, mon petit, je ne suis pas aussi cinglé que j’en ai l’air. Je suis juste vieux… et… nostalgique.

— C’est… mais qu’est-ce qu’il fait là, lui? demanda l’ouvrier derrière.

— Je nous ai déniché un petit cadeau qu’on va rapporter à Prével avec nous.

— Et vous comptez vous en servir pour quoi?

— On va en faire du ragoût! lança Henry en rigolant.

— Du ragoût? Vous capturez un esclave comme celui-ci et vous comptez ne pas l’utiliser? » Cet homme ne semblait pas tellement d’humeur à rire.

« George, je suis votre capitaine, vous n’avez pas à discuter mes actions ni mes ordres, dit Henry. On va ramener ce lapin au pays. On organise une petite fête pour célébrer la fin du voyage et on incorpore un peu de lapin au menu, voilà. On doit lever l’ancre en après-midi.

— Vous avez une idée du prix que ça coûte, une bête comme ça? C’est le garçon de monsieur Levaland de Zen, juste. Ça fait des heures qu’il le cherche. Si on lui rend pas, il va nous faire égorger.

— Je sais de qui il s’agit! Franchement. Il n’est pas obligé de savoir que c’est nous qui l’avons, si? Un beau lapin comme ça, en liberté dans une ville comme celle-ci, ça attire l’œil et l’envie, c’est sûr. N’importe qui aurait pu s’en prendre à lui. Certainement pas le vieux capitaine d’un bateau marchand…

— Je vous laisse le soin d’aller le convaincre… il vous attend sur le pont.

— Rah! Mais dites-lui que je suis sorti. Je ne veux plus le voir.

— Vous devriez y aller. Il se doute bien qu’il est ici, il dit qu’il l’a expressément envoyé vous rencontrer. Il dit qu’il va fouiller le bateau. Qu’est-ce que vous croyez? On est chez lui, ici… »

Henry se releva, écœuré. « Chez lui, répéta-t-il en grognant. Je lui ferais brûler son port de merde avant de partir. » Il se dirigea vers l’escalier en jurant. « Vous me le surveillez, continua-t-il. Si je vous surprends à le laisser partir, y a pas que votre paye à qui vous pourrez dire adieu. » Il disparut.

« Quel gaspillage ce serait de te manger vu tout ce à quoi tu serais utile, dit George. Je vais te libérer, mais c’est bien parce que tu es avec monsieur Levaland. Considère-toi chanceux…

— Merci infiniment, Monsieur, dit Nelli. Je vous dois la vie…

— Non, non, ferme ta gueule. Ça ne me fait pas plaisir de te sauver. Un garçon comme toi, c’est exactement ce dont on aurait besoin ici. Seulement, ton maître a le pouvoir de me faire arracher la tête si je te fais du mal. Tu le remercieras lui, plutôt. Et remercie le capitaine d’être con comme ses bottes… »

Aussitôt sur le pont, le lapin vit Henry et Antoine discuter près de la passerelle. Il courut les rejoindre à toute vitesse, puis arrivé devant son maître, il se prosterna à ses pieds. « Merci, merci, merci », répétait-il, encore tremblant et en pleurs.

« Capitaine Calum, qu’est-ce que ça signifie?

— Ce jeune garçon a eu un malaise, dit Henry. Une sorte de crise. Il a marché sur des morceaux de verre et s’est coupé les pattes et les mains. À la vue de son propre sang, il est tombé sans connaissance. Je ne savais pas trop quoi faire pour l’aider.

— Oui, c’est son genre, répondit Antoine. Il a la force, mais c’est une petite nature. C’est pour ça que je fais gaffe.

— Excusez-moi de vous avoir mis inquiet, reprit Henry. Je ne savais pas combien de temps il resterait dans les vapes. Je ne pensais pas qu’il s’était fait aussi mal. Il s’est réveillé il y a seulement peu. Il avait tout de suite hâte de vous revoir. »

Antoine indiqua à Nelli de se relever, puis ils quittèrent le port. Arrivé sur la rue, l’homme examina d’abord ses blessures sur ses mains, puis il examina sa tête. Il distingua très clairement la marque des coups que le vieux capitaine lui avait donnés.

Il serra Nelli dans ses bras. « Je n’aurais pas dû te laisser seul avec Calum. Je suis d… » Il interrompit sa phrase, comme s’il avait lui aussi de la gêne à s’excuser, mais son expression changea ensuite, et il reprit, sous un ton plus ferme : « Je ne ferai plus l’erreur de te laisser seul.

— Monsieur, les humains mangent-ils les Fourrures? » finit par demander Nelli.

Antoine soupira longuement, ne sachant trop quoi répondre sans le bouleverser. « Certains chasseurs le font… les étrangers, surtout. Ce n’est pas répandu, heureusement… c’est très mal vu dans notre pays, et c’est interdit par la loi.

— Monsieur, c’est dégoûtant et cruel, dit Nelli, toujours les larmes aux yeux.

— Hélas, ainsi sont les gens, répondit Antoine. Personne n’essaiera de te manger. Tu es sous ma protection. »

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Chapitre III

3-1 L’ouvrier

C’était l’été partout sur Asiya; mais pour la côte du pays de Zen, situé à l’ouest en bordure de la mer, l’été n’était que de pluies et de vents. Heureux pour elle que cette mer fût un canal important pour la pêche, qui faisait vivre la région, et pour le commerce avec les pays au sud, ce qui faisait bien l’affaire d’Asiya.

Le pays de Zen n’était pas un pays à proprement parler, mais il restait culturellement bien différent des autres régions d’Asiya du fait de sa proximité avec la mer et de l’isolement de la population derrière les montagnes. Les premiers Hommes à l’avoir colonisé y étaient venus pour atteindre le bout du monde et fuir leurs origines et la fondation de la cité de Zen remonte aux premiers instants du pays. Les mentalités étaient différentes, mais la nature de l’Homme, elle, restait la même…

Quelque part sur une rue de commerçants, un jeune ouvrier s’affairait à décharger des caisses de marchandises venues de terres lointaines. Des épices, des graines de café, des alcools… il ne savait plus ce qu’il transportait, mais c’était assurément important pour quelqu’un, puisque leur propriétaire, un dénommé Renaud, surveillait ses activités.

« Si je m’attendais à ça! dit ce dernier. J’avais demandé à mon garçon de venir pour aider à transporter, mais je vois que vous avez pensé à tout. Je n’aurai plus besoin de le déranger pour ça. Il est vaillant, mais tellement pas fait fort.

— Il est vaillant, le mien! répondit Antoine. Et il ne coûte pas cher de main d’œuvre. Je peux vous le prêter si vous avez de nouveau besoin de lui. À condition que vous me le redonniez en un seul morceau. Il m’a causé des problèmes avec d’autres personnes qui se croyaient tout permis. Ça l’a traumatisé, je crois. Enfin, c’était il y a assez longtemps…

— C’est bien fait ces petites bêtes, dit Renaud. Ça résiste à tout et ça peut tout faire. Toi! dit-il au larbin; toi, tu es une force de la nature. Comment tu t’appelles, dis-moi? »

Le garçon s’était arrêté et regardait aux pieds de son interlocuteur, et parut légèrement embarrassé du compliment. « Je m’appelle Nelli Levaland, Monsieur », dit-il. Il reprit aussitôt son travail.

