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Chapitre I

1-17 Salamey

La situation dégénéra.

Depuis quelques jours déjà, les Fourrures avaient envahi la ville de Salem et en chassaient les Hommes qui restaient. Elles étaient arrivées en grand nombre de Salamey et d’autre part au pays, prenant de court les forces locales, pas assez accoutumées à ce genre de grabuge. Les soldats, constatant la vague de rebelles qui fonçait sur eux, avaient fui la ville aussitôt, de même que les citadins. Durant la nuit, elles avaient pris d’assaut la résidence du seigneur Jean-Luc Mercier et assassiné sa famille; l’homme avait toutefois été épargné et emprisonné, dans l’espoir qu’elles pussent parlementer avec ses homologues ou encore négocier le pouvoir sur la seigneurie. Pour la plupart d’entre elles tout cela était vain; elles préférèrent cruellement laisser l’homme constater les dégâts qu’elles causaient à sa ville.

Salamey avait toujours été, dans l’histoire d’Asiya, la région où l’on comptait le plus de Fourrures, et, dans les dernières décennies, un grand nombre d’Hommes l’avaient quittée et les Fourrures s’y étaient installées en masse; cela en faisait le théâtre de nombreux conflits entre les deux peuples. Les campagnes étaient relativement dangereuses pour les Hommes, car un grand nombre de « sauvages », comme on nommait ces Fourrures qui n’avaient ni attache ni domicile et qui vivaient le plus souvent dans la forêt, s’en prenaient régulièrement aux gens, Hommes comme Fourrures, qu’ils rencontraient pour leur prendre argent et nourriture, à la manière de bandits de grands chemins; mais, depuis quelque temps, ces attaques avaient augmenté en nombre et en force, les sauvages allant même jusqu’à s’en prendre aux villages et aux fermes, ce qui n’était rien pour aider la situation.

Ce jour-là, les rebelles fouillaient les maisons et faisaient sortir, ou tuaient salement et froidement, les gens qui s’y réfugiaient. Elles se tenaient prêtes à une attaque des Hommes venue d’ailleurs, et pour cela, elles avaient pillé armureries, postes de garde et forges pour s’équiper en armes. Elles étaient toutefois désorganisées, sans réel chef pour les mener toutes, et seule une poignée d’entre elles avait reçu un minimum d’éducation au combat; elles avaient donc peu de chances de tenir si Asiya décidait d’envoyer une armée pour reprendre la ville. Lorsque toutefois l’information arriva aux oreilles des seigneurs voisins que Salem était attaquée, il était déjà trop tard.

Trois jours passés, on érigea un échafaud au centre de la ville, et on exposa Jean-Luc Mercier au public. Un renard s’y tenait et criait à la foule, le présentant comme un imposteur qui s’était approprié le pouvoir sur la terre et un tyran qui avait imposé sa volonté sur un peuple qu’il ne possédait pas (ce sont les termes qu’il employa, les Fourrures n’adhérant ni, pour la plupart, ne comprenant pas le système politique des Hommes d’Asiya.) Juste de l’autre côté, un loup tenait la grande hache du bourreau, et dans la rue, les gens s’excitaient et n’attendaient plus que de voir tomber la tête du seigneur.

« Ce pays est à nous, mes amis! cria le renard, et maintenant que nous sommes lancés, nous continuerons de nous battre jusqu’à ce qu’ils le reconnaissent! Nous ne serons plus leur gibier! Nous ne serons plus une sous-classe d’individus! Fini, l’esclavage! Fini, les dogmes religieux! Et fini, l’autorité dictatoriale! Que la liberté pure! Celle pour laquelle nous sommes nés! » Et il termina avec : « Leia sakel aasi! Az asiya lumel! » (En français, « Asiya appartient aux Asiyens, maîtres de leur avenir »; phrase prononcée jadis par les Hommes combattant l’expansion de Vérendales en terre d’Asiya, puis largement critiquée par la suite.)

Le loup leva sa grande hache bien haut alors que les gens dans la rue répétaient : « À mort! »

« Où est ton dieu, maintenant, neji? » lança le renard à Jean-Luc. (Neji est un terme péjoratif désignant les Hommes en asiyen, de la même façon que les Hommes parlent des Fourrures comme de « sales bêtes ».)

Ailleurs au pays, la nouvelle se propagea comme quoi Salamey avait été reprise par les Fourrures ou par les sauvages (plusieurs faisaient l’amalgame), ce qui rehaussa largement la crainte de l’autre, autant chez les Hommes que chez les Fourrures; car bien peu de ces dernières, en-dehors de Salamey, n’adhéra à cet esprit de révolte. Personne ne répondit à l’appel à l’aide des messagers de Salem, à l’exception de Pirret, qui était située juste au nord-est; mais les troupes armées revinrent sur leurs pas assez prestement en constatant l’ampleur de la révolte.

Lorsque la nouvelle se rendit à Lumasarel, la plupart des gens n’en firent pas de cas, car c’était loin de chez eux; mais les Fourrures en liberté furent toutes chassées de la ville, non pas par décret du roi ou du maire, à cause d’un ras-le-bol collectif de la population envers elles. Même si la perte de Salem ne représentait rien dans le cœur des citoyens d’Alandrève, l’histoire venait entacher davantage l’image de ces animaux, même de ceux qui se fondaient dans le paysage et qui vivaient leur petite vie tranquille et insignifiante, à la manière des Hommes; et les gens étaient tout simplement fatigués d’entendre parler d’eux et de leurs fantaisies : les Fourrures étaient, dans leur esprit, la source de tous les problèmes auquel faisait face Asiya.

Rim était reparti avec Martin, et il ne restait plus personne pour prendre de ses nouvelles et l’emmener hors de la ville. On dit que le dresseur lui avait pardonné, mais il est peu probable qu’il le laissât de nouveau aller en liberté.

Considérant leur petit logis, vide, sombre et miteux, au fond de cette ruelle du quartier est, Élaine et Manuel se décidèrent à partir définitivement. Sans Tanny, Vincent et Rim, il ne leur restait plus aucune attache dans cette ville; mais toutefois, ils n’avaient aucune idée d’où ils iraient ni de ce qu’ils feraient. Ils s’étaient juré de rester ensemble et de se protéger mutuellement, coûte que coûte.

« Il n’y a plus que nous, maintenant », dit Élaine.

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Chapitre I

1-16 La libération

Sur le chemin du quartier ouest, de nombreux gens, dont un nombre important de soldats armés, s’attroupaient, au centre de la ville, devant le palais du roi où l’on informait le public de la situation à Salamey. Martin ne sembla pas s’y intéresser; il évita d’entrer dans la foule et de s’approcher trop de la masse. Rim suivait derrière, traîné en laisse. Certes, il eût pu la détacher lui-même, mais il n’y pensait pas; seul comptait à présent de suivre son maître et de mériter son pardon.

Martin ne semblait pas tellement disposé à lui parler, mais Rim, tout nerveux et honteux qu’il était, tenait à tout prix à savoir comment son maître le voyait à cet instant. Il ne comprenait pas pourquoi il avait décidé de le garder et ne savait pas s’il devait lui en être reconnaissant ou s’il devait craindre davantage ce qui l’attendait. Dans le doute, il préféra garder le silence.

Lorsqu’ils furent hors de la grand-place, Martin dit : « Tu vas devoir te rattraper, garçon. Yolande voudra sans doute te tuer quand elle verra que je t’ai ramené. Je vais lui parler. Elle n’aura pas le choix d’accepter.

— Merci de m’avoir épargné, monsieur », bredouilla Rim.

Martin s’arrêta, tira brusquement la laisse devant lui et se mit à genoux pour lui parler à sa hauteur :

« Écoute-moi bien, sale bête, dit-il fermement; je t’ai peut-être fait libérer, mais je ne te pardonne pas ce que tu as fait. Tu vas les sentir, les conséquences de tes actes, et tu vas apprendre à les assumer, quoi qu’il t’en coûte. Si j’ai décidé de te garder… parce que j’aurais pu te revendre à quelqu’un d’autre qui se serait chargé de te dresser sérieusement… si j’ai décidé de te garder, c’est parce qu’à un moment, je voyais en toi un peu le fils que je n’ai jamais eu. Je m’y suis mal pris et j’ai fait des erreurs, mais c’est vrai, ce que je dis.

— Vous êtes un père pour moi, dit Rim.

— Plus maintenant », dit Martin. Il se releva et reprit la marche à un rythme soutenu. Rim suivit, tout embarrassé. « Tu n’es plus rien pour moi, reprit-il. Plus rien qu’un fardeau. Quand quelqu’un s’en prend à ma femme, que ce soit mon fils ou non, il finit par le regretter. » Il continua plus bas, comme pour lui-même, mais Rim l’entendit quand même : « Plus rien qu’un fardeau… quand je pense à tous les problèmes que j’ai eus à cause de toi, je me dis que de montrer plus de souplesse qu’avec les autres était une grosse connerie. Ça me fait mal de le dire, mais c’est mon père qui avait raison. Je t’ai trop aimé et pas assez encadré. Résultat, tu attaques les gens et tu te sauves de moi. Mais je vais te redresser. Je vais te redresser, une bonne fois pour toutes, et tu vas apprendre à respecter tes maîtres… Ça, c’est si je ne décide pas de me débarrasser de toi définitivement. »

Comme il marchait, Rim eut la sensation que quelqu’un le serrait dans ses bras. Il regarda autour et derrière lui et ne vit personne. Il entendit quelqu’un l’appeler par son nom et s’arrêta net. C’est alors que son collier, que Martin lui avait redonné plus tôt, se défit de lui-même et tomba sur le sol.

Il entendit une voix lui murmurer dans l’oreille : « T’es libre! Sauve-toi! »

Martin se retourna. À cet instant, juste entre lui et Rim, Solly se manifesta, sortie de nulle part, et fit face à son ancien maître. Celui-ci était fou de colère, mais n’eut pas le temps de réagir. Solly fonça sur lui, le poing levé, et le frappa à la hauteur de son cœur. La force de l’impact fut si grande amplifiée par la magie, que Martin fut propulsé plusieurs mètres derrière.

Solly s’effondra, exténuée, et Rim était horrifié par ce qu’il avait vu. Tout autour d’eux, les passants paniquaient et des soldats venaient déjà à leur rencontre. Rim se précipita vers Martin, presque instinctivement; il ne voyait à présent plus que son maître, qui lui parut, pour la première fois de sa vie, complètement vulnérable, et avait oublié tout le reste, ne se souciait plus de rien d’autre. Il s’accroupit à ses côtés, les yeux humides et les oreilles rabattues, et se pencha pour écouter son cœur qui battait à toute allure.

Les soldats gardaient leurs distances, car ils étaient trop peu familiers avec les Fourrures capables de magie, et pointaient leurs armes en direction de la renarde au sol. « Abattez-la, dit l’un. On ne peut pas la contrôler. C’est un ordre, abattez-la! » L’un d’entre eux s’en prit à Rim, mais il lui résista vivement en le repoussant et en l’attaquant avec ses griffes. Un autre soldat se pencha sur Martin, pensant pouvoir le secourir, mais Rim s’opposa farouchement. « NE LE TOUCHEZ PAS! » hurla-t-il. Il plaqua l’homme contre le sol et lacéra son cou avec ses griffes.

