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Chapitre III

3-4 La rencontre

Nelli n’emmena qu’une couverture et un oreiller, car le temps visiblement pressait. Léopold regagna sa carriole, à bord de laquelle son compagnon de voyage, un dénommé Patrice, s’apprêtait à passer une nuit en plein air. Ils étaient habitués à voyager de cette façon, mais ce jour-ci, la nuit s’annonçait plus mouvementée que prévu.

« Tu te souviens, dit Antoine, quand on était petit, de la ferme de mon oncle? Où on allait se perdre dans les champs et nos parents ne nous retrouvaient que le lendemain…

— Ne me dis pas qu’ils exploitent toujours, dit Léopold.

— Il faut bien qu’ils vivent. Ils n’ont pas tous eu ma chance. Ma femme se trouve là. C’est sur la route au nord de Auray… normalement, c’est toujours nommé Levaland, donc tu ne peux pas te tromper. Je te fais confiance.

— Monsieur, vous… ne me laissez pas… geignit Nelli.

— Je dois m’occuper d’affaires importantes ici, répondit Antoine. Je vous suivrai dans une semaine… l’important, c’est que tu sois sain et sauf à partir de maintenant. J’ai peur que tu ne sois plus en sécurité ici… Léopold et madame Élie s’occuperont de toi en mon absence. Ce sont tous de la famille, ils comprendront, ils t’accepteront et surtout ils te protégeront. On se reverra très bientôt. »

Ils se firent un dernier et long câlin, et Nelli monta à bord.

Lorsqu’ils prirent la grande route, le soleil commençait à se coucher. C’était inhabituel de se lancer ainsi en voyage si tard dans la journée, mais Léopold commençait à s’y habituer; ça et les nuits blanches. Patrice s’occupait de guider les chevaux. Nelli était à l’intérieur mais passait son temps à regarder dehors pour voir Antoine s’éloigner progressivement alors qu’ils se mettaient en route, et lorsqu’il le perdit finalement de vue, il se mit à pleurer. Pendant près d’une demi-heure il ne cessa de pleurer, et Léopold, ne sachant pas très bien où se placer et étant peu à l’aise dans ce genre de situation, jugea préférable de le laisser s’exprimer jusqu’au bout.

Lorsqu’il eut fini, Nelli se retrouva extrêmement gêné, lorsqu’il rouvrit les yeux et se rendit compte d’où il était, de constater que son maître n’était effectivement plus avec lui. Ça le gênait de se retrouver seul avec Léopold, qu’il ne connaissait tout de même pas vraiment, mais surtout, il était embarrassé de lui avoir fait toute une crise devant lui, sans n’avoir rien dit tout du long.

Léopold saisit d’un sac de provisions quelques pommes et en donna la moitié au lapin, qui les dévora presque instantanément. Presque une heure après leur départ, il entama la discussion; et tout de suite il posa les questions sérieuses.

« Dis-moi mon grand… depuis quand tu n’as pas mangé?

Nelli ne semblait pas très disposé à répondre, toutefois il s’y força, davantage par politesse que par intérêt.

« J’ai mangé un peu hier, dit-il. Un ou deux fruits, une morceau de fromage… mon dernier repas complet remonte à quelques jours.

— Que s’est-il passé pour que ton maître arrête de te nourrir?

— Un incident avec un étranger au port… c’était quelqu’un d’important en visite, mais j’ai égaré une partie de ses bagages. Je soupçonne un employé du port de les avoir volés, mais il a fait passer ça sur mon dos. Monsieur a dû le dédommager lui-même. Je suppose que ça lui a fait beaucoup de mal… »

Léopold n’était guère convaincu, mais soit; il y avait autres choses dont il voulait parler.

« Antoine m’a dit que tu avais vécu beaucoup de mauvaises histoires au travail. Tu m’as pourtant l’air bien costaud, sais-tu au moins te défendre?

— Non… Monsieur a essayé de m’apprendre plusieurs fois, mais c’est trop difficile. J’ai horreur de la violence et la vue du sang me lève le cœur. Mes bras s’ils sont forts ne sont que des outils de travail. Mais Monsieur répète souvent que l’habit ne fait pas le moine. J’ai peut-être le physique mais je n’ai pas le caractère des hommes de main avec qui je travaille au port. Et ils font sûr de me le rappeler… »

Sa voix s’enroua lorsqu’il prononça ces derniers mots. Il avait toujours les yeux humides et reniflait souvent lorsqu’il parlait.

« Je comprends que ce soit difficile, dit Léopold. Je suis désolé que tout se passe aussi mal pour toi. Tu devrais en parler avec ton maître si tu n’es pas à l’aise dans ton travail. C’est aussi ton patron.