« Vaillant mais plutôt timide, reprit Renaud.

— Pas timide… juste qu’avec le temps, il a appris à surveiller ce qu’il dit. Enfin, il doit y avoir un peu de timidité quand même… c’est dans leurs gènes, je crois, aux lapins.

— Merveilleux! Écoutez, je dois vous laisser, j’ai quelques affaires urgentes à régler pour cet après-midi. S’il y a quelque chose, mon fils est à l’intérieur, il vous aidera comme il peut…

— À plus tard, dans ce cas », dit Antoine. Ils se serrèrent la main rapidement, et le vieux Renaud prit la rue.

Antoine alla aider le lapin à transporter les derniers sacs. Alors qu’ils terminaient, un autre homme les approcha, et sa voix parut étrangement familière à Nelli :

« Antoine Levaland? » interpella l’inconnu.

Antoine mit un temps à reconnaître la personne devant lui; et lorsqu’il se rappela son nom, il fut aussi surpris que content.

« Léopold Tremblant! lâcha-t-il. J’avais oublié que… mon Dieu… je… (Antoine bégayait sous la surprise.) Comment vont les choses? Que me vaut ta visite? »

Antoine fit discrètement mais prestement signe à Nelli de venir le saluer.

« Calme-toi! J’étais de passage, ç’aurait été maladroit de t’oublier… après toutes ces années sans nouvelles. »

Nelli mit un genou à terre devant Léopold. « Mes hommages, très cher. Les meilleurs amis de Monsieur sont d’autant les miens, dit-il.

— Nelli, c’est toi! dit Léopold. Que fais-tu, mais relève-toi, mon garçon! » Il l’invita à se redresser en lui prenant la main. « Comme tu as grandi! Quand je t’ai vu tu ne m’arrêtais pas à la taille… et maintenant regarde-toi! »

Nelli faisait la même grandeur, mais ses oreilles de lapin étaient toutes rabattues. Léopold les lui caressa ainsi que la tête. Le lapin détourna le regard, visiblement gêné.

« Il n’arrête pas de grandir! dit Antoine. Aussi bien que les gens commencent à avoir peur de lui. Dans un an il va avoir l’air d’un colosse. Hé, tu te souviens de lui, dis? ajouta-t-il à l’intention de Nelli.

— C’est moi qui m’occupais de toi quand tu étais tout petit, dit Léopold. Je t’ai appris tes premiers mots.

— J’ai de vagues souvenirs, répondit Nelli.

— Excuse-nous, juste un moment », dit Antoine. Il emmena Nelli à l’écart puis lui dit, plus bas : « Tu veux manger aujourd’hui?

— Ce serait merveilleux, dit Nelli en frottant son ventre affamé.

— Tu vas avoir l’occasion de rattraper ta bêtise de la dernière fois. Tiens, va rapporter la charrette, et va au quai porter cet argent au capitaine du bateau. (Il lui laissa sa bourse.) Tu sais, c’est le vieux de tout à l’heure avec qui j’ai discuté quand on a commencé à charger. Si tu dois l’appeler, c’est capitaine Henry Calum. Hé, je compte sur toi pour ne pas faire de connerie. Il y a pile poil le montant que je lui dois là-dedans. Si tu perds une seule pièce, ça va mal aller pour toi. Je veux te revoir dans trois quarts d’heure maximum, compris?

— Sans faute, Monsieur », dit Nelli. Il s’en alla.

Léopold s’approcha. « Comment va-t-il?

— Il s’en sort, répondit Antoine. Il avait beaucoup de mal avec les gens au début, mais il s’habitue tranquillement et il devient autonome. Il part de loin… il ne l’a pas eue facile.

— Ce n’est jamais facile pour elles… surtout dans une région comme ici. Les gens les regardent de haut et les méprisent souvent, même sans les connaître. C’est mauvais pour leur estime. On ne s’en rend pas compte, mais ces bêtes sont plus fragiles qu’elles n’y paraissent. Et la famille, comment va-t-elle?

— Très bien! Élisabeth et notre fille sont parties chez mon frère, à Alandrève… je ne peux pas quitter comme je le veux, surtout pas en été, donc je reste un mois seul ici avec Nelli. »

Léopold sourit. « Je suis content que vous alliez bien. On ne peut pas en dire autant de moi. (Il soupira longuement.) Antoine, mon ami, j’ai grand besoin que tu me viennes en aide. »

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Chapitre II

2-4 Le tourment II

Des mois plus tard, au printemps, Janna retourna à l’école pour la première fois depuis deux ans après qu’elle eut reçu un message de Sakari l’invitant à venir le rencontrer.

« Ça ne me fait pas plaisir de remettre les pattes ici, dit Janna. Déjà que je n’aimais pas vivre ici du temps où j’y étais forcée… »

Elle regarda Arashi de travers. « Pourquoi il est là, lui? demanda-t-elle.

— Madame Janna, vous pourriez montrer un minimum de respect au maître Arashi; il reste le directeur de l’école, dit Sakari.

— Ce n’est pas mon maître; j’ai seize ans et, qui plus est, je ne suis plus élève de votre école. Votre maître ne mérite pas spécialement plus de respect de ma part que votre cuisinier. Monsieur Sakari, vous m’avez invitée pour discuter d’un truc important, et vous voilà tous les deux qui attendiez mon arrivée, et ça ne me plaît pas. Que me voulez-vous?

— Si l’idée de remettre les pattes dans cette école ne vous fait pas plaisir, vous ne risquez pas d’aimer ce que j’ai à vous demander. Dites-moi, êtes-vous toujours en contact avec Meya de Saan?

— C’est mon ami depuis toujours, répondit la louve, mais je ne l’ai pas vu depuis plusieurs mois… pourquoi donc? » Elle parut soudain inquiète. « Il lui est arrivé quelque chose?

— Non… pas encore. Je me fais beaucoup de souci pour lui. Il n’est plus du tout le même renard qu’il était il y a quelques années. Il est très renfermé et il ne parle plus.

— Meya n’a jamais été du genre éloquent, répondit Janna. Ça vous inquiète?

— C’est plus compliqué. S’il a toujours été un peu réservé, ça s’est gravement empiré. Impossible de lui faire dire un mot… même en seul à seul. On dirait qu’il nous ignore.

— Peut-être qu’il en a juste marre de voir vos tronches? »

Arashi s’approcha, l’air particulièrement irrité.