Le premier soldat agrippa Rim par l’épaule pour tenter de le maîtriser. « Ho! Calme-toi, petit! » dit-il. Énervé, il lui mit un puissant coup sur le crâne, et Rim s’effondra par terre et s’assomma sur le pavé. Dès lors qu’il fut étourdi et que ses sens le quittèrent, il entendit de nouveau cette voix, et ce fut la dernière chose qu’il perçut avant de perdre conscience :

« La mort… est une forme de libération… »

Il avait treize ans.

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Chapitre I

1-15 Le combat d’Élaine

Élaine marchait dans la rue d’un pas décidé, bousculant les gens qui lui bloquaient la voie. Elle était folle de colère et de rancœur, elle avait perdu la tête : elle en voulait à mort à Solly, bien qu’elle crût mal qu’elle eût dénoncé ses amis. Manuel la rattrapa à la course, espérant pouvoir lui faire entendre raison, mais il en avait peu espoir, car il connaissait Élaine très orgueilleuse.

« Tu ne comprends pas, dit Élaine, repoussant Manuel qui tentait de l’arrêter, qu’elle a trahi notre confiance? Combien de temps attendra-t-elle avant de leur dire que c’est nous qui avons aidé à libérer tous ces esclaves en fuite? Rim risque la mort à cause d’elle, et on ne sait pas où est Vincent. Elle est devenue notre ennemie et elle doit payer pour ce qu’elle nous a fait. »

Depuis son emprisonnement, Manuel était incapable de violence; mais s’il l’avait pu, il n’eût sans doute pas hésité à y recourir pour arrêter Élaine. Non pas qu’il pardonnait à Solly, car il lui en voulait lui aussi beaucoup, mais il ne supportait plus de voir les gens toujours se battre et s’entre-déchirer; il désirait, plus que tout, faire la paix.

Il resta en retrait et Élaine s’en alla directement à la maison de Solly, dans laquelle elle entra sans frapper comme si c’était chez elle et, n’apercevant personne après un bref regard alentour, elle l’appela : « Solly! Tu es là? Montre-toi! »

Une femme se montra, au fond de la pièce, se levant de son fauteuil sur lequel elle se reposait; Élaine fut fâchée et d’autant plus déçue d’être tombée sur la maîtresse de maison plutôt que sur la renarde.

« Elle est partie, dit Judith.

— Où est-elle? J’ai à lui parler, dit Élaine.

— Tu ne le sauras pas. Si je te dis où elle est allée, tu vas lui faire du mal. »

Élaine s’insurgea : « Elle a vendu mes amis aux Hommes! Vous ne pouvez pas la protéger!

— Elle n’a pas eu le choix! Ils l’ont forcée.

— On a toujours le choix! J’ai fait le choix de quitter ma famille pour venir ici. J’ai fait le choix d’aider à libérer ces esclaves. J’ai fait le choix de vous faire confiance, à vous et à Solly. Ça ne me fait pas plaisir, mais maintenant, j’ai fait le choix de lui faire regretter de m’avoir menti. »

La colère monta et Judith adressa un regard sévère à la louve.

« Tu racontes n’importe quoi! s’écria-t-elle. Écoute-moi une minute, et réfléchis un peu : as-tu déjà oublié que Solly avait elle aussi été une esclave? Savais-tu qu’elle était incapable de conter le moindre mensonge? Même si sa vie en dépendait, elle ne s’y résoudrait pas. Tu sais pourquoi elle a dénoncé tes amis? Parce qu’elle est dressée pour ça! Ça, elle ne l’a jamais choisi; on l’y a contrainte. Elle n’a pas eu la chance d’avoir la liberté de choisir comme toi. Si tu t’intéressais davantage à ce que ces gens vivent plutôt que de seulement les extirper de force de leur condition, tu t’en rendrais compte. »

Élaine gronda, car elle ne sut pas quoi répondre à la femme.

« Tu es une fille courageuse et ta cause est noble, continua Judith, mais ça ne sauvera pas tes amis. Si tu laisses si facilement ta colère prendre le dessus sur ta raison, tu ne vaux pas mieux que ceux que tu combats. La plupart des Fourrures comme toi sont trop promptes à la violence. Vous n’apprenez pas à contrôler vos instincts; vous ne savez parlementer qu’avec vos griffes. C’est cette faiblesse qui fait que vous serez toujours inférieures à nous.

— Parce que chasser et réduire les miens en esclavage, vous appelez ça parlementer? Vous vous croyez meilleurs en nous montrant ce pays que vous nous avez volé, construit des mains des pauvres gens que vous avez exploités…

— Tu ne peux pas tenir tous les êtres humains responsables des erreurs de quelques-uns ont commises dans le passé, dit Judith. Je n’ai jamais exploité qui que ce soit.

— Quelle différence cela fait-il, vous êtes tous les mêmes! » s’énerva Élaine. Elle serrait les poings et tremblait sur ses pattes. Juste derrière elle, quelqu’un s’approcha doucement et mit une main sur son épaule. Elle se retourna brusquement et son coup de poing vola sur le visage de Manuel.

« Élaine, qu’est-ce qui te prend? » dit-il, reculant brusquement en se couvrant le museau.

Réalisant son erreur, elle garda ses distances et baissa sa garde. « Seigneur, Manuel, dit-elle doucement. Je ne voulais pas… j’ai pensé que c’était Solly. Excuse-moi. »

Manuel lui tourna le dos et s’en alla. Judith rit intérieurement.

« Manuel, pardonne-moi! dit Élaine.

— Tu te rends compte, maintenant, que tu causes autant de tort autour de toi que tu n’en règles, dit Judith.

— J’essaie d’aider les gens; c’est tout ce que je veux faire.

— Tu n’y arriveras pas en leur faisant mal. Les idées de vengeance nourrissent les radicaux qui veulent partir en guerre. La guerre ne résout aucun problème, mais elle cause beaucoup de morts. Tu es libre; tu peux choisir l’option que tu préfères. »

Élaine tourna les talons s’en fut à la suite de son frère.

Judith se retourna. Au fond de la pièce, le corps de Solly prit forme et lui apparut par magie.

« Madame, j’ai peur pour ma vie », dit-elle faiblement. Judith l’enlaça. « J’voulais pas la trahir. J’suis vraiment conne de l’avoir fait. J’arriverai à rien si ça prend rien qu’un ordre pour me faire plier. Même avec tous les efforts que je fais pour changer les choses, j’ai encore l’impression d’être la même esclave qu’avant. J’en ai assez, madame. J’suis plus utile à personne et je peux rien faire par moi-même. C’est pas une vie…

— Tu comptes à mes yeux, dit Judith.

— Je peux pas rester, ils pensent que j’suis avec les rebelles. Vous devez arrêter de me couvrir ou vous risquez d’être en danger vous aussi. Je dois trouver le moyen de racheter ma faute à Élaine et à Rim. Il faut que j’apprenne à vivre seule et à être autonome. C’est là, si je réussis, que je serai vraiment libérée. »

Alors qu’elle parlait, Solly commençait à s’évaporer tranquillement, jusqu’à devenir totalement transparente.

« J’vous oublierai pas », dit-elle.

Judith la traversa comme un fantôme, et la renarde disparut.

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Chapitre I

1-14 La maladresse

Vincent et Rim durent affronter l’humiliation que cela représentait d’être tiré en laisse à travers la ville sous la menace des soldats qui les escortaient. Le regard et le jugement des Hommes dans la rue étaient lourds et difficiles à supporter; ceux-ci les voyaient passer et s’imaginaient déjà, sans même les connaître, la raison de leur capture. Il n’était pas fréquent, même à Lumasarel, de voir des Fourrures se soumettre ainsi aux soldats humains; mais cela n’arrêtait aucunement les préjugés à leur encontre, et certains s’en réjouissaient : « c’est sans doute mérité », se disaient-ils.

Ils furent conduits en prison, et malgré sa détermination à sortir un jour de cette ville pour échapper aux Hommes, Vincent ne sembla pas vouloir leur résister. « On va s’en sortir », disait-il alors qu’ils étaient enchaînés.

Quelques heures plus tard, Laurent Vernel se présenta devant eux.

« Vous êtes deux chats, dit-il; les chats sont censés miauler, chasser les souris et ronronner quand on les caresse. Ils ne sont pas censés attaquer les hommes et les femmes; encore moins ceux qui leur ont servi à manger toute leur vie.

— Nous ne sommes pas des chats, grogna Vincent. Nous sommes des Asiyens!

— Des Asiyens mais tout de même des criminels qui ont trahi leurs maîtres. » Il s’adressa à Vincent. Celui-ci le considérait avec aversion. « Je suppose que tu fais partie des rebelles qui rôdent dans la ville. Vous vous êtes bien débrouillés pour passer inaperçus tout ce temps. Les attaques et les vols, commis au nom des Fourrures, les fuites, les fugues qu’on rapporte depuis quelques mois dans la ville, je suppose que vous êtes liés à tout cela, non? Vous en profitez pour défier les lois pendant que les citoyens commencent à vous craindre, à cause de cette rébellion.

— Qu’est-ce que vous en savez? dit Vincent. Vous ne vous êtes jamais souciés de notre existence jusqu’à aujourd’hui.

— J’en sais qu’il y a une semaine, il y a encore eu un meurtre en pleine place publique, et pendant le discours de la reine, en plus. La victime s’appelait Carl Mentier. Ça te rappelle quelque chose, ce nom? Selon des proches, il aurait été en possession d’un chat, il y a quelques années, avant qu’on le lui enlève. Ce même chat qui a été aperçu s’enfuyant des lieux du meurtre…

— L’esclavagisme est interdit dans ce pays! cria Vincent. Cet homme n’a eu que ce qu’il méritait! N’êtes-vous pas censés faire respecter l’ordre et la loi?

— J’arrête qui on me dit d’arrêter, dit Laurent. Si vous, les Fourrures, saviez contrôler vos instincts de violence et rester à votre place et faisiez ce qu’on vous dit, comme on vous l’a appris, je n’aurais pas eu à me mêler de vos histoires. » Il fit dos aux prisonniers et marcha lentement. « Regardez votre amie Solly : voilà une fille bien dressée… il suffit qu’on lève la voix un peu fort, et elle accepte de faire tout ce qu’on veut, nous dire tout ce qu’elle sait. Malheureusement, vous n’êtes pas tous comme elle. Certaines Fourrures apprennent vite à rester à leur place… mais d’autres, comme vous, ont besoin de plus de discipline. »

Laurent reparut devant eux avec, dans les mains, un long fouet en cuir, le genre conçu à l’origine pour le dressage des Fourrures et dont l’usage était à ce jour interdit. Sa simple vue suffit à terroriser Vincent : le souffle coupé, soudain blême et tendu, il se recroquevilla contre le mur. Le voyant s’agiter ainsi, Laurent fit claquer le fouet dans les airs, puis Vincent poussa un cri de panique, cacha son visage et éclata en sanglots : « Non, s’il vous plaît, dit-il, pas ça, tout sauf ça… »

Ce brusque changement d’attitude fit sourire Laurent.

Bien qu’extrêmement nerveux et inquiet, Rim gardait son calme, se retenant de prononcer un mot de peur d’aggraver son sort. Laurent s’adressa désormais à lui :

« Je savais que tu finirais par devenir un problème, dit-il. Il faut croire que monsieur Martin Lembert ne t’a que trop choyé…

« Vous devriez vous estimer heureux, tous les deux, de n’avoir été que de petits esclaves domestiques de quelques excentriques Asiyens. Vous avez été éduqués, savez lire et écrire, avez été nourris et logés toute votre vie. Une bonne partie de la population d’Asiya n’a pas ça. Vous auriez aussi bien pu être vendus à l’étranger : on vous aurait forcés à travailler dans les mines, les champs, ou les forêts, à bâtir les villes, ou bien on vous aurait envoyés à la guerre. Vous ne réalisez pas votre chance! Hélas, ce n’est pas à moi de vous juger; toi en particulier, Rim. Martin était content d’apprendre qu’on t’a retrouvé aussi vite… il savait que son garçon ne pouvait être parti bien loin. »

Il s’en alla sur ces mots.