— Non… il fait déjà beaucoup trop pour moi et il a tellement d’autres choses dont il doit se préoccuper. Je ne veux surtout pas être un fardeau pour lui. C’est pour lui faire plaisir que je fais ça. Si je lui explique comment je me sens vis-à-vis des autres, il sera déçu de moi, et je ne dois surtout pas le décevoir. Pas une autre fois…

— Sinon quoi? »

Nelli ne répondit pas tout de suite et gardait la mine basse en essuyant ses joues de temps à autre.

« Qu’est-ce qui va se passer si tu le déçois?

— Je… je ne sais pas, marmonna Nelli.

— Est-ce qu’il t’a fait mal? »

Le lapin secoua la tête.

Léopold mâcha ses mots. « Regarde-moi, dit-il plus fermement. C’est très important ce que je te demande, alors regarde-moi dans les yeux. Ton maître a arrêté de te nourrir, mais est-ce tout? Est-ce qu’il t’a déjà fait mal? Est-ce qu’il t’a battu? Est-ce qu’il a voulu… abuser de toi? Tu comprends ce que je veux dire, au moins? A-t-il déjà levé la main sur toi, d’une façon ou d’une autre?

— Non… souffla Nelli. Non, jamais.

— Et madame Élisabeth? Je t’interdis de me mentir, renchérit-il.

— Ni l’un ni l’autre.

— Tu en es sûr? »

Léopold ne clignait pas des yeux. Nelli avait du mal à supporter le regarder ainsi. Il commençait à reconnaître l’homme avec qui il avait passé une partie de sa jeunesse.

« Je comprends ce que vous voulez dire, répondit Nelli. C’est la vérité, ils ne m’ont jamais rien fait. Monsieur a toujours tout fait pour me protéger. »

Léopold réfléchit longuement. Antoine n’avait jamais été quelqu’un de violent; toutefois, cela faisait plusieurs années qu’il ne l’avait pas revu, et le temps peut vous changer un homme. Nelli lui semblait quand même sincère, et il n’avait aucune raison de douter de lui : il savait qu’il ne pouvait pas lui mentir.

« Et les gens avec qui il te fait travailler? »

Nelli ne répondit pas. Il ne pouvait plus pleurer, mais il souhaitait en avoir envie rien que pour que cet homme cesse de l’interroger. Les yeux fermés et les poings serrés, il sentit la honte l’envahir de nouveau. Léopold avait déjà deviné la réponse bien avant.

« Est-ce que ton maître est au courant? »

Le lapin secoua mollement la tête. « Ils ont dit que si je parlais contre eux, ils me feraient ligoter à une ancre et jeter à la mer. Et si je les dénonçais, quelqu’un d’autre le ferait à leur place. Ils en sont capables, ils l’ont déjà fait. Je les ai vus. Je vous supplie de ne pas en parler à Monsieur. »

Léopold se cala sur son siège en soupirant. Il comprenait ce que Antoine disait, quand il parlait de ses « histoires », mais visiblement, il en ignorait une grande partie. Il souhaitait que son maître avait d’autres projets pour lui, car il ne donnait pas cher de sa peau s’il devait continuer de grandir dans ce genre d’environnement. Devant une telle négligence, Léopold doutait pouvoir de nouveau faire confiance à ce dresseur.

Leur voyage dura plusieurs jours durant lesquels ils traversèrent le pays de Zen. À force de lui parler et de l’observer attentivement, Léopold réalisa à quel point Nelli était en réalité faible et nerveux, et l’intimidation qu’il vivait au quotidien n’avait jamais fait qu’aggraver son comportement et ses difficultés de sociabilisation. Antoine faisait peut-être des efforts pour le réhabiliter, mais les dommages étaient faits. Durant les premiers jours, il restait assis seul, les jambes pliées et les mains sur les genoux, à regarder dans le vide. Il pensait à Antoine sans cesse, et il lui arrivait toujours de pleurer lorsqu’il se réveillait et se rendait compte qu’il n’était plus avec lui. Après quelque temps, il alla s’asseoir à côté de Léopold, et le coller lui apporta un certain réconfort.

Ce dernier n’avait certes jamais imaginé à quel point une séparation, même de courte durée, pouvait être pour l’animal un choc si important.

 

Lorsqu’il sortit de son sommeil, la carriole était à l’arrêt et Léopold ne s’y trouvait plus. Il devina toutefois qu’il n’était pas arrivé à destination, et il tendit l’oreille pour écouter la conversation qui avait lieu à l’extérieur :

« Je m’appelle Julia et ces animaux sont mes amis et ma famille, dit une voix de femme. J’ai mérité leur respect en les appelant par ce qu’ils sont : des Asiyens. Je ne suis pas dupe, monsieur Tremblant : je connais mes ennemis et je sais déjà ce que vous venez faire à Alandrève.

— Nos activités ne vous regardent pas, répondit Patrice. Vous m’avez bien plus l’air de bandits que de soldats. Je vous suggère de nous laisser passer et de retourner d’où vous venez.

— Vous n’êtes pas en position de suggérer quoi que ce soit », rétorqua Julia.