« J’enseigne à monsieur Meya depuis plusieurs mois et je n’ai encore jamais entendu le son de sa voix. Il ne répond pas aux ordres, il ne vient plus à ses cours, et impossible de savoir pourquoi puisqu’il ne veut rien dire. Et je ne parle pas de son obsession malsaine pour le feu… ses talents sont impressionnants mais je doute qu’il en ait le plein contrôle. Son état est préoccupant et maître Sakari a proposé qu’on demande votre aide avant d’imposer des sanctions. Puisque vous êtes des amis de longue date, il acceptera sûrement de vous parler…

— Je voudrais que vous restiez ici quelques jours pour l’appuyer et essayer de comprendre ce qui le tracasse, continua Sakari. Nous sommes incapables de l’aider. Il a besoin de vous… »

Janna était incrédule; la situation lui paraissait beaucoup plus grave qu’elle ne l’était réellement. Elle se rendit de suite à la chambre de Meya et elle le trouva assis sur son lit.

Une lumière à ses pieds : le renard s’amusait à animer le feu qui avait pris la forme de deux petits personnages qui exécutaient une danse sur le sol devant lui. Janna observa pendant un moment et Meya était si concentré qu’il ne remarqua même pas sa présence. Lorsqu’il tourna vivement la tête vers son invitée, les flammes se volatilisèrent.

« C’était joli, dit Janna. Comment tu vas? »

Meya parut embarrassé et détourna le regard. Il ne répondit pas.

« Sakari dit que tu t’enfermes et que tu ne parles plus à personne.

— Dis-lui que je vais bien.

— Pourquoi tu ne lui dis pas toi-même?

— Je lui ai dit, mais il ne me croit pas. »

Janna n’y croyait pas non plus; pour elle, il était clair que Meya était perturbé.

« Ne me mens pas, je te connais trop bien, dit-elle. Je vois bien que quelque chose te préoccupe.

— Tout me préoccupe, répondit Meya; ce que je dis, ce que je vais faire, ce que les autres pensent de moi… ce n’est pas nouveau. Vous n’êtes pas obligés de venir m’emmerder à tour de rôle pour savoir si je vais bien, si vous avez déjà tous votre idée. » Meya s’exprimait avec colère. « J’ai donné le meilleur que j’avais dans ma formation, et on ne l’a jamais reconnu. J’en ai assez. Ça ne vaut pas la peine de continuer si personne ne remarque les progrès que je fais. »

Janna était choquée; elle n’avait jamais vu Meya se mettre en colère. « Ne te remets pas en question comme ça, dit-elle. Plusieurs personnes tiennent à toi.

— Qui donc? Les maîtres d’école s’en foutent, de moi; ils apprécient seulement avoir le contrôle sur les vies de jeunes magiciens effrayés par leurs propres capacités. Les autres étudiants prennent plaisir à m’humilier et à me faire passer pour un malade. Mes propres parents me renient. Nesevi est le seul ami que j’ai ici, mais il ne me parle plus depuis deux semaines. Je l’ai envoyé promener quand il a dit qu’il s’inquiétait pour moi. Et puis, j’en ai eu marre qu’il me fasse des avances. »

Elle s’assit à côté de lui. « Je suis là, moi.

— Non, tu n’es pas là. Tu es partie… et je t’envie. Tu sembles si… libre. Et forte. Tu t’es affranchie totalement de cette magie, alors que moi j’ai l’impression de toujours lutter contre elle. Tu es une bien meilleure magicienne que moi. Et moi qui croyais être doué…

— Peut-être que, la magie, ce n’est finalement pas ton truc? »

Meya mit du temps à répondre :

« J’ai trop peur de ce qui m’attend en sortant d’ici… Janna, je ne connais rien en-dehors de la magie.

— Je vais revenir dans ce cas, dit Janna. S’il faut ça pour que tu comprennes que je t’aime, je réintègre les rangs de l’école dès demain et je termine ma formation avec toi. »

Meya ne dit rien; l’orgueil l’empêchait d’admettre qu’il était jaloux et se sentait humilié.

Janna savait que quand Meya se taisait, il était inutile de continuer à discuter; elle se contenta de l’enlacer avant de le quitter. « Porte-toi bien… je suis là pour toi. Savia fait dire qu’elle a hâte de te revoir. »

Jusqu’au milieu de la nuit, Meya resta debout dans sa chambre à regarder les murs, à tourner en rond et à se questionner. Il n’aimait pas ce qu’il était, ni la façon dont on le regardait, et il rejetait systématiquement les gens qui voulaient s’approcher de lui; même ceux qu’il aimait le plus. Trois mois plus tard, il en voulait toujours à ses parents de l’avoir rejeté, même s’il avait passé près de dix ans sans les voir. Il avait passé les dernières semaines isolé à se questionner sur son avenir.

« Janna veut me faire plaisir, mais elle ne comprend pas pourquoi je suis malheureux, songea-t-il. Si seulement je le savais moi-même… la vie que j’ai choisie ne me mènera nulle part. J’aurais dû la suivre, abandonner la magie et partir avec elle explorer le monde. Si je pouvais revenir en arrière, c’est ce que je ferais. »

Dans sa main droite, une flamme apparut; puis rapidement, celle-ci prit une forme animale, semblable à celle d’un renard, se tenait sur quatre pattes et regardait Meya comme d’un air menaçant. Il dit, de vive voix cette fois :

« J’ai passé toute ma vie à essayer de te comprendre et te manipuler, mais tu continues de me résister. Pourquoi tous les autres y arrivent, mais pas moi? Est-ce moi qui suis trop faible? Ou est-ce que tu as décidé de t’acharner sur moi? Dis-moi! Tu ne trouves pas que j’ai assez souffert de me battre contre toi? »

La bête sauta de sa main, passa à travers la porte et s’enfuit dans le couloir. Meya la suivit hors du château. Le peu de neige restant de l’hiver fondait sous les pas de la créature enflammée. Lorsqu’elle s’arrêtait pour l’attendre, puisqu’elle ne semblait pas vouloir le fuir, elle lui faisait dos; et Meya, las de combattre, était incapable de la rattraper ou de la ramener. Il la suivit, marchant calmement dans la nuit, jusque dans la ville, puis jusqu’à la maison de ses parents.

Il détestait cette maison et ce qu’elle signifiait pour lui. Ses parents avaient perdu toutes leurs possessions dans l’incendie qu’il avait provoqué plus jeune, et lorsqu’il fut pris et envoyé à l’école de magie, la communauté s’est mobilisée pour les aider à reconstruire. Ils s’étaient bien retenus d’entrer en contact avec lui, si bien que Meya apprit seulement récemment que sa famille habitait encore Letso Saan. Toute sa vie, il avait regretté cette journée où il avait provoqué la mort de Naja; mais l’accueil qu’il avait reçu de sa mère, quelques mois plus tôt, après lui avoir parlé pour la première fois depuis plusieurs années, ne fit que le mettre en colère contre elle et contre lui-même.

Il vit le feu grimper au mur et s’introduire à l’intérieur par la fenêtre.