« Je ne supporte pas une telle honte, murmura Vincent.

— Ce n’est pas grave, répondit Rim.

— Si, c’est très grave. Je pensais que, avec le temps, j’étais devenu suffisamment fort pour pouvoir me défendre, mais je me rends compte que j’ai toujours ces vieux… réflexes… de soumission.

« Tu n’as pas eu le fouet, tu n’imagines pas ta chance. Il te laboure le corps, il t’arrache le poil, il te défait la peau jusqu’à ce qu’elle prenne la couleur de ton sang, et il défait ta volonté… rien qu’à l’entendre, je perds la tête. Il faut éviter le fouet, Rim. Je ne pourrai en prendre davantage. Quitte à tout abandonner, quitte à redevenir un esclave, il faut éviter le fouet à tout prix. »

Vincent tremblait tant il était nerveux et effrayé, et il faisait pitié à voir.

Rim restait impassible, pour le moment, incapable de trouver les mots à dire, les gestes à poser. Penser qu’il eût pu fuir, songea-t-il, était une erreur, et son désir de liberté, qui n’avait duré que quelques heures, était déjà oublié.

Juste de l’autre côté, les trois hommes discutaient de la situation.

« J’ai entendu un bruit, dit Martin sur un ton de reproche. J’espère que tu ne lui as pas fait mal.

— Non, j’ai voulu leur faire peur, c’est tout, répondit Laurent. Vas-tu avoir besoin de ça? » Il lui tendit son fouet.

« C’est ton truc, ça, dit Martin. Garde-le. Qui c’est, l’autre? C’est Vincent? Pourquoi vous l’avez arrêté? Je ne vous l’ai pas demandé.

— C’est-à-dire, bégaya Cédric Roussel, que comme ils étaient ensemble, et qu’ils se protégeaient, j’ai cru bon de l’emmener lui aussi. En plus, ils sont pareils, à deux, trois poils près…

— Mais je vous ai dit que le mien portait un anneau, et il a même son nom gravé dessus! Comment vous pouvez les confondre?

— Je… je ne les ai pas confondus… et puis ça va aller! La prochaine fois, vous irez le chercher vous-même, et puis, prenez pas la peine de dire merci, hein, s’énerva Cédric.

— Fermez-la donc; on l’accuse d’avoir tué un homme, alors ça tombe bien qu’on l’ait arrêté », dit Laurent.

Martin s’avança vers les prisonniers en ravalant un juron.

« Regarde-moi, garçon », dit-il.

Rim leva péniblement la tête. Son visage était terriblement angoissé.

« Tu dois te douter que je ne suis pas forcément de très bonne humeur, commença Martin. Tu as attaqué ma femme en pleine nuit, puis tu t’es sauvé de moi comme un criminel. Mais comment puis-je t’en vouloir? Ça t’est sûrement déjà sorti de la tête. Je te connais : la seule chose à laquelle tu penses depuis ce matin, c’est moi; ce que tu as fait cette nuit, tu l’as déjà oublié.

« Laurent, détache-le, dit-il.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée? dit Laurent.

— Contrairement à toi, je n’ai pas besoin d’un instrument de torture pour me faire respecter. Détache-le tout de suite. »

Étonné et franchement insulté, Laurent s’exécuta; et lorsqu’il fut finalement libre de ses mouvements, Rim se précipita au pied de Martin, à genoux, la tête baissée et le visage en larmes.

« Redresse-toi », dit Martin.

Lorsque Rim leva les yeux, Martin lui tendait un couteau par la lame, l’invitant à s’en emparer. Rim l’empoigna avec beaucoup d’hésitation.

Martin désigna Vincent du regard. « Coupe-lui la gorge.

— Quoi? s’insurgea Vincent.

— Tu n’as pas le droit de faire ça, dit Laurent.

— Ce petit a tué un homme, non? demanda Martin. Alors montre-moi que tu m’es resté fidèle et débarrasse cette ville d’un nouveau meurtrier. »

Rim se retourna vers Vincent; aucun des deux ne comprenait ce qui se passait.

« Fais ce que je te dis », insista Martin.

Lorsque Rim fit un pas vers lui, Vincent se mit à paniquer. « Ne l’écoute pas! Tu dois résister! S’il te plaît! Ne fais pas ça! Je suis ton ami!

— Je suis désolé », murmura Rim.

Il leva le couteau sur son cou. À ce moment, une femme arriva en courant sur le seuil de la porte.

« Capitaine! C’est une urgence! cria-t-elle.

— Qu’est-ce qui se passe? dit Laurent.

— Des messagers de Salamey arrivent. Le seigneur est en échec et les soldats ont abandonné le combat. Les Fourrures s’apprêtent à prendre le pouvoir. »

Martin prit le couteau des mains de Rim. Vincent fut soulagé, mais plus que jamais incrédule et confus.

« En si peu de temps? s’énerva Laurent. Vous vous foutez de moi.

— Selon eux, elles ont déjà pris Salem et les citoyens en otage. Le seigneur Mercier demande l’aide de tout le royaume. Le seigneur Trevart veut vous rencontrer tout de suite pour y répondre.

— J’arrive tout de suite », dit Laurent. Il s’adressa à Martin, alors que celui-ci était en train de rattacher son collier à Rim : « Hé bien, c’est tout? Même pas un coup? Rien du tout? Aucune leçon? Comment tu veux qu’il apprenne avec ça?

— Si tu connaissais un peu plus ces animaux, tu saurais que ça ne sert à rien, dit Martin.

— S’il vous plaît, capitaine, le seigneur Trevart nous attend, insista la lieutenante.

— Agis à ta guise, continua Laurent à Martin; mais si tu ne fais pas preuve de discipline avec ton garçon, ne sois pas surpris s’il t’arrive des problèmes… c’est toi le seul responsable, ne l’oublie pas. » Il se dirigea vers la sortie en disant : « Si tu as de nouveau besoin de moi, tu sais où me trouver… »

Cédric Roussel était planté devant la porte à regarder passer ses supérieurs et à essayer de comprendre la situation.

« Capitaine, je… commença-t-il.

— Vous n’avez pas une ville à surveiller, vous? » lui dit Laurent en passant son chemin.

Martin regardait Rim presque avec pitié, car il le savait à présent inconscient du mal qu’il avait commis, et il avait raison : de toute la journée, jamais Rim n’avait eu honte d’avoir attaqué Yolande. Par contre, il avait honte d’avoir désobéi et d’avoir fui comme un lâche alors que son maître l’appelait; c’est ainsi qu’il voyait les choses, et Martin l’avait compris.

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi? demanda-t-il avec exaspération.

— Vous avez dit que je méritais de mourir », dit Rim.

Martin ne répondit pas. Lui non plus ne savait plus quoi dire.

« Vous pouvez me laisser ici, si vous le pensez vraiment. »

Martin rattacha sa laisse à son collier.

« Jamais, dit-il. Je te ramène chez moi et je vais tâcher de corriger ton comportement.

— Vous n’allez pas me tuer?

— Non », soupira Martin.

Vincent était toujours retenu et, voyant les autres lui tourner le dos, il s’agita.

« Hé! Ne partez pas sans moi! Détachez-moi, s’il vous plaît! »

Martin ne tourna pas la tête, et Rim ne faisait même plus attention à lui.

Cédric intercepta Martin : « Et qu’est-ce que je fais avec l’autre? » demanda-t-il en désignant Vincent.

« Je ne sais pas, dit Martin, qu’est-ce que vous faites avec les meurtriers que vous arrêtez? Occupez-vous-en; c’est votre boulot, pas le mien. »

Ils disparurent dans le couloir.

« Rim! Ne me laisse pas seul! cria Vincent. Mon dieu, je vais mourir… »

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Chapitre I

1-13 Le tourment

Quelques heures plus tard, Élaine et Manuel arrivèrent à leur maison; mais il n’y avait plus que Tanny, assise sur le sol au centre de la pièce, qui lisait des feuilles et une carte.

« Ne me dis pas qu’ils sont partis, dit Élaine.

— Arrêtés, tous les deux, répondit Tanny, et ils ont failli m’attraper moi.

— Mais comment ont-ils fait! s’énerva Élaine. On s’est pourtant débrouillés pour ne pas se faire voir, non?

— Tu peux remercier ta super pote, Solly, qui les a allégrement dénoncés aux gardes qui cherchaient son petit esclave en fuite à Martin Lembert. J’étais juste devant chez elle, les mecs lui ont parlé, et elle leur a tout dit où on se cachait, comme ça.

— Tu n’es pas sérieuse? Et moi qui lui ai fait confiance, mais… quelle conne! cracha Élaine. Je vais lui faire regretter d’avoir parlé.

— Hé bien, ça me ferait plaisir de voir ça, mais ce sera sans moi. Moi je fous le camp, direction Salamey. Je pars rejoindre les rebelles.

— Tu ne vas pas nous lâcher maintenant? Que fais-tu de Vincent et de Rim?

— Pour Vincent je ne sais pas, mais pour Rim, c’est terminé, vous pouvez faire une croix dessus. Il aura déjà de la chance s’il s’en sort avec des coups de fouet. Mon travail ici est terminé, je vous ai aidés du mieux que je pouvais; je ne crois plus rien pouvoir faire pour aider les Asiyens de cette ville. Là-bas, il y a ma famille, et pendant qu’on est ici, eux sont en train de se battre pour être libres; et ils ont besoin de moi.

— On vient de perdre Vincent! On ne va pas te perdre toi aussi, dis-moi? dit Manuel.

— Ma décision est prise », dit Tanny en se levant. Elle continua, s’approchant de Manuel : « Et toi, si tu tiens encore à faire quelque chose de ta vie, s’il te reste un peu de volonté et de confiance en toi, tu devrais venir avec moi, et tu vengeras le meurtre de ton compagnon.

— Laisse-le! dit Élaine; n’essaie pas de l’embarquer avec toi!

— Tu peux rester ici à pleurer et à te laisser crever, reprit Tanny, ou venir à Salamey, faire partie de la révolution, renverser l’injustice dont tu as été victime, et peut-être bien passer au-dessus de ton deuil. Penses-y… tu serais un héros pour lui.

— Ferme-la! » cria Manuel. Il détourna le regard et dit, la voix tremblante : « Je ne suis pas… un meurtrier… Comment tu peux dire ça, toi qui ne l’as jamais connu, qui ne t’es jamais intéressée à lui, comment peux-tu me demander de venger sa mort? Nelli n’aurait pas voulu que je venge sa mort. C’est parce que j’ai tué qu’il est parti. C’est mon plus grand regret dans la vie, d’avoir tué. Et tu voudrais que je recommence? »

Il éclata en sanglots et alla se blottir au pied du mur du fond, là où était tracé le portrait de son compagnon.

Élaine agrippa Tanny et la traîna jusqu’à l’extérieur; elle referma la porte, puis la poussa contre le mur opposé.

« Ça va pas! Tu es devenue folle? dit Tanny.