Nelli distingua les bruits de pas s’approcher, puis il se recroquevilla sur son siège. Lorsqu’il vit le loup, encapuchonné et armé d’une épée, il se mit à paniquer et il couvrit son visage.

« Il y en a un à l’intérieur! annonça le loup à sa troupe.

— Laissez-moi! dit Nelli. Je veux rentrer…

— Pas de panique, l’ami, nous ne te voulons aucun mal. »

Cette Julia, bien qu’étant une humaine, semblait à la tête d’un groupe de Fourrures qui surveillaient la route d’Alandrève. « Je vois que j’ai eu juste, dit-elle. On m’a rapporté suffisamment de choses sur vous, monsieur Tremblant. Pas la peine de me dire ce que vous faites à voyager avec des Fourrures. Je ne vois pas quel genre de mensonge vous pourriez inventer pour vous défendre.

— Ce lapin appartient à Antoine Levaland du pays de Zen. Il voyage avec nous parce que là d’où il vient, sa vie a été sérieusement menacée, dit Léopold. C’est à la demande de son maître que nous le reconduisons à sa famille.

— À sa famille, vous dites, ou à celle de son maître? »

Léopold ne savait que dire. Tous étaient armés, et lui était fatigué.

« Qu’est-ce qui nous fait croire que vous n’êtes pas des voleurs? » dit Patrice.

Les bandits se regardèrent confus, certains exaspérés, à se demander si c’était une vraie question.

« Bientôt, les vies des Fourrures n’auront plus de valeur marchande, répondit Julia. Vu le climat actuel dans lequel notre pays baigne, votre métier n’a plus d’intérêt autre que l’enrichissement personnel. Si vous voulez nous accuser de vol, vous devriez plutôt vous informer de ce qui se passe dans le pays. Si c’étaient vos enfants qu’on vendait, serait-ce du vol de votre part que de vouloir les récupérer?

« Je vous suggère d’abandonner ces Fourrures et de nous laisser nous en occuper. Sinon, votre or ne sera sans doute pas suffisant pour nous. »

Nelli n’était pas rassuré par la proximité du loup, qu’il voyait comme un prédateur et un bandit; lorsqu’il exprima sa peur, ce dernier se montra des plus calmes et compréhensifs. Il retira sa capuche, dévoilant son visage entier, et celui-ci ne trahissait aucune malice.

« Ce ne sera pas facile, dit-il, mais il faut que tu viennes avec nous. Nous sommes comme toi, des animaux. Il ne faut pas te fier aux apparences : je suis peut-être un loup, mais j’ai un cœur tendre et attentif. Tu seras en sécurité avec nous. Hé! Regarde-moi », fit-il doucement. Il lui prit les mains, et leurs regards se croisèrent. « Je m’occuperai personnellement de te protéger, dit-il. Je te le promets… »

Il marqua une pause, car il commençait à s’installer un certain malaise. Comme il regardait Nelli droit dans les yeux, il sentait son cœur battre à vive allure.

« Je m’appelle Manuel, dit-il. Je resterai à tes côtés pour toujours. »

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Chapitre III

3-3 Le mouton

Ils rentrèrent et Nelli se nettoya rapidement. Antoine s’affaira à lui appliquer des bandages. Il l’emmena ensuite au palais, plus à l’est, plus en hauteur; où il avait déjà eu affaire quelquefois, pour y rencontrer l’illustre Samuel Rembrant, seigneur du pays de Zen, et accessoirement, un ami de la famille Levaland, qui possédait la majeure partie des quais de la cité. N’oublions pas que ce jour-là, le palais recevait également une importante visite, celle du roi d’Asiya Marco Vikorich, qui venait séjourner quelque temps au pays. À cette occasion, Rembrant avait organisé un grand banquet cette soirée, auquel Antoine était invité, à sa surprise.

Ils entrèrent dans la grande cour du palais, où une foule s’était amassée. Une partie des gens invités, mais une majorité du peuple qui s’était déplacé pour voir le roi. Les précédents rois d’Asiya ne s’étaient intéressés que très peu au pays de Zen, mais Marco Vikorich y avait déjà fait quelques visites; et cela collait avec l’objectif qu’il s’était fait que de changer les habitudes.

Il n’était pas non plus de coutume pour le roi de s’adresser au peuple comme le faisait Vikorich, mais ce dernier en avait fait sa spécialité, et sa visite en ce jour n’était guère qu’un excuse pour permettre à Rembrant faire de même. Celui-ci espérait renforcer ses liens avec Asiya et ainsi pouvoir remettre le pays de Zen sur la carte, car il avait trop longtemps été mis de côté par le passé.

Plusieurs gens de la région étaient honorés de la visite de Vikorich et de la façon dont il s’adressait à eux directement en organisant ce genre de rassemblement, mais la majorité y restaient tout de même indifférents; pour beaucoup, Samuel Rembrant était le roi du pays de Zen.