En quelques minutes, il se propagea dans la maison. Des gens sortirent et s’approchèrent de la scène; quelques-uns paniquaient; certains allèrent frapper aux autres maisons autour pour les faire évacuer.

« Qui vit ici? Vous les connaissez? Ils sont toujours à l’intérieur? » demanda-t-on. Meya ne répondit pas; il s’avança, finit par pénétrer dans la maison. S’approchant du feu, franchissant la porte d’entrée, les gens derrière lui le prièrent de revenir, lui dirent qu’il était fou et qu’il allait mourir; mais Meya ne craignait rien, et les flammes qui le caressaient ne lui faisaient aucun mal.

Il vit Savia dans sa chambre, assise par terre, cernée par le feu. La vue de son frère à ce moment lui parut comme un mauvais rêve.

« Meya! La maison va s’effondrer… que fais-tu ici? »

Meya prit sa sœur dans ses bras et la porta jusque dehors.

« Lâche-moi… je peux marcher. Pourquoi fais-tu ça? », dit-elle.

Meya ne répondit pas.

Le voyant avancer sans craindre l’incendie, Savia paniqua : « Mais… attention au feu, Meya! » Et dès lors qu’ils traversèrent les flammes, elle ne ressentit rien d’autre qu’une faible vague de chaleur. Cela la rassura en un sens, mais elle fut d’autant plus inquiète du comportement de Meya et de son apparition trop opportune.

Constatant de l’extérieur l’ampleur du feu, elle se jeta sur Meya et éclata en sanglots dans ses bras.

Les yeux rivés sur la maison en flammes, le renard gris afficha un sourire narquois.

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Chapitre II

2-3 La passion de Meya

Aux yeux de tous, Meya avait toujours passé pour une espèce de pyromane : il jouait avec le feu et y vouait un intérêt hors de l’ordinaire que personne ne comprenait, pas même lui, mais que plusieurs trouvaient inquiétante. Quelquefois, lorsqu’il voyait des flammes, toute son attention semblait partir en fumée, et il pouvait rester de longues minutes à les fixer sans remuer la queue, sans cligner les yeux, et sans qu’il n’ait plus conscience de ce qui se passe autour de lui. Sakari, son instructeur et maître magicien, était persuadé que l’incendie qu’il avait vécu tout jeune l’avait marqué et qu’il en gardait des séquelles psychologiques; mais Meya ne se croyait pas vulnérable face à cet élément, car il n’en avait pas peur et n’avait aucun souci à garder son sang froid face à lui.

Meya avait de grandes difficultés à s’exprimer oralement, difficultés que plusieurs confondaient avec de l’insolence ou de la gêne. Ce handicap était déjà présent dans sa jeunesse et s’était gravement accentué au fil de sa formation. Puisqu’il était incapable de s’expliquer, il passait souvent pour un asocial et personne ne comprenait ce qu’il vivait, et plusieurs instructeurs avaient perdu patience à lui parler sans que jamais il ne leur réponde. Il parlait toutefois, bien qu’avec peu d’assurance, aux gens en qui il avait confiance; gens qu’il pouvait compter sur les doigts de la main…

Arashi, le nouvel instructeur de Meya depuis le début de l’hiver, expliquait au groupe le programme du cours pour la prochaine année.

« On vous a appris toute votre vie à contrôler cette force qui vous habite sans jamais vous donner l’occasion de voir ce dont vous étiez pleinement capables, dit-il. On vous martèle tout le long de votre formation que la magie est un pouvoir dangereux et qu’elle peut vous forcer à faire des choses que vous ne penseriez pas. C’est vrai! La formation que vous avez reçue dans cette école est là pour développer votre force d’esprit et votre volonté à contrôler ce pouvoir. Ceux qui n’y arrivent pas sont condamnés. Pouvez-vous me dire pourquoi? Un magicien qui ne contrôle pas ses pouvoirs devient son esclave et un magicien hors de contrôle est une menace, y compris pour vous! Vous avez appris à contenir la magie, mais votre formation s’est arrêtée là; vous ne savez pas encore la maîtriser. À partir d’aujourd’hui, vous allez passer au niveau supérieur. Je vais me charger de vous faire découvrir tout votre potentiel magique et vous allez devoir apprendre à l’exploiter et à la plier à votre volonté pour faire de vous des maîtres magiciens. »

À tour de rôle, ils durent montrer aux autres ce dont ils étaient capables de faire. La force de Meya, hormis dans le feu, résidait dans sa connaissance des éléments en général; eau, air et terre étaient également sous son contrôle, mais il entretenait un lien spécial avec le premier.

Le renard gris fit apparaître une boule de feu dans le creux de sa main; ce tour en jetait bien peu, mais Meya était gêné d’en faire trop.

« C’est tout? dit Arashi, déçu. Maître Sakari m’a dit que votre maîtrise du feu était exemplaire et je veux en avoir un aperçu. C’est le moment de sortir quelque chose d’impressionnant. »

Meya était peu assuré, car il supportait mal tant de regards posés sur lui; mais il fit part à Arashi d’un talent particulier.

Le feu tournoya autour de sa main ouverte puis la pénétra. Aussitôt, les flammes s’élevèrent d’elle et se propagèrent sur son bras, puis sur tout son corps, comme si sa fourrure avait pris feu. Les vêtements qu’il portait se défirent et tombèrent en lambeaux enflammés, la neige tout autour de lui fondit instantanément et même Arashi recula d’un pas en couvrant ses yeux éblouis.

« Monsieur Meya! Du calme! » dit la vielle souris, paniquée.

Meya n’en fit rien; la chaleur lui était étouffante, mais le feu ne lui faisait aucunement mal et ne laissait aucune brûlure sur son corps. Il respirait de façon frénétique et n’ouvrait les yeux qu’un bref instant pour s’orienter, puis il marcha lentement en rond autour d’Arashi.

« Voilà qui m’épate, dit ce dernier. C’est ce niveau de maîtrise que j’entends tous vous faire atteindre et même surpasser, ajouta-t-il au groupe. Le maniement du feu demande beaucoup de volonté et de contrôle de soi, et nul doute que Meya est sur la bonne voie pour y parvenir. J’en ai assez vu, monsieur. »

Dans son mutisme complet, Meya refusa d’obéir et fit face aux autres magiciens du groupe. Les regards inquiets de ses camarades qui craignaient le feu l’amusèrent. Impatient, Arashi renchérit :

« Meya, cessez immédiatement cette magie et reprenez votre place! »

Mais Meya n’écoutait pas; il se tenait devant cette dizaine d’étudiants, aspirants maîtres magiciens, qu’il haïssait tous autant les uns que les autres, réalisant qu’il s’agissait là d’une occasion unique pour les impressionner. Quelques-uns firent un pas de reculons lorsqu’il leva la main en leur direction; mais soudainement, toutes les flammes qui s’élevaient de sa fourrure disparurent et le renard s’effondra face contre terre. Il sembla paniquer, tout à coup, mais lorsqu’il sentit la patte d’Arashi faire pression sur son crâne, il se retint de faire le moindre mouvement.