— J’en ai plein les pattes de ton attitude de merde, dit Élaine. Tu te prends pour qui? Sans blague, tu ne vois pas que mon frère n’est pas dans son assiette? Ça te coûterait quoi d’être gentille avec lui, pour une fois? Ça fait des années que je me force à t’endurer, parce que je sais que tu es une personne bien, mais merde! Maintenant que tu t’en vas, je ne vois pas ce qui me retient de te tabasser!

— Arrête! S’il te plaît, dit Tanny alors que Élaine levait la main sur elle; je suis désolée, je te le jure, je ne vous embêterai plus. »

Élaine avait la rage dans le regard.

« Je m’excuse, sincèrement; je sais que je manque de tact quand je parle avec les gens, mais je n’ai jamais voulu être méchante avec vous.

— Tu es insupportable!

— Élaine, s’il te plaît; nous sommes amies! Je comprends que tu sois à cran avec tout ce qui t’arrive en ce moment, mais ce n’est pas de ma faute, et me faire mal ne t’aidera pas… »

Élaine lui mit un coup de poing en pleine figure. Tanny tourna la tête et se couvrit le museau avec ses mains.

« Ça ne va pas m’aider, mais ça va calmer mes nerfs! » dit-elle. Elle la frappa à nouveau dans le ventre, la poussa par terre puis la roua de coups de pied.

Manuel intervint. « Élaine, que fais-tu! pleura-t-il. Tu ne vois pas que tu lui fais mal? Laisse-la partir! »

Elle retint ses coups son appel. Tanny s’était recroquevillée sur le sol, les bras serrés sur son ventre, la gueule en sang.

« Fous le camp! cria Élaine. Je ne veux plus te voir! Tu m’entends? » Elle l’agrippa pour la remettre debout et la poussa dans la rue. « Tu dégages ou je t’étripe! »

Tanny s’en fut pour ne plus revenir.

Élaine était furieuse et à bout de nerfs, à un point tel qu’elle en tremblait sur ses pattes.

Manuel s’approcha.

« Qu’est-ce qui t’arrive? murmura-t-il. Tu n’es plus la même depuis quelque temps. Ça ne sert à rien d’être violent envers les autres… »

Il tenta de l’enlacer, mais Élaine rejeta violemment son offre en le repoussant. « Si ce n’était que de moi… », grogna-t-elle; puis elle s’en alla.

« Où vas-tu?

— J’ai des comptes à régler avec cette pute de Solly! »

Manuel se couvrit le visage. Il ne voulait imaginer ce que sa sœur était capable de faire.

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Chapitre I

1-12 La traîtrise

Rim et Vincent retournèrent seuls à la planque.

« Puisque Martin Lembert est intouchable, il n’y a que deux choses que nous puissions faire, dit Vincent. La première est de fuir. Ce pays est immense; si nous quittons la ville, il n’a aucune chance de nous retrouver.

— Pourquoi devriez-vous fuir? demanda Rim. Vous êtes libres. C’est moi qu’il cherche.

— Je ne peux pas te laisser seul, tu ne t’en sortiras jamais. Nous pouvons nous rendre à Salamey; c’est là que je suis né moi aussi. Les Hommes fuient Salamey et les Asiyens qui sont libres y immigrent tous. Nous ne serons plus des touristes, et nous serons protégés.

— Si Salamey est si bien, pourquoi n’y êtes-vous pas allé?

— Élaine et son groupe se sont donné pour mission d’aider les esclaves de Lumasarel à s’affranchir de leur maître et à les faire sortir. C’est grâce à elle si je suis libre aujourd’hui. Il y a deux ans j’étais encore tenu en laisse. Mais là, la situation est différente. Les gens en ville commencent à la connaître, et à nous connaître nous, les Fourrures du quartier est. Nous sommes les deux seuls chats dans toute la ville. Si Martin Lembert se lance à ta recherche, je suis en danger moi aussi, car vois-tu, j’ai commis un crime très grave, et je suis moi aussi recherché.

« Si Martin s’entête à vouloir te retrouver, la deuxième chose à faire, et elle ne te plaira pas, ce sera de le tuer.

— Quoi!

— Ce sera seulement en dernier recours, s’empressa d’ajouter Vincent. Tu prendras le temps qu’il te faut pour te préparer, mais viendra un temps où on n’aura plus le choix. Ou bien on se rend, ou bien on l’affronte jusqu’au bout. C’est difficile, mais faisable. Je l’ai fait, moi. C’est pour ça qu’on me recherche, et que je dois partir moi aussi. »

Rim s’énerva : « Comment peux-tu faire ça? Trahir mon maître ainsi, après ce qu’il a fait pour moi, je ne me le pardonnerais jamais. Je l’aime. Je ne pourrai pas lui faire mal. »

Vincent prit Rim par la main en le regardant dans les yeux.

« Si tu ne le tues pas toi-même, dit-il, c’est lui qui te tuera. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la survie.

— Il ne me tuera pas, s’obstina Rim. Il m’aime. Il l’a dit, une fois, à son père… je compte pour lui.

— Après ce que tu lui as fait, tu crois vraiment qu’il va te laisser en vie? N’a-t-il pas dit qu’il ne te pardonnerait pas? »

Rim se savait dans l’erreur, mais il refusait de l’avouer; même si sa vie en dépendait, il ne pourrait se résoudre à faire du mal à l’homme qui l’a dressé.

« On va attendre que les autres reviennent. Dès ce soir, on quitte la cité vers le sud. »

Rim était perturbé par les changements qui s’amorçaient dans sa vie et la vitesse à laquelle la situation semblait se dégrader.

« Si tôt? dit-il, la voix tremblotante.

— On n’a pas le choix. Si on traîne, ils vont nous trouver. »

Pendant une heure, Rim exprima son angoisse et sa honte en partageant avec Vincent les moments heureux et malheureux de son dressage, des souvenirs qu’il avait de son enfance. Il pleura lorsqu’il tenta d’imaginer son futur.

Tout à coup, Tanny arriva en courant et ouvrit la porte.

« C’est la merde, les gars! Faut foutre le camp! dit-elle, paniquée.

— Qu’est-ce qui se passe? dit Vincent.

— C’est Solly! Cette salope, elle vous a balancés à la garde! Ils vous cherchent tous les deux, ils savent que vous êtes ici!

— Quoi? Mais je croyais qu’elle était de notre côté! » s’énerva Vincent.

Tanny jeta un rapide coup d’œil à sa gauche et vit un groupe d’hommes s’engager dans l’allée.

« C’est le gros Roussel! Ils arrivent, grouillez-vous! » dit-elle. Elle s’en fut.

« Dépêche-toi! On sort d’ici! » dit Vincent à Rim.

Comme ils se dirigèrent vers la porte, deux gardes passèrent devant eux en courant à la poursuite de Tanny en lui ordonnant de s’arrêter.

Alors, les quatre autres hommes entrèrent dans la pièce et ils furent pris au piège.

Cédric Roussel dirigeait le groupe.

« Eh bien, belle petite cachette que vous avez trouvée, les chatons, dit-il, regardant autour de lui la cabane sombre et crasseuse. On jurerait que personne n’est venu ici depuis des lustres, si on oublie les poils.

— C’est lequel, celui qu’on cherche? demanda l’un des gardes.

— Le plus grand, je crois. Rim Lembert? Il devait mesurer un mètre trente… ou quarante… oh, on s’en fout; emmenez-les tous les deux, ça fera aussi bien.

— Vous n’avez pas le droit de m’arrêter! dit Vincent. Vous n’avez rien à me reprocher!

— T’inquiète pas, on trouvera bien quelque chose assez rapidement.

« Tu t’es mis dans la merde jusque-là, mon garçon, j’espère que tu t’en rends compte », dit-il à Rim. Il s’adressa ensuite à ses hommes : « Eh bien, ça s’est passé plutôt vite, finalement. Beau travail, les gars. Emmenez-les; on va tout de suite faire savoir au capitaine qu’on a trouvé son fugitif. »

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Chapitre I

1-11 Solly de Grantault

Tanny, Vincent, Rim et Manuel sortirent de leur planque et allèrent retrouver Élaine qui se trouvait ailleurs dans le quartier. Ils firent la connaissance d’une renarde nommée Solly.

« Solly de Grantault, c’est mon véritable nom, dit-elle. Mais d’habitude les gens m’appellent pas. Chez les Hommes, on me connaît sous le nom de Solly Warrant, fille de Simon Warrant de Kusama. »

Rim resta surpris.

« Solly était esclave au palais de Kusama, dit Élaine.

— Pendant douze ans, continua Solly.

— Même alors que c’était interdit, le seigneur de Kusama gardait des esclaves.

— Tous des Asiyens.

— Il pensait que parce qu’il était un personnage important, il était au-dessus des lois.

— Les Hommes pensent tous comme ça. Les plus haut placés se croient protégés et les autres se croient pas assez importants pour qu’on s’attarde sur leur cas.

— Lorsque Vikorich s’est présenté chez lui, il les a tous affranchis, mais Simon Warrant, seigneur de Kusama, n’a pas été puni, bien que, selon la loi, il aurait mérité d’être emprisonné.

— Comment se fait-il que vous portiez son nom? demanda Manuel.

— C’est la coutume, répondit Élaine : les esclaves prennent toujours le nom de leur maître. Cela les lie.

— Attention, dit Solly; on m’appelle Warrant, mais c’est bien parce qu’il fallait un nom. En vrai, j’étais à la botte de toute la place, pas juste du seigneur. Et puis, la cour de Kusama, c’est pas toujours évident, j’aime autant vous le dire; on avait beau être une quinzaine de larbins, Monseigneur trouvait toujours le moyen d’aller chercher chez les soldats ou les autres membres de son gouvernement quelque sale besogne pour nous tenir bien occupés… »

Le ton de Solly agaça quelque peu Rim : elle s’exprimait mal et, à la manière des Hommes, avec un accent prononcé, comme une paysanne, et semblait blasée et indifférente à tout; plus que Tanny.

« Douze ans qu’elle a travaillé, et jamais elle n’a vu le scintillement d’une pièce de monnaie, continua Élaine.

— Vous auriez pu partir, dit Tanny.

— Partir, partir, répéta Solly, c’est facile à dire pour vous, mais je vous garantis que, quand on est esclave, partir, on n’y pense pas une seconde. Tout ce qui compte, c’est servir le maître. Pas le temps de penser à autre chose, même en douze ans.

— Les esclaves ne pensent jamais à fuir, car ils sont dressés pour rester auprès de leur maître, dit Élaine en regardant Rim. L’idée ne leur traverse pas l’esprit, et si elle leur est proposée, ils refusent, car ils savent où est leur place et ils ne connaissent rien d’autre. C’est dans la tête que ça se joue. Il faut des années pour espérer retrouver une vie à peu près normale lorsqu’on est affranchi. On n’efface pas toute une vie d’asservissement et de dressage en une semaine. Il y a des choses qui ne partent jamais.

— Attention là aussi, l’interrompit Solly; vous parlez de vie « normale », mais, pour moi, la vie normale, elle est au palais de Kusama. Tout le reste, j’ai dû l’apprendre, et c’est un choc. Certains s’en sortent pas. J’en ai connu plein qui se sont enlevé la vie après qu’on les a séparés de leur maître, parce que sans maître pour leur dire quoi faire, leur vie a plus aucun sens. C’est beaucoup plus difficile que vous pouvez l’imaginer.

— Vous portez un anneau pareil à celui de Rim », fit remarquer Vincent.