Antoine discuta avec quelques personnes d’affaires et Nelli se contenta de le suivre partout. Ils finirent même par rencontrer Léopold qui s’était invité lui-même. Un peu plus tard, Rembrant et Vikorich se manifestèrent enfin, et tous s’agenouillèrent lorsque le roi monta sur l’estrade.

« Cet homme parle, il parle, il parle tout le temps, dit Antoine. C’est à croire qu’il ne travaille pas tellement il passe son temps à parler. Remarque, ça expliquerait des choses…

— C’est un genre qu’il se donne, répondit Léopold. Je n’aime pas, mais pour le paysan moyen qui ne comprend rien à rien, j’imagine que c’est rassurant. »

Samuel Rembrant s’adressait à la foule. Son discours ne sera pas retranscrit ici dans son intégralité, mais certaines grandes lignes interpellèrent les deux hommes :

« Il semble que des animaux qui peuplent certaines régions ne sont pas satisfaits de la façon dont nous les considérons. Que ce soit dans la rue, à la maison ou au gouvernement… et ils ont raison. […] Dorénavant, toutes les Fourrures qui auront l’âge seront citoyennes d’Asiya, à l’instar des hommes et des femmes, et elles jouiront à ce titre des mêmes droits et de la même protection que les humains. […] Nous savons que ces nouvelles lois auront un grand impact dans la vie de certains d’entre vous, humains comme animaux. Même si nous ne sommes peut-être pas conscients de l’ampleur du problème dans notre région, le pays de Zen a décidé de suivre le mouvement et de bannir la pratique de l’esclavagisme sur son territoire, d’abord par solidarité avec nos confrères de Kusama et de Salamey, et d’un peu partout au pays, qui traversent des temps difficiles et doivent faire face à la colère et à la violence de plus en plus grandes des Fourrures, mais également et surtout par respect pour ces animaux avec qui nous partageons notre terre. […] Par décret de notre roi, Marco Vikorich, il a été décidé que tous les chasseurs, les dresseurs et les marchands d’esclaves qui n’auront pas mis fin à leurs activités d’ici le premier septembre mille cinquante-trois — dans deux semaines, donc — seront recherchés et traînés devant la justice, et il en sera de même partout à Asiya. Nous comptons sur la population pour que le message se rendre dans toutes les communautés du pays de Zen. »

Il n’en fallut pas plus pour alarmer Léopold, qui traîna Antoine et Nelli hors de la cour du palais.

« Je le savais, dit-il alors qu’ils descendaient les rues. Je savais qu’il allait faire ça. Ça fait des mois que les seigneurs en parlent et que les rumeurs circulent. Ils ont presque tous commencé à affranchir les esclaves qu’ils possédaient.

— Oui, j’en ai entendu parler. Rembrant l’a fait au printemps. Plusieurs animaux relâchés ont disparu ou ont été retrouvés morts quelques jours après…

— C’est décidément un abruti… c’est bien la preuve qu’il ne se soucie pas d’eux. Et c’est nous les méchants dans sa tête.

— Monsieur Levaland! Monsieur! » Renaud courait à sa rencontre. « Monsieur, je vous cherchais… je vous ai vu là-haut. J’ignorais que vous vous intéressiez à la visite du roi.

— Nous avons été invités à la fête de ce soir, mais je ne sais pas si j’y irai, répondit Antoine.

— Vous devriez! Monseigneur Rembrant a mis la ville sens dessus dessous pour trouver des invités de marque pour remplir la salle.

— Aucun doute! S’il a pensé à moi, c’est qu’il est rapidement venu à court d’idée.

— Ne dites pas ça de vous, monsieur! Vous possédez une des plus importantes compagnies du pays de Zen. C’est grâce à vous qu’on a l’argent qui rentre! Je suis certain qu’il vous a en grande estime.

— N’en parlons pas », dit Antoine avec dédain.

Le vieil homme s’approcha, fit dos à Léopold et Nelli, pour demander plus bas :

« Je voulais vous demander une faveur… je me demandais s’il était possible… évidemment si vous voulez, hein! C’est vous le maître… s’il était possible de nous louer les services de votre garçon pour ce soir.

— Que… de quoi? » répondit Antoine. Il était tellement déconcerté qu’il mit un temps à accepter qu’il eût vraiment entendu ça.

Renaud bégayait; ça le rendait visiblement nerveux de poser la question et de se justifier.

« Le palais reçoit beaucoup d’invités à la fois et nous craignons que monseigneur Rembrant ne dispose pas d’assez de serviteurs pour assurer le service de ce soir, dit-il. Nous cherchons de l’aide où nous pouvons en trouver.

— Ça va pas, vous l’avez regardé? Vous croyez que quelqu’un comme lui peut faire ce genre de travail? Je sais comment ça se passe… un lapin, en plus. C’est pas comme si c’était un homme. Les invités vont passer la soirée à se moquer de lui, et il va me faire une dépression. Je n’accepterai pas ça. Je suis désolé, ce n’est pas un travail pour lui.