« Lorsque votre maître parle, vous obéissez sans rouspéter, monsieur Meya, dit-il sévèrement. Rappelez-vous ce que j’ai dit : un magicien qui n’est pas en contrôle de son pouvoir est une menace, et je n’hésiterai pas à éliminer celui ou celle d’entre vous qui représentera un danger pour les autres. Je vais passer l’éponge pour cette fois et je vais tenter d’être souple avec vous au début, parce que vous êtes tous des débutants, mais je ne tolérerai pas longtemps que vous vous soustrayiez à mes ordres. Me suis-je bien fait comprendre?

« Nous allons continuer le cours à l’extérieur du château. Meya, considérez que votre journée est terminée… repassez me voir quand vous aurez retrouvé la raison. »

Humilié, Meya resta immobile un bon moment pendant que tout le monde déserta la cour. Un quart d’heure plus tard enfin, Nesevi l’aperçut et vint vers lui :

« Mon ami! Qu’est-ce que tu fais par terre? »

Lorsqu’il le fit s’asseoir, Meya était grelottant, puisque sa fourrure était trempée d’eau et de sueur et que le froid le congelait. Ils retournèrent à l’intérieur.

Il était naturellement modeste et, depuis toujours, il ne s’estimait pas à la hauteur de ce qu’on disait de lui. Sakari disait qu’il était très fort d’esprit; Janna, qu’il était un génie; et d’autres maîtres magiciens affirmaient qu’il était le meilleur apprenti de sa promotion. Pourtant, il passait sans cesse pour un garçon maladroit, incompétent, voire nuisible pour le monde qui l’entourait; et le comportement qu’il avait eu cette journée ne fit que le lui confirmer.

Meya entretenait de mauvais rapports avec les autres étudiants de l’école; il les croyait tous indignes d’apprendre la magie et souhaitait silencieusement leur malheur. Le seul qu’il appréciait était Nesevi, bien que celui-ci aimait et était aimé de tous.

Alors qu’il porta son compagnon tremblotant dans sa chambre, Nesevi le surprit avec sa question :

« Mon ami, trouves-tu que j’ai l’air efféminé?

— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Meya.

— Je n’en sais rien… il paraît que je marche et que je me tiens comme une femelle et que ça ne correspond pas à ma personnalité, et ça agacerait certaines personnes.

— Qui t’a dit ça?

— Maître Kurami m’a fait le commentaire ce matin.

— Kurami est un connard. Même pas magicien et il croit qu’il peut nous donner des leçons sur la discipline et la maîtrise de soi. Tout le monde le hait. Vivement qu’il parte.

— Du coup, trouves-tu que j’ai l’air efféminé? »

Meya soupira et lui fit dos. « Non. Mais si ça t’inquiète vraiment, arrête de tourner autour des autres garçons, et on en reparlera, dit-il.

— Mais je ne tourne pas autour des garçons… se défendit Nesevi.

— Un jour, il faudra que tu arrêtes de te mentir », souffla Meya.

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Chapitre II

2-2 La rancœur

L’hiver était venu, et, avec elle, la nouvelle année.

Le matin du premier janvier, Meya et Nesevi se rendirent en ville. Ils avaient eu bien peu d’occasions, dans leur vie passée enfermés dans l’enceinte de leur école, de pouvoir observer le paysage enneigé de la région de Saan. Nesevi trouvait tout cela magnifique et s’émerveillait à la regarder tomber, comme s’il n’avait jamais rien vu de tel de sa vie; Meya, lui, était presque jaloux de le voir ainsi s’amuser et être heureux avec si peu.

« Je vais rencontrer mes parents aujourd’hui, dit-il. Je ne les ai pas vus depuis mon entrée à l’école… ils ne sont jamais passés me voir et ne m’ont jamais envoyé aucune lettre. J’ai longtemps eu peur qu’ils soient morts, mais ils sont bien là; je les ai aperçus, l’autre jour, et Janna a même parlé avec ma sœur. Ça m’angoisse… »

Il avait observé quelquefois ses parents en les croisant dans la rue, sans qu’ils ne s’en rendent compte, parce qu’il était trop gêné pour les approcher. Cela faisait neuf ans qu’ils ne s’étaient pas donné de nouvelles; sans doute ne le reconnaîtraient-ils même pas.

Il frappa timidement à la porte de la maison, Nesevi derrière lui. Il reconnut tout de suite le visage de Savia qui lui ouvrit; elle fut d’abord agréablement surprise, mais rapidement, sa joie laissa place à une certaine inquiétude.

« Meya, c’est bien toi? dit-elle. Tu ne peux pas entrer, excuse-moi… c’est les parents, ils ne veulent plus te voir.

— Qui est-ce? » demanda une femme. Il vit sa mère s’approcher de la porte le regarder curieusement.

« Maman, c’est moi, Meya, dit-il. Je sors de l’école de magie… tu… tu ne me reconnais pas? Je suis ton fils.

— Mon fils… alors, tes cours sont terminés? Ils t’ont laissé sortir? »

Meya tendit légèrement les bras, mais l’expression de sa mère lui fit comprendre qu’elle ne voulait pas s’approcher de lui. « Vous n’êtes jamais passés me voir, dit-il. Je croyais que vous m’aviez abandonné, ou pire; qu’il vous était arrivé malheur…

— C’était difficile de trouver une raison d’aller te voir », lança la renarde sur un ton de reproche.

Meya était mal à l’aise. « Je… désolé, bégaya-t-il. Pouvons-nous entrer?

— Non.

— Je ne reste pas… je reste à l’école pour quelques années encore, mais j’ai le droit de sortir quand je le veux. Du coup, je pourrai… venir faire un tour, à l’occasion, histoire de parler… »

Sa mère lui coupa la parole : « Non. Tu n’es plus le bienvenu ici.

— S’il te plaît, laisse-moi parler…

— Garde tes distances! dit-elle sèchement. Pour notre bien, disparais, et emmène ta magie. Reste à l’école, si tu veux, je t’y encourage, tant que tu restes loin de nous; mais nous ne voulons plus de problème… plus de drame… » Elle s’en alla, nerveuse qu’elle devenait.

Savia referma la porte : « Je suis désolée, dit-elle. On essaiera de se voir quand ils ne seront pas là. Oh… en passant, bon anniversaire… »

Meya resta planté devant la porte, comme sous le choc. Nesevi, qui avait tout vu, s’approcha de lui :

« Qu’est-ce qui lui prend? dit-il. Elle a peur de toi?

— Je ne peux pas lui en vouloir », souffla Meya. Il reprit la marche.

« Pourquoi donc? Rejeter ainsi son fils, ce n’est pas digne d’une mère.

— Aucune mère n’aurait voulu de moi comme fils… »

Ils rendirent visite à leur amie Janna dans son appartement, un coin de rue plus loin, qui les accueillit chaleureusement. C’était une louve qui avait été à l’école avec eux, mais qui avait quitté aussitôt qu’elle en avait eu l’occasion, à leur grande tristesse, car les trois étaient très proches.