Solly hocha la tête. « C’est un souvenir du premier homme qui m’a dressée. Il marquait ses esclaves en leur mettant un anneau à l’oreille. J’ai jamais eu le courage de l’enlever. Regardez-le. »

Vincent et Rim s’approchèrent de la renarde et purent lire le nom qui était gravé sur l’anneau : « Solly Lembert! » s’exclama Vincent.

« C’est Martin Lembert qui a fait mon dressage, dit Solly; lui-même, le tristement célèbre. Ça remonte à il y a quinze ans… c’était dur, il pardonne pas; avec lui, tout doit être carré. Pas étonnant que ce soit l’un des plus reconnus dans le pays : il manipule les Fourrures comme s’il était Dieu. C’est son métier, après tout… il parlait, j’obéissais, inconditionnellement. Je l’aimais; et quelque part, je l’aime toujours, même s’il a participé à gâcher ma vie. Je l’aime toujours parce qu’il m’a forgée. J’ai grandi avec lui et il a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est comme mon père, et je continue de l’aimer malgré tout. Je l’ai eu de quatre à sept ans… c’est pas long, mais c’est plus qu’il en a besoin pour vous dresser comme il faut.

— Vous avez connu Martin Lembert? » demanda Rim.

On put lire l’empathie sur le visage de Solly alors que Rim et elle se regardèrent dans les yeux.

« Hélas oui, dit Solly, et toi aussi, j’en ai bien peur. Je le savais puisque Élaine m’a parlé de toi, et l’anneau que tu portes comme moi me l’a confirmé. Je suis désolée; tu as dû vivre des choses bien pires que moi en compagnie de cet homme. Les esclaves mâles subissent un dressage bien plus rude et plus long que les femelles. Et puis, je te regarde, vite fait; les moments intimes avec lui, ça devait pas être la joie pour toi non plus. J’ose pas imaginer comment tu dois te sentir…

— Alors comme ça, c’est vrai, dit Tanny; c’est vrai qu’il vous forçait à faire des saloperies?

— Que voulez-vous dire? » demanda Rim.

Un malaise s’installa dans la salle et chacun chercha une façon d’expliquer le problème à Rim qui, dans son innocence, ne comprenait pas ce dont il était question. Ce fut finalement Vincent qui prit la parole, bien qu’il semblait peu assuré :

« Ce n’est pas le seul, ils le font tous… quand un esclave devient mature, son maître va le forcer à coucher avec lui; régulièrement, pour créer une habitude. C’est une étape obligée…

— Martin faisait pas ça avec toi? » demanda Solly.

Rim se sentit affreusement mal à l’aise et honteux. « Si… à l’occasion, dit-il avec hésitation; mais il n’a jamais voulu me faire mal… »

Manuel hoqueta. Il serra Rim dans ses bras. « Quelle horreur! pleura-t-il. Mon pauvre garçon!

— Je devine que tu l’as vécu aussi », dit Solly à Vincent. Ce dernier hocha la tête. Élaine le considéra avec tristesse; si bien qu’elle avait connu ce garçon les dernières années, elle ne connaissait pas réellement son histoire, ni ce qu’il avait traversé avant de la rencontrer.

« Nous y passons tous, dit Solly. Ça vous paraît horrible, mais ça fait partie du quotidien de tout esclave, qu’il soit d’héritage animal ou humain. Moi aussi… pas avec Monsieur, bien sûr, parce que j’étais trop jeune; mais à Kusama… je vous raconte pas…

— Alors, du coup, maintenant que vous êtes libre, vous faites quoi? dit Tanny (elle s’empressa de changer le sujet de conversation).

— Du coup, je ne fais pas grand-chose, répondit Solly. Je m’occupe de Madame, et je l’aide à s’occuper de ses patients.

— Qui donc?

— Judith Querrel. C’est une femme pauvre qui vit ici depuis une dizaine d’années, et ceci est sa demeure. Elle s’occupe des malades et des estropiés du quartier est qui sont trop pauvres pour les médecins. Elle est gentille et digne de confiance. Vous devez être nouvelle dans le coin si vous la connaissez pas. Je l’assiste dans tout ce qu’elle fait, quand elle a besoin de moi. (Elle soupira.) Servante un jour, servante toujours. Si c’est pas Solly de Grantault, ce sera quelqu’un d’autre. Au moins, Madame se soucie de moi et me respecte en tant que personne, à la différence de monseigneur Warrant, si je puis me permettre.

— Vous ne savez pas tout, dit Élaine. Solly possède un don très spécial. »

La renarde parut mal à l’aise. « J’sais pas si c’est une bonne idée d’en parler, dit-elle à Élaine.

— Un don dans quel genre? demanda Tanny.

— Dans le genre magique, répondit Élaine.

— La magie, c’est pas un don, dit Solly. C’est une malédiction. Elle vous tombe dessus et elle vous asservit. Il faut des années d’étude et de savoir-faire pour prétendre la contrôler.

— Quels sont vos pouvoirs? demanda Manuel.

— Pas envie d’en parler, dit amèrement Solly. Ils sont trop dangereux et je risque… de… non, j’essaie de m’en éloigner le plus possible.

« Dans la vie, tout est une question de pouvoir, continua-t-elle. On est tous maître d’une personne et esclave d’une autre, à différents niveaux. Même ceux qui croient être libres le sont pas vraiment. Personne peut l’être totalement. Regardez-vous : vous vous cachez comme des criminels, vous vous sentez persécutés. Vous craignez autant des Hommes que moi. Vous êtes autant leurs esclaves que je l’ai jamais été.

— Mais avec de tels pouvoirs, dit Tanny, vous pourriez faire ce que vous voulez. Vous auriez pu mettre un terme à votre asservissement, et aider les autres qui sont dans cette situation… mais au lieu de cela, vous préférez rester une victime! Je ne vous comprends pas.

— Vous avez aucune idée de ce à quoi ma vie a pu ressembler, pauvre insolente, répondit sèchement Solly. Si vous saviez ce que je ferais pour avoir votre équilibre d’esprit, votre volonté… les magiciens sont jamais libres, même ceux qu’ont jamais connu le dressage des hommes. La magie est une force que vous pouvez pas évaluer. Elle m’appartient pas, au contraire… je… non, arrêtez! J’ai dit que je voulais pas en parler. Ça me rappelle de mauvais souvenirs…

« Vous, Tanny, Élaine et Manuel, pouvez difficilement comprendre la relation complexe qui lie un esclave et son maître. Pour la comprendre, il faut la subir. Vous avez eu cette chance d’en être épargnés. Soyez reconnaissants et montrez-vous compréhensifs. La vie est loin d’être aussi simple pour tous qu’elle l’est pour vous. »

Elle s’adressa directement à Rim : « Toi, t’es encore bien jeune, et j’ai l’impression, à te regarder, que t’as pas reçu un dressage complet. Malgré les difficultés, il semble que t’aies eu droit à certaines libertés auxquelles je pensais pas du temps où je vivais avec Monsieur. Tu sembles toi aussi capable d’analyser le monde et de décider par toi-même, ce dont j’ai jamais été capable; et pour quelqu’un de ton âge qui, encore hier, avait jamais connu mieux que la vie d’esclave, ça me surprend et me remplit d’espoir.

« Dis-moi, ton nom c’est?

— Rim Lembert.

— Non, c’est pas ça, ton vrai nom. Je veux savoir ton vrai nom. Comment tu t’appelles? »

Rim fut surpris de cette requête, et ne sut quoi répondre.

« Mon nom est Rim Lembert. Je me suis toujours appelé ainsi. Je ne vois pas ce qu’il vous faut.

— T’es né où? »

Il y eut un silence et Rim parut pensif. Il réfléchit pendant un long moment, et lorsqu’il se rappela, Solly vit ses yeux s’ouvrir grand, comme s’il venait d’avoir une vision.

« Salamey, dit-il. Je me souviens, à présent, je ne suis pas né ici. Je suis né à Salamey.

— Alors oublie ce nom que les Hommes t’ont donné. T’es Rim de Salamey.

— Rim de Salamey… » se répétait-t-il, comme pour ne pas l’oublier. Ce mot réveilla en lui de nombreux souvenirs, bon nombre de récents : la rencontre de Frédéric Lembert, qui avait été un grand dresseur avant Martin; Karimel le renard, le rebelle qui avait été esclave; la violence, physique comme psychologique, dont Martin avait fait preuve à son égard, et dont il n’avait jamais réalisé la gravité… il revit des bribes de souvenirs qu’il croyait depuis longtemps oubliés de ce moment où, presque dix ans plus tôt, alors qu’il était chaton, il avait rencontré un Homme, à qui sa mère l’avait confié, et qu’il avait ensuite voyagé loin de chez lui pendant plusieurs jours, avant de rencontrer Martin.

« Je ne comprends pas, madame, bégaya-t-il. Je ne crois pas… être un esclave… ou du moins, je ne l’ai jamais cru avant maintenant.

— Sûr que Monsieur t’aime, dit Solly; sinon, il t’aurait pas gardé aussi longtemps; mais Monsieur est dresseur et manipulateur. Un bon esclave se rend pas compte qu’il est soumis; c’est donc normal que tu t’en sois jamais aperçu, même après tout ce temps, puisque c’est le but du métier de dresseur. Moi-même, je l’avais pas réalisé avant que Marco Vikorich en personne m’ait libérée; et d’autres, pendant ce temps, meurent sans jamais connaître la liberté.

— Que dois-je faire si je veux être libre?

— Tu le seras jamais totalement, mais tu l’es déjà plus que moi. Les autres t’expliqueront tout. Vous devez partir, maintenant; Madame va pas tarder à rentrer, et il faudrait pas qu’elle me voie en votre compagnie. C’est rien contre vous, mais j’aimerais pas qu’elle pense que j’invite des gens chez elle. Ça pourrait la mettre de travers.

— En réalité, dit Élaine, j’ai cru que Judith Querrel pourrait nous aider à libérer Rim de son ancien maître.

— Comment vous comptez vous y prendre? demanda Solly.

— Nous pourrions montrer que Martin Lembert a souhaité faire de Rim un esclave et le vendre ensuite, cela l’empêcherait au moins de partir à sa recherche. Je sais qu’elle l’a déjà fait dans le passé, alors elle pourrait nous aider aujourd’hui.

— Vous croyez peut-être que ça va changer quelque chose, se moqua Solly. Sa famille a assez de pouvoir, même si vous réussissiez à le prouver, il risque aucune peine. Une tape dans le dos et c’est pardonné. Je suis même prête à parier qu’il a la garde dans sa poche pour vous retrouver. Vous pouvez pas vous enfuir de monsieur Martin Lembert; c’est lui qui décide quand il vous laisse partir. Oubliez pas qu’il est maître dresseur; il se laissera pas dominer par qui que ce soit, et surtout pas par des gens de notre espèce. »

Elle s’adressa à Rim : « Je suis désolée, je peux rien faire pour t’aider, et Madame non plus. Tout ce que je peux faire, c’est te souhaiter bon courage, et surtout, d’être très prudent; si Monsieur te cherche, il va te trouver. »

Rim ne savait plus quoi dire.

Il avait treize ans, et jamais il ne s’était senti aussi peu libre.

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Chapitre I

1-10 La foi de Manuel

Au réveil, Rim fut confus de constater qu’il n’était pas chez lui. Cet endroit, bien qu’habité par des seules gens qui lui ressemblaient, lui restait un endroit étranger et le rendait terriblement anxieux. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se recroquevilla dans le coin de la pièce, visiblement terrifié à l’idée que quelqu’un vienne s’en prendre à lui, repensa à la nuit précédente et fut pris d’un ineffable sentiment de honte.