— C’est sûr, il n’est pas habitué; on ne lui demande pas de soulever des caisses, mais il y a sûrement moyen… »

Antoine l’interrompit, dit fermement : « Si Nelli vient à cette soirée, ce sera en ma compagnie. Personne ne le touchera. Débrouillez-vous. »

Renaud recula doucement. « Oui, monsieur. Je comprends tout-à-fait. » Il continua, à l’attention des trois, toujours un peu nerveux : « J’espère que vous serez présents ce soir. Souper dans la même salle que le roi, ça ne se refuse pas. » Il s’en retourna vers le palais.

Léopold s’approcha. « Tu ne vas pas y aller, dis-moi?

— Évidemment que non. Après ce qu’ils nous ont annoncé là, on risque de mal me regarder. »

Nelli était gravement soulagé. Après ce qu’il venait de vivre, l’idée d’un banquet le terrifiait au plus haut point.

« Je n’y crois toujours pas, à cette histoire de loi, continua Léopold. Il va renoncer à toutes ses convictions rien que pour plaire à Asiya. J’avais du respect pour lui, avant cette histoire. C’est beau, la fierté d’un peuple, mais le souverain ne fait que suivre le courant… Tous les seigneurs d’Asiya n’ont plus l’influence qu’ils avaient. » S’apercevant de l’attention que Nelli leur portait, Léopold s’approcha d’Antoine : « Laisse-nous juste une minute », dit-il. Ils se mirent à l’écart pour continuer la conversation à l’abri des oreilles du lapin.

« Tu vas faire quoi? Tu penses qu’ils vont vouloir te l’enlever? demanda Léopold.

— Je ne sais pas. Je ne pense pas avoir assez d’argent pour convaincre qui que ce soit. Moi, ma question, c’est que vont-ils en faire… il a seulement onze ans. Ils ne peuvent pas le laisser sans surveillance. Même si c’est… un peu différent avec eux… légalement, ce n’est qu’un enfant. Et… c’est un membre de la famille, aussi. C’est un peu mon fils. »

Antoine se grattait la tête vigoureusement. Il ne savait pas ce qu’il devait croire, mais chose certaine, il était très inquiet.

« Tu pourras sûrement le faire passer pour ton fils adoptif, ou je ne sais quoi. Tu expliques qu’il n’a pas de famille et que tu l’as élevé depuis tout le temps… c’est pas comme si t’abusais de lui, de toute façon. Vikorich utilise un peu la notion d’esclavage à toutes les sauces. Il y a sûrement moyen d’arnaquer quelque chose. »

Antoine semblait peu convaincu. « Ouais… c’est déjà plus ou moins ça, en vérité. Mais l’excuse me semble facile. Tout le monde voudra dire ça pour espérer sauver son cul. Et si tu veux parler d’abus, n’oublie pas qu’on peut faire dire ce qu’on veut à un esclave. Il y en a qui ne se gêneront pas. Je n’ai pas envie de payer pour eux… »

Nelli s’immisça précipitamment entre les deux et se jeta sur Antoine, le serra dans ses bras et éclata en sanglots. Antoine fut pris de court, ne comprenant pas la raison de cet élan soudain d’émotions, mais il l’enlaça pour le réconforter. Devant le regard consterné de Léopold, Antoine haussa les épaules.

« Détends-toi, dit-il doucement. Explique-moi ce qui ne va pas.

— Il veut m’avoir, monsieur, pleura-t-il. Il ne me laissera pas. »

Antoine regarda autour d’eux. Il reconnut, plus loin, au coin de la rue, le capitaine Henry Calum. Il était accoté contre le mur d’un immeuble et jouait avec son couteau. Il était en train de les observer, mais impossible de savoir depuis combien de temps. Lorsqu’il croisa le regard d’Antoine, il esquissa une grimace exprimant son dégoût. Puis, se redressant, il glissa son pouce sous son cou en tirant la langue, et s’en alla.

« Je croyais qu’il devait quitter aujourd’hui… » songea Antoine.

Ils rentrèrent alors qu’il commençait à se faire tard, pour continuer leur entretien en un lieu plus sûr et familier pour Nelli, qui se sentait ébranlé.

« Il y a eu une autre histoire aujourd’hui », dit Antoine, indiquant à son invité de s’asseoir. Nelli se coucha par terre, devant la cheminée sans feu, mais c’était son souhait. « Quelqu’un à qui je devais de l’argent… j’ai envoyé Nelli le lui rendre, et il a essayé de le kidnapper pour le ramener chez lui. C’est un Valand, à quoi je m’attendais… mais je ne pensais pas qu’il pouvait être dangereux.

— Tu n’es pas Valand toi aussi? rigola Léopold.

— Plus depuis trois générations… j’y suis déjà allé quelquefois, crois-moi, on n’a pas à se plaindre, ici. Ils n’ont pas de Fourrures chez eux. Ils doivent trouver ça… exotique, je ne sais pas. Il doit y avoir un marché assez obscur et lucratif. Mais là c’est allé trop loin, je crois. Ce qu’il voulait, c’était le ramener chez lui pour le manger.