« Je ne comprends pas pourquoi vous voulez rester dans cette école, dit-elle. C’est renfermé, loin de tout, il n’y a rien à faire, vous êtes sans arrêt surveillés… votre vie, elle n’est pas là, elle est ailleurs; comment vous pouvez consciemment renoncer à votre liberté?

— Je n’y renonce pas, répondit Meya, je la mets de côté pour plus tard, si tu veux. Je ne me sens pas prêt pour la vie d’adulte, c’est tout.

— Pas prêt? Meya, tu es le garçon le plus intelligent que je connais… tu es un génie, je te le dis, même si tu refuses de le reconnaître. Tout le monde le dit. Tu peux tout faire. »

Meya tourna la tête et regarda par la fenêtre. « Ne dis pas ça, je ne suis pas un génie. La seule chose que je sais faire, c’est la magie; et encore, c’est vite dit. C’est pour ça que j’ai décidé de rester; pour me perfectionner. Ensuite… je ne sais pas. Je trouverai une façon de me rendre utile.

— Et toi, dit-elle à l’intention de Nesevi, ne me dis pas que tu veux rester pour apprendre la magie aussi? Je ne te crois pas…

« Vous avez bien changé en un an, tous les deux, continua-t-elle. Moi qui croyais que nous resterions ensemble après l’école… Moi, tout de suite en sortant, j’ai voyagé jusqu’à la rivière pour rencontrer mes parents. Je me suis promis de ne plus jamais toucher à la magie. J’étais si heureuse d’être de nouveau libre, j’avais l’impression d’avoir franchi une étape de ma vie et que tous mes problèmes étaient derrière moi. Vous, vous ne voulez pas retrouver vos parents?

— Je n’ai aucun souvenir de mes parents, cela remonte à trop longtemps, dit Nesevi. Quant à Meya… il semble que les siens ne veuillent plus le voir.

— Hélas, répondit Janna, il y a des gens qui n’ont pas honte d’abandonner leur enfant dès qu’il est envoyé à l’école. Ils ne comprennent pas la magie et ils ont peur de son potentiel destructeur. Nous sommes comme des bêtes soumises à une force surnaturelle et nous devrions être gardés sous surveillance pour éviter les débordements.

— Ça n’a rien à voir, trancha Meya. Ils ne craignent pas la magie, ils ne sont pas stupides. Ils me détestent parce que j’ai gâché leur vie, c’est tout. Peur de la magie, allons bon! Qu’est-ce que les gens peuvent inventer comme connerie… »

Il se couvrit le visage de honte, cherchant les mots pour exprimer ce qu’il avait en tête.

« Excusez-moi… Quand j’étais petit, je jouais souvent avec le feu, même s’ils me répétaient que c’était dangereux. Un jour, je me suis dit que ce serait amusant de mettre le feu à la maison, alors je l’ai fait. C’est là que mes parents ont pris connaissance de mes pouvoirs magiques. Le pire, c’est que j’ai vraiment trouvé ça amusant… l’incendie s’est propagé aux bâtiments voisins et les gens ont été évacués, mais plus tard, on a appris que ma plus grande sœur, Naja, y était restée. Ça, c’était moins marrant. Le soir même, on m’a emmené à l’école. J’avais six ans… et visiblement, ils m’en veulent encore. C’est pour ça qu’ils me haïssent. Je devais être trop jeune pour comprendre ce que je faisais… Je ne peux pas leur en vouloir, honnêtement; ils ont perdu tout ce qu’ils avaient jusqu’à leur fille aînée à cause de mon imprudence et ils ont dû tout recommencer. N’importe qui serait triste… mais qu’ils aient entretenu cette rancœur pendant toutes ces années et qu’ils ne soient pas arrivés à me pardonner, alors que je n’ai jamais voulu faire de mal à personne, ça me dépasse. C’est malsain de vivre dans le passé comme ça. »

Meya avait la mine basse et fixait ses pattes, comme il faisait toujours lorsqu’il parlait; mais Janna et Nesevi savaient, par le ton de sa voix, qu’il était lourdement en peine, mais aussi profondément en colère.

Le premier janvier, c’était aussi le seizième anniversaire de Meya.

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Chapitre II

2-1 Les apprentis

Quinze ans, c’était l’âge de la majorité chez les Fourrures; l’âge auquel elles étaient libres et considérées comme des citoyennes à part entière, des adultes accomplis et indépendants. Le vingt-huit octobre mille six cent quinze à minuit sonna l’anniversaire de Nesevi de Varr qui marquerait le début de sa vie d’adulte libre, anniversaire qu’il avait attendu depuis aussi longtemps qu’il pouvait se souvenir. Il ne dormit pas cette nuit-là, tant il était excité, et aussitôt qu’il entendit les cloches de la ville sonner le début du nouveau jour, il se leva de son lit et se dirigea à pas de course vers la chambre située au bout du couloir et entra sans frapper. Il s’assit sur le lit et secoua son ami qui dormait à poings fermés.

« Meya! dit-il. Réveille-toi, mon ami! Il est minuit! »

Meya ouvrit lentement les yeux et se redressa paresseusement, tiraillé de sommeil.

« Entends-tu le clocher au loin? Dong. Dong. C’est minuit!

— Joyeux anniversaire », dit Meya. Ils s’étreignirent.

« Dès aujourd’hui, nous allons quitter cet endroit, dit Nesevi, nous allons partir vivre ensemble, voler de nos propres ailes, et nous irons découvrir le monde, toi et moi. Comme nous l’avons toujours voulu!

— Je partage ton enthousiasme, dit Meya.

— Fini, l’école, fini, la magie, fini, tous mes problèmes; je suis libéré de cette société, et plus personne ne me donnera d’ordre ou n’attendra quoi que ce soit de moi. Et avec toi à mes côtés, j’aurai la plus belle vie qu’un renard puisse rêver d’avoir.

— Je reste ici, dit Meya.

— Nous allons revoir nos amis qui sont partis avant nous. Pense à Janna! Depuis l’hiver dernier qu’elle est partie. Elle me manque. Elle sera tellement heureuse de nous revoir!

— Je ne partirai pas avec toi, dit Meya en haussant la voix.

— Quoi? Bien sûr que tu pars avec moi. Nous nous étions mis d’accord. Tu as eu quinze ans en début d’année, mais tu attendais mon anniversaire pour qu’on puisse partir en même temps.

— Je suis vraiment désolé. J’ai décidé de rester ici. »

Nesevi fut ravagé par la mauvaise surprise.

« Quoi? Tu ne peux pas me faire ça, bégaya-t-il. Tu vas rester combien de temps?

— Je ne sais pas, dit Meya. Je veux aller jusqu’au bout. Je veux tout apprendre ce qu’il y a et devenir un maître magicien.