Vincent l’aida à se ressaisir, et à sa vue, il reprit ses esprits.

« Il sait que je suis avec vous, dit Rim, tremblotant. Je lui ai tout raconté… excepté où vous vivez, je ne lui ai pas dit; mais il connaît ton nom, Vincent. Il saura te reconnaître.

« Où est passé mon collier? demanda-t-il en portant sa main sur son cou.

— Les colliers servent à attacher une laisse et sont un symbole de soumission, dit Vincent. Élaine te l’a enlevé.

— Vous avez fait ça…? » Il posa la main sur son oreille : son anneau y était toujours… et y resterait.

Midi était passé. Vincent passa un bon moment à tenter de le calmer et de le rassurer. Entre le chagrin et la peur qui le submergeaient, il se rendit compte finalement que, malgré qu’il ait déjà atteint l’âge adulte, Rim était toujours un enfant, dans son attitude et sa perception du monde, et qu’il était dépendant de son maître; l’une des conséquences, conclut-il, du dressage qu’on l’avait fait suivre.

Ce jour-là, il fit la connaissance de Tanny de Kusama, une souris; mais Rim ne l’aimait pas, car elle donnait mauvaise impression. Elle semblait n’avoir aucune manière, aucun respect pour personne, mais Vincent lui assura qu’elle était digne de confiance.

Il remarqua, au fond de la pièce, le portrait de Nelli que Manuel avait peint sur le mur. Celui-ci était immobile, assis par terre sur ses genoux, à le regarder.

« Je n’en peux plus de pleurer, dit-il, mais il n’est rien pour soulager ma peine. Deux années ont passé et j’entends encore sa voix dans ma tête. Je n’ai plus que des souvenirs de lui; le reste, je l’ai perdu. J’ai perdu mon sourire, mon enfance, ma capacité d’aimer qui que ce soit d’autre… même mon but dans la vie, je l’ai perdu. »

Vincent était aussi triste, mais ce n’était tant pas le départ de Nelli, qu’il n’avait jamais vraiment connu, qui l’affligeait, que la santé mentale de Manuel, dont le deuil semblait éternel.

« Il n’a pas cessé de pleurer la mort de son compagnon, même après tout ce temps, murmura Vincent. Il est inconsolable. Personne n’a rien pu faire et son chagrin commence à nous affecter tous. Nous nous inquiétons pour lui. Il a déjà parlé de s’enlever la vie. N’importe qui s’en serait remis au bout de quelques semaines, quelques mois à la limite. C’est une partie de lui qu’il ne retrouvera pas, et il restera malheureux tant qu’il vivra. »

Tanny, pour sa part, semblait écœurée et restait insensible. « J’en ai marre de le voir, dit-elle. Il ne fait rien de ses journées. Il a vraiment de gros problèmes dans la tête. »

Rim alla s’asseoir aux côtés du loup. Il se rappela sa rencontre avec Nelli. Il se souvenait de lui comme étant quelqu’un de très sensible et fragile, mais en réalité, il ne connaissait rien de lui.

« Il aurait pu sortir, dit Manuel. Il n’était coupable de rien, contrairement à moi. Il aurait pu sortir tout comme toi, mais c’est lui qui est mort et moi je dois continuer à vivre sans lui. Je suis un criminel, c’est moi qui méritais de mourir, j’ai enlevé la vie à des innocents, mais pour me punir, au lieu de m’enlever la mienne, on l’a enlevée à celui qui comptait le plus pour moi. C’est cruel et injuste.

— Qui as-tu tué pour aller en prison? demanda Rim.

— Un chasseur. Un homme. Lui et sa femme traquaient Nelli pour le tuer ou lui faire je ne sais quoi… qu’aurais-je dû faire? Je n’avais pas d’autre choix, si je voulais le protéger. Je les ai attaqués… avec mes griffes… et mes dents… J’ai tué l’homme, avec une sauvagerie dont je m’imaginais incapable. La femme s’est enfuie quand elle m’a vu. Nelli était sauf, j’ai cru que ça se terminerait là; mais le lendemain, tout Alandrève était à ma recherche. Je devais payer mon crime de ma vie.

« Je comprends, à présent, le mal que j’ai fait, même si mes intentions étaient bonnes. Cet homme que j’ai tué avait lui aussi une amoureuse : celle que j’ai épargnée et plongée dans le deuil.

— Mais c’est stupide, dit Rim. Il est légitime de se défendre lorsque sa vie est menacée. La loi le permet.

— Non, dit Manuel, les choses ne sont pas si simples dans ce pays que je nommerais Kojiya, le Pays des Hommes. La vie de Nelli et l’amour que je lui porte n’ont aucune valeur en comparaison à la vie d’un homme et à l’amour que sa femme lui porte, fût-ce un chasseur et un tueur.

« Je me pose cette question, toutefois : Nelli m’aurait-il survécu, ou étions-nous destinés à être séparés? Si je n’étais pas intervenu, ces chasseurs auraient fini par l’avoir, et je serais aussi malheureux que maintenant; et si Nelli ne m’avait pas rejoint en prison, il serait encore vivant, mais pas moi, et qui sait combien de temps il aurait survécu sans moi. C’est stupide, mais je me questionne tous les jours sur ce que j’aurais dû faire pour que tout se soit bien passé, et impossible de trouver la réponse. »

Rim frissonna.

« Mes souvenirs de lui sont la seule chose qui me tienne en vie, reprit Manuel. Ils sont trop heureux et trop précieux pour que je les perde. »

Rim voulut pleurer, car il se sentait affreusement mal pour Manuel. Il commençait à réaliser que les gens qu’il avait toujours considérés comme des étrangers, ceux en-dehors de ce qu’il connaissait comme sa famille, avaient eux aussi des émotions et une histoire, et qu’ils n’étaient pas comme des fantômes qui répétaient sans cesse la même chose sans que rien de ce qu’il fît n’ait d’impact sur leur vie. Il prenait conscience de ce monde extérieur dont on l’avait toujours gardé loin.

Manuel reprit : « Ces questionnements sur qu’est-ce que la vie, la mort, notre vie est-elle toute tracée… ça ne sert à rien de réfléchir à ces questions; ce n’est pas naturel, car elles n’ont aucune réponse. Les Hommes aiment beaucoup se prendre la tête avec ça. C’est une perte de temps, si tu veux mon avis.

« Je suis allé à l’église. Je me suis dit que ces gens pourraient m’aider. Je les admire, car ils aspirent de l’amour et de la justice et ils aident les personnes dans le besoin. Mais leur discours relève de la fiction. Ils m’ont dit que Nelli était toujours là, quelque part dans l’air et dans le ciel, et qu’il veillait sur moi, qu’il m’aimait au-delà de la mort; mais tout ça n’a aucun sens. Je sais ce qui est arrivé à Nelli. Il a été abattu par des sadiques, puis ils ont sans doute brûlé son corps comme ils font après les exécutions, ou pire, que sais-je. C’est impossible qu’il vive encore, à moins d’une quelconque magie dont j’ignore tout; mais il n’est pas question ici de magie, mais de spiritualité, et ces gens croyants rejettent la magie.

« Il ne vit plus, mais son âme existe encore et reste avec moi, m’a-t-on dit. C’est peut-être sa voix que j’entends lorsque je suis seul. Je ne sais pas ce qu’est une âme. Les Hommes y croient, et si j’en ai jamais eu une, je crois bien que je l’ai perdue elle aussi. Une chose est sûre, ce ne sont pas tous des salauds comme aiment le penser la plupart des Asiyens.

« Ils ne peuvent pas m’aider à surmonter mon deuil. Ils disent que je dois tourner la page. C’est peut-être vrai, mais j’ignore comment faire. Je ne sais plus du tout quoi faire, maintenant. La vie… elle n’a plus aucun sens pour moi. »

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Chapitre I

1-9 Le fils de Martin

Huit heures sonnait. Martin Lembert et Laurent Vernel étaient au sous-sol. Martin désigna un présentoir sur lequel était étalée l’armure de la légion, avec son casque, sa cape et son épée de service.

« La justice et l’amitié, dit Martin, brandissant son arme. C’est avec ces mots en tête que le premier Marco Vikorich a fondé Asiya, il y a presque mille ans. Il n’en reste plus grand-chose, aujourd’hui.

« J’ai porté l’uniforme pendant deux années. Pour faire plaisir à mon père. Quand j’ai réalisé les idées que je défendais en le portant, j’ai arrêté. Ça l’a déçu, mais il a accepté que je ne pensais pas comme lui. J’ai continué avec lui le dressage des Fourrures, et quand je me suis marié, il m’a donné cette maison. J’ai honte maintenant que j’y repense. De le traiter comme je l’ai fait, pour une histoire de politique et de pouvoir, après ce qu’il a fait pour moi… et maintenant, il me hait.

— Toi, tu es trop obsédé par la politique au point de la laisser influencer tes relations avec les autres, dit Laurent. C’est ça, ton problème. Le pouvoir, c’est ce qui fait tourner le monde. Tout le monde en a un peu sur quelqu’un. Frédéric, lui, je le connais bien. Il est doué avec les Fourrures, mais pas avec les enfants. »

Laurent sourit, mais Martin semblait triste et fâché, et ses idées étaient confuses.

« Je ne suis pas venu te voir pour parler de politique, dit Laurent. On ne se mettra jamais d’accord sur ça. Je veux savoir ce qu’il s’est passé dans cette maison, et comment tu as pu laisser Rim s’enfuir. Toi, Martin Lembert, qui n’es pourtant pas un débutant; ça ne vous est jamais arrivé, ni à toi, ni à ton père. Comment as-tu pu perdre le contrôle aussi facilement? J’ai vu la façon dont tu le traitais, et ton père m’en a parlé également. Pour l’avoir vu moi-même, te connaissant comme je te connais, et connaissant aussi tes méthodes, je n’avais pas pensé que ça puisse aller mal. Je ne veux pas t’accuser d’une faute, car je comprends que tu es aussi un peu victime quelque part, mais… c’est toi qui es responsable pour ce qui est arrivé, car tu étais responsable de lui. »

Martin s’empressa de répondre : « Ne dis pas ça. Il m’appartient toujours.

— Tu es idiot. Il t’a échappé. Tu l’as perdu. Que tu le veuilles ou non, c’est un animal, et il obéit à ses instincts. Si tu manques de contrôle, ou que tu l’as mal dressé, il ne t’écoute plus. Il écoute ses instincts, et à ce moment, tu n’as plus de pouvoir sur lui. C’est terminé.

— Il reviendra! Crois-moi, si nous ne le retrouvons pas avant, il reviendra de lui-même, et il s’excusera. Je le sais.

— Des fouets et des chaînes, dit Laurent. C’est avec ça qu’on dressait tous les esclaves dans le temps jadis. C’est encore très répandu, plus que tu ne l’imagines. Des fouets et des chaînes… pas des cadeaux et des faveurs. On n’imaginait pas ça. Je parie que tu n’as jamais manié un fouet. Ton garçon serait tellement plus docile si c’était le cas. »

Martin soupira, fit les cent pas, puis il fit dos à Laurent.

« Je n’ai pas voulu de Rim, avoua-t-il. Je n’étais même plus supposé avoir de Fourrure à ma charge. Je l’ai acheté à un ami seulement pour le sortir de la misère. Il était recherché pour trafic d’esclaves, et il devait s’en débarrasser. Il me l’a vendu pour trois fois rien.