— Oh! Merde! » s’exclama Léopold. C’était la première fois qu’il entendait parler de gens qui mangeaient des Fourrures, et il était gravement choqué de l’apprendre. « Mais… je… mais, il est con?

— Un lapin c’est un lapin, répondit Antoine en haussant les épaules.

— Enfin, quand même, dit Léopold en se prenant la tête dans ses mains. On ne parle pas d’un animal sauvage…

— Ce n’est pas la peine de chercher une logique dans ses motivations… c’est la dernière fois qu’il met les pieds ici. J’ai eu des soucis avec lui par le passé et je me suis déjà occupé de bannir sa compagnie du port. Il n’est pas près de jeter l’ancre de nouveau dans le coin. Cela dit… son départ était prévu il y a plusieurs heures. Je me demande ce qu’il fabrique. La fête de ce soir monopolise déjà la moitié des gardes de la ville; ça risque d’être compliqué de le forcer à s’en aller.

« Tu comprends pourquoi je t’ai dit que ce n’était pas facile, continua-t-il plus bas. Entre ce qui s’est passé aujourd’hui et les autres histoires qu’il y a eu avant, je me demande si ce n’est pas trop pour lui. Tu sais, à force de tirer sur la corde… à un moment, tout vient à lâcher.

— Tu as peur? »

Antoine hocha la tête silencieusement.

« Moi, j’ai peur », dit Nelli. Il s’adressa à eux sans les regarder, sans se retourner.

Les deux hommes se fixèrent longuement.

« Tu quittes quand? demanda Antoine.

— Dans deux jours, normalement…

— Changement de programme. »

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Chapitre III

3-2 Le jeu du prédateur

Nelli fit son chemin jusqu’au port. Il gardait fermement sa bourse contre lui et évitait de croiser le regard des gens qu’il voyait, car il n’était jamais en confiance seul face à des inconnus. Il réussit à demander son chemin à un des hommes de main qui travaillait sur le pont qui lui montra sèchement où trouver ce qu’il cherchait.

Lorsqu’il frappa à la cabine, le capitaine cria à travers la porte : « C’est pour quoi?

— Je viens de la part d’Antoine Levaland. Vous aviez un contrat, je crois.

— Uh. C’est ouvert », grogna Henry.

Il trouva le capitaine allongé sur son lit juste à la droite, qui lui faisait face. Il avait visiblement interrompu sa sieste. Le vieux tendit le bras afin qu’il lui donne son argent.

« Tu vas attendre que j’ai fini de compter avant de t’en aller », dit-il.

Nelli hocha la tête mais jugea préférable de parler le moins possible en sa présence. Henry ne prenait même pas la peine de se redresser et vida le contenu de la bourse directement sur son ventre avant de compter paresseusement l’argent.

« C’est toi Nelli? dit-il.

— Oui mons… capitaine. » Il sentait déjà son cœur s’accélérer et le jugement de l’homme envers lui.

— Tu m’as l’air vraiment très jeune pour travailler au port.

— J’ai onze ans, je deviens un adulte. »

Henry ricana. « C’est ça, un adulte… sois gentil et donne-moi à boire le temps que je compte ça. Il doit m’en rester un fond, quelque part par là… »

La bouteille traînait salement par terre de l’autre côté de la cabine. Nelli s’en empara par l’embout et, de sa nervosité et sa maladresse, elle lui glissa des mains alors qu’il la débouchait et s’apprêtait à la rendre, et elle éclata sur le sol.

« Ah! Sale bête! cracha Henry. Tu fais attention à ce que tu fais, des fois? »

Nelli constata avec horreur le dégât qu’il avait causé. « Je… oh, bégayait-il, tout tremblant, pardonnez-moi… capitaine! C’est ma faute. J’ai manqué d’aisance et j’ai eu un moment de faiblesse…

— Mais oui, mais oui! l’interrompit-il. Arrête de t’excuser et ramasse-moi ce bordel avant de te faire mal. »

Nelli se pencha et s’affaira à ramasser les morceaux de verre en renchérissant sur ses excuses.

« Je suis tellement confus. N’en tenez pas rigueur à monsieur Levaland, je vous en prie. C’est uniquement ma faute. Vous prendrez les sanctions qui s’imposent.

— Mais arrête de pleurer comme une fillette, dit Henry. Je te dis que c’est pas grave. J’ai des pleines caisses de vin en bas. Ton maître me la redevra, c’est tout. Regarde, il y a des linges qui traînent un peu partout, sers-t’en pour essuyer. »

Le capitaine reprit lentement le compte de ses pièces pendant que Nelli était agenouillé par terre et nettoyait en silence.

« Ça fait longtemps tu travailles pour Antoine Levaland?

— Depuis toujours… pardon, au moins six ou sept ans.

— Il doit te faire vachement confiance pour te laisser te promener seul comme ça.