— Mais c’est beaucoup trop long! Ça va prendre au moins six ans! Mais… » Nesevi se forçait de ne pas pleurer. « Mais, que fais-tu de moi?

— Nous partirons ensemble lorsque j’aurai mon diplôme, si tu en as toujours envie. Et puis je suis libre moi aussi, on pourra toujours sortir quand tu voudras.

— Mais je ne tiendrai pas tout ce temps sans toi! Tu es sûr que tu veux rester?

— J’y ai réfléchi assez longtemps… désolé. »

Ils ne se dirent rien pendant un moment, constatant la tristesse dans le regard de l’un et la gêne dans le regard de l’autre.

« Dans ce cas, dit Nesevi, je reste ici moi aussi.

— Depuis le temps que tu attends d’être libre, tu n’es pas obligé de rester juste pour moi. Je sais que cet endroit ne te plaît pas. Tu pourras aller voir tes parents; ils sont loin, mais imagine combien ça leur ferait plaisir de te revoir. »

Nesevi soupira. « Je n’ai pas de parents, dit-il. Si une fois je t’ai dit que j’en avais, je t’ai menti. Je ne me souviens de rien avant mon arrivée ici. Si tu ne viens pas avec moi, je n’aurai nulle part où vivre et rien à faire, alors je reste avec toi. »

Nesevi prit cette décision sur un coup de tête parce qu’il avait peur du futur, peur d’être seul, et qu’il se savait incapable de faire sa vie loin de Meya, qu’il considérait comme un modèle, et se mit comme but de le suivre et de faire sa vie avec lui.

Meya appréciait la franchise de son compagnon, mais il le voyait mal perdre tant d’années de sa vie à étudier la magie, elle qui ne l’avait jamais totalement intéressé. Meya, lui, avait comme projet de découvrir et maîtriser tout son potentiel magique pour l’unique raison qu’il n’avait, dans la vie, aucun autre talent.

« Nous irons quand même voir Janna quand nous le pourrons, dit Nesevi. Je me demande ce qu’elle est devenue… »

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Chapitre I

1-17 Salamey

La situation dégénéra.

Depuis quelques jours déjà, les Fourrures avaient envahi la ville de Salem et en chassaient les Hommes qui restaient. Elles étaient arrivées en grand nombre de Salamey et d’autre part au pays, prenant de court les forces locales, pas assez accoutumées à ce genre de grabuge. Les soldats, constatant la vague de rebelles qui fonçait sur eux, avaient fui la ville aussitôt, de même que les citadins. Durant la nuit, elles avaient pris d’assaut la résidence du seigneur Jean-Luc Mercier et assassiné sa famille; l’homme avait toutefois été épargné et emprisonné, dans l’espoir qu’elles pussent parlementer avec ses homologues ou encore négocier le pouvoir sur la seigneurie. Pour la plupart d’entre elles tout cela était vain; elles préférèrent cruellement laisser l’homme constater les dégâts qu’elles causaient à sa ville.

Salamey avait toujours été, dans l’histoire d’Asiya, la région où l’on comptait le plus de Fourrures, et, dans les dernières décennies, un grand nombre d’Hommes l’avaient quittée et les Fourrures s’y étaient installées en masse; cela en faisait le théâtre de nombreux conflits entre les deux peuples. Les campagnes étaient relativement dangereuses pour les Hommes, car un grand nombre de « sauvages », comme on nommait ces Fourrures qui n’avaient ni attache ni domicile et qui vivaient le plus souvent dans la forêt, s’en prenaient régulièrement aux gens, Hommes comme Fourrures, qu’ils rencontraient pour leur prendre argent et nourriture, à la manière de bandits de grands chemins; mais, depuis quelque temps, ces attaques avaient augmenté en nombre et en force, les sauvages allant même jusqu’à s’en prendre aux villages et aux fermes, ce qui n’était rien pour aider la situation.

Ce jour-là, les rebelles fouillaient les maisons et faisaient sortir, ou tuaient salement et froidement, les gens qui s’y réfugiaient. Elles se tenaient prêtes à une attaque des Hommes venue d’ailleurs, et pour cela, elles avaient pillé armureries, postes de garde et forges pour s’équiper en armes. Elles étaient toutefois désorganisées, sans réel chef pour les mener toutes, et seule une poignée d’entre elles avait reçu un minimum d’éducation au combat; elles avaient donc peu de chances de tenir si Asiya décidait d’envoyer une armée pour reprendre la ville. Lorsque toutefois l’information arriva aux oreilles des seigneurs voisins que Salem était attaquée, il était déjà trop tard.

Trois jours passés, on érigea un échafaud au centre de la ville, et on exposa Jean-Luc Mercier au public. Un renard s’y tenait et criait à la foule, le présentant comme un imposteur qui s’était approprié le pouvoir sur la terre et un tyran qui avait imposé sa volonté sur un peuple qu’il ne possédait pas (ce sont les termes qu’il employa, les Fourrures n’adhérant ni, pour la plupart, ne comprenant pas le système politique des Hommes d’Asiya.) Juste de l’autre côté, un loup tenait la grande hache du bourreau, et dans la rue, les gens s’excitaient et n’attendaient plus que de voir tomber la tête du seigneur.

« Ce pays est à nous, mes amis! cria le renard, et maintenant que nous sommes lancés, nous continuerons de nous battre jusqu’à ce qu’ils le reconnaissent! Nous ne serons plus leur gibier! Nous ne serons plus une sous-classe d’individus! Fini, l’esclavage! Fini, les dogmes religieux! Et fini, l’autorité dictatoriale! Que la liberté pure! Celle pour laquelle nous sommes nés! » Et il termina avec : « Leia sakel aasi! Az asiya lumel! » (En français, « Asiya appartient aux Asiyens, maîtres de leur avenir »; phrase prononcée jadis par les Hommes combattant l’expansion de Vérendales en terre d’Asiya, puis largement critiquée par la suite.)

Le loup leva sa grande hache bien haut alors que les gens dans la rue répétaient : « À mort! »

« Où est ton dieu, maintenant, neji? » lança le renard à Jean-Luc. (Neji est un terme péjoratif désignant les Hommes en asiyen, de la même façon que les Hommes parlent des Fourrures comme de « sales bêtes ».)

Ailleurs au pays, la nouvelle se propagea comme quoi Salamey avait été reprise par les Fourrures ou par les sauvages (plusieurs faisaient l’amalgame), ce qui rehaussa largement la crainte de l’autre, autant chez les Hommes que chez les Fourrures; car bien peu de ces dernières, en-dehors de Salamey, n’adhéra à cet esprit de révolte. Personne ne répondit à l’appel à l’aide des messagers de Salem, à l’exception de Pirret, qui était située juste au nord-est; mais les troupes armées revinrent sur leurs pas assez prestement en constatant l’ampleur de la révolte.