« Je n’avais même pas l’intention d’en faire un esclave, du moins, pas au début. Je pensais pouvoir l’élever comme mon fils. J’ignore comment c’est arrivé, mais j’ai changé d’avis. Même que ce pantin de Richard Dançon m’a mis sur sa liste. Il a dit qu’il me ferait arrêter au moindre faux pas. J’avais les mains liées, tu comprends, mais avec le temps, il a fini par lâcher prise. À ce moment, Rim devenait adulte, et c’est là que les choses ont commencé à mal tourner. Il volait la nourriture, il ne faisait plus ce que je lui disais, il ne m’écoutait plus et je sentais qu’il me cachait des choses… je perdais le contrôle, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. J’ai même dû le faire sortir de prison. J’ai voulu m’en débarrasser à mon tour… mais je l’aimais trop. Je ne pouvais pas le laisser comme ça dans la nature, il n’aurait pas survécu; et je ne faisais confiance à personne d’autre pour continuer son apprentissage. Je pensais avoir réussi à le redresser malgré tout, jusqu’à hier. »

Laurent rit : « Tu es exactement comme ton père. Tu es doué avec les Fourrures, mais pas avec tes enfants. Bon sang, Martin, c’est un esclave; il a fallu qu’il aille en prison pour te rendre compte enfin que tu perdais le contrôle? C’est inconcevable pour un père, alors pour un dresseur… tu me déçois, sincèrement. »

Martin se retourna et s’énerva.

« C’est plus compliqué que ça! Il n’a rien fait de grave, c’était seulement un mec en uniforme qui se cherchait quelqu’un à emprisonner. C’était pendant un rassemblement, souviens-toi, il y a deux, trois ans, quand il y a eu Karimel Beaudelair, le renard, qui avait essayé de tirer sur Vikorich…

Laurent dit d’un air moqueur : « Tu veux dire qu’il donnait son spectacle? Allons… on a trop parlé de cet individu. Il a eu ce qu’il voulait : l’attention du public. »

Martin secoua la tête.

« C’était un nationaliste. Ce qu’il voulait, c’était aider son pays et les gens de son espèce. Il s’y est pris très mal, je te l’accorde; mais c’est faux de croire qu’il voulait seulement se faire remarquer, même si, bien honnêtement, j’y ai longtemps cru. Les gens se sont fait une fausse idée de qui il était réellement en se basant sur ses dernières paroles.

« Ne va pas croire que je le défends… je sais de quoi je parle, puisque je l’ai connu. Plus tôt, avant qu’il ne décide d’entrer dans son délire révolutionnaire, c’était quelqu’un d’intelligent et de songé. Il a servi dans une famille humaine à Pirret jusqu’au jour où son maître s’est fait arrêter et que Vikorich a interdit l’esclavagisme. Il a toujours été reconnaissant envers les Hommes qui l’ont libéré. Il ne les haïssait pas, mais il haïssait être traité comme un animal. Je l’ai connu, comme je te l’ai dit, très intimement; et j’en ai terriblement honte. Ce jour-là, il m’a dit absolument tout sur lui et sur son passé, et quand il me contait son histoire, sa triste et horrible histoire, de son point de vue à lui, je ne suis pas resté indifférent. Je me suis senti comme un parfait salaud, car j’avais l’impression d’abuser de sa gentillesse et de sa générosité. C’est peut-être à cause de lui que j’ai décidé de ne plus m’occuper des Fourrures, jusqu’à ce que Rim entre dans ma vie. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai commencé à lui parler de moi, et que je lui ai dit ce que j’étais, son attitude a changé. J’ai senti qu’il était déçu et furieux. Il m’a tourné le dos et m’a accusé d’avoir profité de lui. Il m’a dit de m’en aller, et il m’a prévenu, il m’a juré que si je me présentais à nouveau devant lui, il me tuerait de sang froid.

« J’ai eu peur de lui, alors je ne suis plus jamais retourné le voir. J’ai longuement réfléchi après ce jour. L’idée de faire ce que je faisais, le dressage, ne me plaisait plus autant qu’avant, et j’ai accepté par la suite de m’occuper de Rim sans grand enthousiasme, en pensant pouvoir faire différent, en pensant l’élever comme si c’était mon fils… mais non! »

Laurent parut incrédule. « Tu as couché avec une de ces bêtes? dit-il. Attends, je n’ai rien contre ça, mais ta femme, elle fait quoi dans tout ça? Rappelle-moi pourquoi vous vous êtes mariés, déjà?

— L’amour que je porte à ma femme est sincère! Et pourquoi nous n’avons pas d’enfant ensemble, cela ne regarde que nous.

— Oui, oui, alors, en résumé : tu as couché avec ce renard une fois – les raisons pourquoi, ça te regarde – et, depuis ce temps, tu te questionnes sur ta vocation. Combien de secrets veux-tu encore me révéler ce matin?

— Il fallait être là pour comprendre. Ses histoires me faisaient froid dans le dos. Des fouets et des chaînes… lui, il en a eu. Peut-être que ce n’est pas aussi terrible que ce que j’ai pu faire moi-même, mais on dirait que c’est seulement à cet instant que j’ai réalisé le pouvoir que j’avais eu sur les animaux que j’avais dressés. C’était la première fois que je voyais un esclave qui était devenu libre. J’ai été frappé par l’empathie et je me suis senti mal pour tous les esclaves du monde.

« D’un autre côté, je crois qu’on peut légitimement se demander si Vikorich est ferme dans sa volonté d’interdire l’esclavagisme. Il passe deux, trois lois pour se donner une bonne image, il arrête quelques têtes connues, mais il ne met pas de réels efforts pour arrêter le truc. La preuve, regarde-moi; je suis encore là! À ce niveau, on peut difficilement lui donner tort.

— Je suis d’une autre génération, dit Laurent. Les méthodes de dressage que j’ai apprises ne ressemblent apparemment pas aux tiennes, car je les pratiquais à l’époque où cette activité était tolérée. C’est à des kilomètres de ce qui se faisait jadis, avant Asiya, et on peut remonter très loin dans le temps pour se rendre compte qu’elles n’ont pas tant évolué. Elles ont fait leurs preuves malgré quelques ratés.

« Ce pays traverse une révolution, continua-t-il. Avec Vikorich qui tente de bouleverser des traditions ancrées dans l’esprit des gens depuis trop longtemps, les violences qui éclatent un peu partout avec les Fourrures qui sortent de leur tanière pour se manifester et nous prouver qu’elles sont capables de se tenir debout, dans quelques années, Asiya sera méconnaissable. Dis-toi que, des rois controversés, il y en a eu d’autres avant, et il y en aura encore dans l’avenir. Des esclaves qui ont fui et des dresseurs qui ont failli, il y en a eu des milliers. Personne n’est à l’abri d’une erreur ou d’un accident. »

Martin se retenait pour ne pas verser une larme.

« Ta femme ira bien. Toi aussi, tu ne risques rien. Mais Rim ne sera plus jamais libre. Nous enverrons des gens fouiller la cité pour le retrouver dès ce matin. Les gardes ont déjà été avertis, alors ils ne laisseront pas un chat quitter l’enceinte de la ville. Si tu as des pistes à nous suggérer pour le reste, il me les faut.

— Il y a quelqu’un, dit Martin : un autre chat, environ de son âge, treize ans, qui s’appelle Vincent. Il habiterait le quartier est. Je n’en sais pas plus, mais je suis certain qu’ils sont ensemble. Retrouvez-le, ou quelqu’un qui le connaît, et il vous mènera sans doute à lui.

— Hum, il ne me semble pas avoir jamais vu un chat traîner dans cette ville autre que le tien, dit Laurent, pas même dans le quartier est. Je vais voir ce qu’on peut faire.

Ils retournèrent au rez-de-chaussée. Martin avait la mine déconfite. Laurent se prépara à quitter.

« J’ai besoin de me confesser, dit Martin. Je n’ai jamais rien dit de tout cela à personne. Je suis perdu et mon esprit est dans le désordre. Je suis désolé que ce soit tombé sur toi, mais… merci. »

Ils se serrèrent la main.

« Capturez-le », dit Martin.

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Chapitre I

1-8 Le monde de Rim

Plusieurs mois plus tard, à l’automne, Rim ressortit en compagnie de Martin. Ils retournèrent devant le palais où, cette fois-ci, c’était la reine qui adressait un discours à la population.

« C’est la première fois que le roi se fait remplacer. Je suppose que la situation le dépasse tellement qu’il a honte de se montrer en public », dit Martin pour lui-même.

La femme annonça la mise en vigueur d’un couvre-feu sur la cité de Lumasarel. Les gens encore debout dans les rues entre vingt-trois et cinq heures seraient arrêtés ou retournés chez eux, et il en serait ainsi jusqu’à ce que « les choses aillent mieux ».

« Comme si ce genre de politique allait régler quoi que ce soit », dit Martin.

La foule se dispersa à la fin du discours. Un peu plus loin, les gens se regroupèrent autour d’un homme qui soudainement s’effondra sur le sol.

Rim accourut et se fondit dans la masse. Quelqu’un derrière lui déposa un papier dans sa main. Lorsqu’il se retourna, il aperçut un chat se faufiler entre les gens et s’éloigner en courant. La note disait :

Retrouve-nous au même endroit où nous avons parlé la dernière fois. À toute heure du jour ou de la nuit, il y aura quelqu’un qui t’attendra. Viens nous voir, je t’en supplie.

Il serra le papier dans sa main et le glissa dans sa poche.

Martin le retrouva et le prit par le bras. « Je ne peux donc pas te lâcher une seconde? »

Des gardes interrogèrent les gens plus près et ordonnèrent aux autres de s’en aller. « Que s’est-il passé? Avez-vous vu quelque chose? »

L’homme gisait par terre et avait un couteau planté dans le dos, dans l’omoplate, mais personne ne semblait avoir rien vu.

« Que se passe-t-il… dit Martin. Les gens sont-ils à ce point aveugles et stupides? On n’assistera plus aux discours si ça continue comme ça. On évitera les foules de peur d’être la prochaine cible d’un assassin. C’est ridicule. La situation ne s’améliore pas… elle ne peut aller qu’en empirant. Notre pays est gravement malade. »

On vit des gens passer et transporter la victime sur une civière.

Alors qu’ils rentraient, Martin parla à Rim des rois passés qui avaient marqué l’histoire d’Asiya de façon positive par leur courage, leur ambition et la confiance que le public leur accordait; toutes des choses qui manquaient à Marco Vikorich.

De retour, Rim eut le courage d’affronter Martin avec une question qui le taraudait depuis longtemps :

« Monsieur, si vous permettez, dit-il timidement; je sais que les choses ont beaucoup changé depuis, mais il y a quelques années, on a condamné un renard qui avait attaqué le roi et vous vous réjouissiez de le savoir mort. Pourtant, corrigez-moi si je me trompe, vos idées aujourd’hui ne semblent pas si loin des siennes… »

Martin mit un temps avant de répondre :

« Ce renard dont tu parles souhaitait la fin du règne des Hommes. Moi, je souhaite qu’il perdure.

— Avez-vous peur que les Hommes perdent le pouvoir sur Asiya? Avez-vous peur des Fourrures?

— Non. J’ai peur qu’elles sèment la guerre et le chaos, car c’est ce qu’elles feront si on les laisse faire. Elles ont déjà commencé.