— Je crois lui avoir montré que j’en étais digne…

— Il doit surtout beaucoup t’aimer. N’est-ce pas? »

Nelli mit un temps à répondre :

« Pas autant que moi je l’aime. »

Le capitaine se leva de son lit puis s’avança vers Nelli. Ce dernier était terrorisé; il déglutit et chercha le courage de se relever, mais avant qu’il ne pût, Henry l’assomma d’un coup sec sur le côté de la tête. Le lapin s’écrasa par terre, puis s’en suivit d’un dernier coup de pied sur le crâne, et il perdit conscience.


Nelli reprit lentement ses esprits, mais lorsqu’il fut en mesure de comprendre où il se trouvait, il ne se souvenait plus s’y être rendu. Il se trouvait dans la cale du bateau, il avait les mains enchaînées à un anneau d’ancrage au plancher, et les extrémités de son corps étaient ensanglantées en raison des coupures qu’il s’était infligées plus tôt.

Il distingua l’homme assis sur une caisse devant lui, le même que tout à l’heure, qui s’était ouvert une nouvelle bouteille. Lorsqu’il le vit éveillé, il prit la parole :

« Je te l’avais dit qu’il m’en restait d’autres!

« Moi je l’aime pas, Antoine. Je sais pas… il a l’air hypocrite. Toujours gentil, honnête… généreux… il pourrait faire comme tout le monde et s’intéresser à l’argent, mais on dirait que ça lui passe dix pieds au-dessus de la tête. C’est pas bien grave, à la limite… mais quand j’apprends que le gars, il s’est payé un esclave personnel, et qu’il le fait travailler pour ses copains sans rien demander en échange… ça me rend malade. Toujours les mêmes qui ont tout.

« Nous, on est loin de rouler sur l’or… entre les impôts, la guilde, le salaire des gens pour faire fonctionner ce navire… sans parler de la concurrence. Non, je crois que je suis dû pour me retirer. J’en ai marre de la mer. C’est même pas ce que je voulais faire au début. Je vais… partir dans l’est, je crois. »

Il se leva et s’approcha du prisonnier qui commençait à paniquer.

« Mais avant, je vais te ramener au pays. Tu vas voir, c’est un bel endroit, Prével. Avec mes hommes on va faire un grand banquet pour fêter ma retraite. Tu seras notre invité. » Il s’agenouilla devant lui, sortit son couteau de poche et caressa sa lame contre le cou de Nelli. « Tu seras tout à ton honneur. Tout le monde sera content de t’avoir avec nous. » Il descendit son couteau et feignit de découper les différentes parties de son corps. « Une petite partie pour chaque invité… un gros morceau pour moi. »

Nelli était tremblant de peur et se mit à pleurnicher.

« Pourquoi tu es nerveux? Je ne vais pas te tuer… pas aujourd’hui. Quelqu’un d’autre s’en occupera.

— Je n’ai rien avalé depuis quatre jours, dit Nelli. Je ne suis rien qui puisse assouvir votre appétit. Je pourrai vous servir beaucoup mieux si vous me gardez en vie.

— Tu plaisantes? Tu passes tes journées à transporter des caisses… tu dois forcément avoir un peu de muscle autour de l’os. »

À ce moment, l’un des hommes de main descendit dans l’escalier et s’adressa au capitaine :

« M’sieur! Il y a quelqu’un qui voudrait vous rencontrer dehors, affaire importante apparemment.

— Donnez-moi cinq minutes! Ces imbéciles de bureaucrates, de commerçants, d’inspecteurs… je suis si fatigué de toute cette mascarade. Ne t’en fais pas, mon petit, je ne suis pas aussi cinglé que j’en ai l’air. Je suis juste vieux… et… nostalgique.

— C’est… mais qu’est-ce qu’il fait là, lui? demanda l’ouvrier derrière.

— Je nous ai déniché un petit cadeau qu’on va rapporter à Prével avec nous.

— Et vous comptez vous en servir pour quoi?

— On va en faire du ragoût! lança Henry en rigolant.

— Du ragoût? Vous capturez un esclave comme celui-ci et vous comptez ne pas l’utiliser? » Cet homme ne semblait pas tellement d’humeur à rire.

« George, je suis votre capitaine, vous n’avez pas à discuter mes actions ni mes ordres, dit Henry. On va ramener ce lapin au pays. On organise une petite fête pour célébrer la fin du voyage et on incorpore un peu de lapin au menu, voilà. On doit lever l’ancre en après-midi.

— Vous avez une idée du prix que ça coûte, une bête comme ça? C’est le garçon de monsieur Levaland de Zen, juste. Ça fait des heures qu’il le cherche. Si on lui rend pas, il va nous faire égorger.

— Je sais de qui il s’agit! Franchement. Il n’est pas obligé de savoir que c’est nous qui l’avons, si? Un beau lapin comme ça, en liberté dans une ville comme celle-ci, ça attire l’œil et l’envie, c’est sûr. N’importe qui aurait pu s’en prendre à lui. Certainement pas le vieux capitaine d’un bateau marchand…

— Je vous laisse le soin d’aller le convaincre… il vous attend sur le pont.