Lorsque la nouvelle se rendit à Lumasarel, la plupart des gens n’en firent pas de cas, car c’était loin de chez eux; mais les Fourrures en liberté furent toutes chassées de la ville, non pas par décret du roi ou du maire, à cause d’un ras-le-bol collectif de la population envers elles. Même si la perte de Salem ne représentait rien dans le cœur des citoyens d’Alandrève, l’histoire venait entacher davantage l’image de ces animaux, même de ceux qui se fondaient dans le paysage et qui vivaient leur petite vie tranquille et insignifiante, à la manière des Hommes; et les gens étaient tout simplement fatigués d’entendre parler d’eux et de leurs fantaisies : les Fourrures étaient, dans leur esprit, la source de tous les problèmes auquel faisait face Asiya.

Rim était reparti avec Martin, et il ne restait plus personne pour prendre de ses nouvelles et l’emmener hors de la ville. On dit que le dresseur lui avait pardonné, mais il est peu probable qu’il le laissât de nouveau aller en liberté.

Considérant leur petit logis, vide, sombre et miteux, au fond de cette ruelle du quartier est, Élaine et Manuel se décidèrent à partir définitivement. Sans Tanny, Vincent et Rim, il ne leur restait plus aucune attache dans cette ville; mais toutefois, ils n’avaient aucune idée d’où ils iraient ni de ce qu’ils feraient. Ils s’étaient juré de rester ensemble et de se protéger mutuellement, coûte que coûte.

« Il n’y a plus que nous, maintenant », dit Élaine.

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Chapitre I

1-16 La libération

Sur le chemin du quartier ouest, de nombreux gens, dont un nombre important de soldats armés, s’attroupaient, au centre de la ville, devant le palais du roi où l’on informait le public de la situation à Salamey. Martin ne sembla pas s’y intéresser; il évita d’entrer dans la foule et de s’approcher trop de la masse. Rim suivait derrière, traîné en laisse. Certes, il eût pu la détacher lui-même, mais il n’y pensait pas; seul comptait à présent de suivre son maître et de mériter son pardon.

Martin ne semblait pas tellement disposé à lui parler, mais Rim, tout nerveux et honteux qu’il était, tenait à tout prix à savoir comment son maître le voyait à cet instant. Il ne comprenait pas pourquoi il avait décidé de le garder et ne savait pas s’il devait lui en être reconnaissant ou s’il devait craindre davantage ce qui l’attendait. Dans le doute, il préféra garder le silence.

Lorsqu’ils furent hors de la grand-place, Martin dit : « Tu vas devoir te rattraper, garçon. Yolande voudra sans doute te tuer quand elle verra que je t’ai ramené. Je vais lui parler. Elle n’aura pas le choix d’accepter.

— Merci de m’avoir épargné, monsieur », bredouilla Rim.

Martin s’arrêta, tira brusquement la laisse devant lui et se mit à genoux pour lui parler à sa hauteur :

« Écoute-moi bien, sale bête, dit-il fermement; je t’ai peut-être fait libérer, mais je ne te pardonne pas ce que tu as fait. Tu vas les sentir, les conséquences de tes actes, et tu vas apprendre à les assumer, quoi qu’il t’en coûte. Si j’ai décidé de te garder… parce que j’aurais pu te revendre à quelqu’un d’autre qui se serait chargé de te dresser sérieusement… si j’ai décidé de te garder, c’est parce qu’à un moment, je voyais en toi un peu le fils que je n’ai jamais eu. Je m’y suis mal pris et j’ai fait des erreurs, mais c’est vrai, ce que je dis.

— Vous êtes un père pour moi, dit Rim.

— Plus maintenant », dit Martin. Il se releva et reprit la marche à un rythme soutenu. Rim suivit, tout embarrassé. « Tu n’es plus rien pour moi, reprit-il. Plus rien qu’un fardeau. Quand quelqu’un s’en prend à ma femme, que ce soit mon fils ou non, il finit par le regretter. » Il continua plus bas, comme pour lui-même, mais Rim l’entendit quand même : « Plus rien qu’un fardeau… quand je pense à tous les problèmes que j’ai eus à cause de toi, je me dis que de montrer plus de souplesse qu’avec les autres était une grosse connerie. Ça me fait mal de le dire, mais c’est mon père qui avait raison. Je t’ai trop aimé et pas assez encadré. Résultat, tu attaques les gens et tu te sauves de moi. Mais je vais te redresser. Je vais te redresser, une bonne fois pour toutes, et tu vas apprendre à respecter tes maîtres… Ça, c’est si je ne décide pas de me débarrasser de toi définitivement. »

Comme il marchait, Rim eut la sensation que quelqu’un le serrait dans ses bras. Il regarda autour et derrière lui et ne vit personne. Il entendit quelqu’un l’appeler par son nom et s’arrêta net. C’est alors que son collier, que Martin lui avait redonné plus tôt, se défit de lui-même et tomba sur le sol.

Il entendit une voix lui murmurer dans l’oreille : « T’es libre! Sauve-toi! »

Martin se retourna. À cet instant, juste entre lui et Rim, Solly se manifesta, sortie de nulle part, et fit face à son ancien maître. Celui-ci était fou de colère, mais n’eut pas le temps de réagir. Solly fonça sur lui, le poing levé, et le frappa à la hauteur de son cœur. La force de l’impact fut si grande amplifiée par la magie, que Martin fut propulsé plusieurs mètres derrière.

Solly s’effondra, exténuée, et Rim était horrifié par ce qu’il avait vu. Tout autour d’eux, les passants paniquaient et des soldats venaient déjà à leur rencontre. Rim se précipita vers Martin, presque instinctivement; il ne voyait à présent plus que son maître, qui lui parut, pour la première fois de sa vie, complètement vulnérable, et avait oublié tout le reste, ne se souciait plus de rien d’autre. Il s’accroupit à ses côtés, les yeux humides et les oreilles rabattues, et se pencha pour écouter son cœur qui battait à toute allure.

Les soldats gardaient leurs distances, car ils étaient trop peu familiers avec les Fourrures capables de magie, et pointaient leurs armes en direction de la renarde au sol. « Abattez-la, dit l’un. On ne peut pas la contrôler. C’est un ordre, abattez-la! » L’un d’entre eux s’en prit à Rim, mais il lui résista vivement en le repoussant et en l’attaquant avec ses griffes. Un autre soldat se pencha sur Martin, pensant pouvoir le secourir, mais Rim s’opposa farouchement. « NE LE TOUCHEZ PAS! » hurla-t-il. Il plaqua l’homme contre le sol et lacéra son cou avec ses griffes.

Le premier soldat agrippa Rim par l’épaule pour tenter de le maîtriser. « Ho! Calme-toi, petit! » dit-il. Énervé, il lui mit un puissant coup sur le crâne, et Rim s’effondra par terre et s’assomma sur le pavé. Dès lors qu’il fut étourdi et que ses sens le quittèrent, il entendit de nouveau cette voix, et ce fut la dernière chose qu’il perçut avant de perdre conscience :

« La mort… est une forme de libération… »

Il avait treize ans.