— Pourquoi agissent-elles ainsi? »

Martin parut particulièrement tendu. « Je ne sais pas. Ne me pose plus de question. Va te laver.

— Je me suis déjà lavé hier…

— Oui, hé bien, retournes-y! Allez! »

Lorsque Rim se déshabilla, Martin aperçut la note sur laquelle il gardait jusque-là sa main solidement fermée, et la lui prit. Il la lut.

« Qui t’a donné ça? » demanda-t-il.

Rim ne dit rien.

« Regarde-moi. Réponds à ma question. »

Rim leva la tête et affronta le regard de Martin; mais aussitôt il courba l’échine.

« Il s’appelle Vincent, dit-il. C’est un chat comme moi.

— Quand l’as-tu vu la dernière fois?

— L’été dernier, quand j’ai fui.

— Que me caches-tu d’autre?

— Rien, je le jure. »

Ce soir-là, Martin continua de l’interroger, sans jamais avoir les réponses qu’il espérait, car il refusait de croire ce que Rim lui disait. « Je ne sais pas où il est, je ne sais plus. Je ne sais pas pourquoi il veut me parler. Je ne sais rien sur lui, à part son nom.

— Je t’interdis d’aller le trouver, c’est compris?

— Oui, monsieur. »

Les jours suivants, Martin rencontra un homme, qui vivait près de la sortie sud de la ville. Il emmena Rim avec lui et le fit bûcher, du matin au soir. Martin travaillait quelques heures avec lui le matin et le laissait seul le reste de la journée, s’affairant à d’autres tâches. Il sembla gagner en force physique, mais, sans grand manger ni boire, il fut en réalité poussé à bout. Après quelques jours, le moindre effort lui fut douloureux et insurmontable, et il ne sentit plus la force de soulever quoi que ce fût, non pas par paresse, mais par manque d’énergie. Lorsqu’il s’effondra sur le sol, parce qu’il était trop épuisé pour tenir debout, Martin lui donna de l’eau et une pause, puis le travail recommença.

Deux fois par jour, un homme se présentait, arrivant de la campagne, avec ses chevaux et sa charrette. Rim transportait une partie du bois qu’il avait coupé, il le lui donnait, puis l’étranger repartait et le processus recommençait. Lorsqu’il se plaignait qu’il avait faim, Martin n’en faisait rien. « On mangera demain matin. Pas maintenant. Pas le temps », dit-il. Déjeuner, travailler, dormir. Cela dura six jours, et on ne lui donna pas plus d’explication. Toutefois, il remarqua que Martin devenait particulièrement irritable ces jours-ci, mais, il ne s’en rendit pas compte, lui aussi se privait de manger.

Il trouva un éclat de bonheur lorsque l’étranger venu de la campagne lui dit merci avec le sourire. Il semblait être la seule personne reconnaissante des efforts qu’il donnait pour Martin, et faisait preuve d’une sympathie dont il n’avait pas l’habitude.

N’ayant souvenir d’autre paysage que celui de la cité de Lumasarel, il se demanda s’il verrait un jour de ses propres yeux de quoi a l’air le monde au-delà des murs de pierres et des grandes portes.

La nuit, il faisait des cauchemars.

Il était en haut d’un ravin gigantesque d’une centaine de mètres de hauteur en bas duquel coulait une rivière. Quelque chose le pourchassait, mais il était incapable de se retourner, et le seul bruit qu’il faisait était celui du vent qui soufflait et qui semblait souffler et siffler plus fort à mesure qu’il s’approchait. À ce moment, il sauta, mais il ne réussit pas à atteindre l’autre côté; il finit dans l’eau et se noya dans la rivière.

Il se réveilla essoufflé et trempé de sueur. Il était tombé de son lit, car il était couché sur le sol, et il était fatigué et il avait faim et mal à la tête. Il reprit ses esprits et alla s’asseoir à sa table, face à la fenêtre, puis relut la dernière page de son journal, éclairé par la lumière de la lune.

Depuis quelques mois, il en écrivait des extraits en asiyen, lorsqu’il ne trouvait pas les mots pour s’exprimer en français ou lorsqu’il savait que Martin le lirait. Toutefois, c’était un asiyen très approximatif et son vocabulaire s’était gravement appauvri après le temps passé à parler la langue des Hommes.

Il savait pertinemment que ses textes ne reflétaient ni ce qu’il vivait, ni ce qu’il ressentait, mais il était persuadé que chaque songe avait une signification cachée. Il décrivait sa vie de façon très imagée, se basant sur des contes qu’il avait lus ou qu’il s’était imaginés, et adaptait les faits selon sa volonté. Cela lui donnait l’impression d’avoir plus de pouvoir, et ce dans le but à la fois de cacher ce qu’il pensait réellement, de combler son envie de partager et de communiquer, mais aussi d’essayer de rendre le tout un peu plus joyeux et fantastique. De plus, comme il lui arrivait d’écrire tous les jours, il devait se permettre d’inventer des passages.

Inspiré par son rêve, il ajouta quelques lignes, en français :

Alors que je descendis dans la Terre, cette créature me pourchassant passa par-dessus mes oreilles, et lorsque je relevai la tête, je la vis qui emporta avec elle la lumière du soleil. Le courant m’emporte à présent, je l’espère, vers un endroit où ce volant voleur n’aura pas encore frappé.

Il referma le livre, sortit discrètement de sa chambre et descendit les escaliers sans faire de bruit. Il approchait minuit, les maîtres étaient couchés et la maison était terriblement silencieuse; il ne pouvait entendre que le vent en-dessous des battements de son cœur.

Il se rendit à l’arrière de la maison, et tenta sans réelle conviction d’ouvrir la porte de la cuisine, pour se rendre compte qu’elle n’était même pas fermée. Il jeta un œil par l’entrebâillement et resta immobile pendant un instant, à se questionner pour savoir si ce qu’il faisait était honnête. Pris de doute, il fit quelques pas en arrière, fit plusieurs fois le tour de la table de la salle à manger et resta même pendant un long moment immobile à fixer son reflet dans le miroir dans le salon, puis il se décida finalement d’entrer. Il prit un pain, un couteau, et il se découpa une part. Un minuscule morceau; c’était moins que ce qu’on lui donnait d’habitude… mais c’était plus que ce qu’il avait pu manger la dernière journée.

Il mangea tout de suite et s’empressa d’aller ranger ses affaires pour ne pas que l’on soupçonne son passage; mais comme il s’apprêta à remballer le pain, Yolande, qui se tenait à présent au pas de la porte, le surprit et l’appela. Il sursauta, manquant presque crier, puis il se retourna. La lueur de sa bougie l’éblouit.

« J’ai vu que tu n’étais pas dans ta chambre. Que fais-tu encore debout? Tu sais que tu n’as pas le droit d’être ici », dit-elle doucement.

Elle déposa la bougie sur une étagère.

« Je suis affamé, dit Rim. Je n’ai pris qu’un morceau, un seul, un petit. Vous ne le remarquerez même pas.

— Martin t’a interdit de quitter ta chambre. Je vais devoir lui dire que tu voles de la nourriture.

— Non, s’il vous plaît, ne lui en parlez pas, il ne me le pardonnera pas. Je ne survivrai pas un jour de plus si je continue comme ça. Ne lui en parlez pas.

— Je suis désolée, Rim, je dois le faire. Il faut que tu comprennes que tu ne peux pas venir et te servir à ta guise. »

Rim se mit à genoux, implorant. « Que puis-je faire, dans ce cas? J’ai moi aussi faim et soif, tout comme vous, plus que vous. Je n’espère pas pouvoir travailler davantage dans ces conditions. Je m’épuise, je dors très mal et tout mon corps me fait souffrir. Avez-vous déjà eu si faim que vous aviez de la peine à rester debout? Je doute que vous ayez déjà ressenti cette souffrance que j’accepte d’endurer pour vous. Allez-vous faire preuve de compassion cette fois-ci dans votre vie, madame? N’ai-je pas mérité cette petite récompense? Ma santé n’a-t-elle pas une quelconque valeur à vos yeux, ou n’en vaut-elle donc pas la peine?

— Je regrette, mon garçon, je ne peux rien faire pour toi, dit Yolande. Suis-moi, maintenant; tu dois te coucher.

— Je ne peux pas dormir… j’ai besoin de manger. Vous refusez de comprendre.

— Martin sera furieux si tu t’obstines.

— Alors soit, et il me punira dans ce cas, mais au moins, je n’aurai plus faim. Je suis prêt à en payer le prix.

— Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent. Va te coucher! » Elle fit un pas en direction de Rim. « Je vais devoir t’y emmener de force. »

Rim se releva et prit le couteau sur la table derrière lui. « Ne vous approchez pas! dit-il.

— Rim, dépose ça tout de suite, dit fermement Yolande.

— Je ne bougerai pas tant que vous ne m’aurez pas laissé manger.

— Je te dis de déposer ce couteau sur la table, immédiatement! »

Rim ne bougea pas.

« Fais ce que je t’ordonne, dit Yolande.

— Vous n’avez aucune autorité sur moi! » lança le chat.

Yolande fit un autre pas en avant. Elle tentait maladroitement de se donner un air autoritaire qui ne lui seyait pas du tout. « Tu vas venir avec moi comme je te l’ai demandé, garçon. »

Rim parut néanmoins peu certain et apeuré. Il menaça Yolande en pointant le couteau vers elle. « Éloignez-vous! dit-il. Je veux seulement à manger. C’est tout!

— Tu n’auras rien. Tu ne mérites rien! »

Il fonça sur elle et tenta de l’atteindre avec son couteau, mais elle réussit à l’attraper et le retenir. Il se débattit et lui donna un coup de pied, tentant de planter ses griffes dans sa jambe, et réussit à lui couper la peau au niveau du tibia. Elle lâcha prise, puis Rim agita le couteau dans tous les sens et finit par l’atteindre au ventre et à l’avant-bras. Yolande le désarma et le fit laisser tomber son arme, mais aussitôt, il sauta sur elle, la plaqua sur le sol et la battit à coups de griffes.

Martin débarqua dans la pièce et donna à Rim un coup de pied en plein visage. Celui-ci bondit vers l’arrière et s’éloigna un instant. Martin s’agenouilla à côté de sa femme, constatant ses blessures, et tenta de la rassurer.

« Ça va aller, ne pleure plus, je suis là. Oh, ma chérie, pourquoi est-ce donc arrivé? Je vais t’aider, ne t’inquiète pas, je m’occupe de toi », disait-il.

Rim reprit le couteau. Il avait du sang sur les mains.

Martin leva la tête sur lui. « Tu as agressé ma femme, sale bête! »

Rim se tint debout, fixant Yolande sur le sol qui était sous le choc. Il menaça Martin; mais celui-ci, guère impressionné, avança doucement vers lui.

« Lâche ton arme, garçon, dit-il.

— Non…

— Obéis-moi! »

Rim évita son regard.

« Je… ne peux pas… si je lâche, vous allez me battre, dit-il.

— Tu mérites cent fois pire.

— Je sais… (il se mit à pleurer.) Je suis désolé, monsieur.

— Tu ne seras jamais pardonné.

— J’ai honte, monsieur. J’avais seulement faim…

— Tu es une ordure. Tu mérites la mort. »

À ces mots, Rim lâcha le couteau, tourna les talons et s’en fut. Il sortit dehors, dans la cour, puis disparut dans la nuit.

« Où vas-tu? cria Martin. Je te retrouverai, sale bête! »