— Rah! Mais dites-lui que je suis sorti. Je ne veux plus le voir.

— Vous devriez y aller. Il se doute bien qu’il est ici, il dit qu’il l’a expressément envoyé vous rencontrer. Il dit qu’il va fouiller le bateau. Qu’est-ce que vous croyez? On est chez lui, ici… »

Henry se releva, écœuré. « Chez lui, répéta-t-il en grognant. Je lui ferais brûler son port de merde avant de partir. » Il se dirigea vers l’escalier en jurant. « Vous me le surveillez, continua-t-il. Si je vous surprends à le laisser partir, y a pas que votre paye à qui vous pourrez dire adieu. » Il disparut.

« Quel gaspillage ce serait de te manger vu tout ce à quoi tu serais utile, dit George. Je vais te libérer, mais c’est bien parce que tu es avec monsieur Levaland. Considère-toi chanceux…

— Merci infiniment, Monsieur, dit Nelli. Je vous dois la vie…

— Non, non, ferme ta gueule. Ça ne me fait pas plaisir de te sauver. Un garçon comme toi, c’est exactement ce dont on aurait besoin ici. Seulement, ton maître a le pouvoir de me faire arracher la tête si je te fais du mal. Tu le remercieras lui, plutôt. Et remercie le capitaine d’être con comme ses bottes… »

Aussitôt sur le pont, le lapin vit Henry et Antoine discuter près de la passerelle. Il courut les rejoindre à toute vitesse, puis arrivé devant son maître, il se prosterna à ses pieds. « Merci, merci, merci », répétait-il, encore tremblant et en pleurs.

« Capitaine Calum, qu’est-ce que ça signifie?

— Ce jeune garçon a eu un malaise, dit Henry. Une sorte de crise. Il a marché sur des morceaux de verre et s’est coupé les pattes et les mains. À la vue de son propre sang, il est tombé sans connaissance. Je ne savais pas trop quoi faire pour l’aider.

— Oui, c’est son genre, répondit Antoine. Il a la force, mais c’est une petite nature. C’est pour ça que je fais gaffe.

— Excusez-moi de vous avoir mis inquiet, reprit Henry. Je ne savais pas combien de temps il resterait dans les vapes. Je ne pensais pas qu’il s’était fait aussi mal. Il s’est réveillé il y a seulement peu. Il avait tout de suite hâte de vous revoir. »

Antoine indiqua à Nelli de se relever, puis ils quittèrent le port. Arrivé sur la rue, l’homme examina d’abord ses blessures sur ses mains, puis il examina sa tête. Il distingua très clairement la marque des coups que le vieux capitaine lui avait donnés.

Il serra Nelli dans ses bras. « Je n’aurais pas dû te laisser seul avec Calum. Je suis d… » Il interrompit sa phrase, comme s’il avait lui aussi de la gêne à s’excuser, mais son expression changea ensuite, et il reprit, sous un ton plus ferme : « Je ne ferai plus l’erreur de te laisser seul.

— Monsieur, les humains mangent-ils les Fourrures? » finit par demander Nelli.

Antoine soupira longuement, ne sachant trop quoi répondre sans le bouleverser. « Certains chasseurs le font… les étrangers, surtout. Ce n’est pas répandu, heureusement… c’est très mal vu dans notre pays, et c’est interdit par la loi.

— Monsieur, c’est dégoûtant et cruel, dit Nelli, toujours les larmes aux yeux.

— Hélas, ainsi sont les gens, répondit Antoine. Personne n’essaiera de te manger. Tu es sous ma protection. »

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Chapitre III

3-1 L’ouvrier

C’était l’été partout sur Asiya; mais pour la côte du pays de Zen, situé à l’ouest en bordure de la mer, l’été n’était que de pluies et de vents. Heureux pour elle que cette mer fût un canal important pour la pêche, qui faisait vivre la région, et pour le commerce avec les pays au sud, ce qui faisait bien l’affaire d’Asiya.

Le pays de Zen n’était pas un pays à proprement parler, mais il restait culturellement bien différent des autres régions d’Asiya du fait de sa proximité avec la mer et de l’isolement de la population derrière les montagnes. Les premiers Hommes à l’avoir colonisé y étaient venus pour atteindre le bout du monde et fuir leurs origines et la fondation de la cité de Zen remonte aux premiers instants du pays. Les mentalités étaient différentes, mais la nature de l’Homme, elle, restait la même…

Quelque part sur une rue de commerçants, un jeune ouvrier s’affairait à décharger des caisses de marchandises venues de terres lointaines. Des épices, des graines de café, des alcools… il ne savait plus ce qu’il transportait, mais c’était assurément important pour quelqu’un, puisque leur propriétaire, un dénommé Renaud, surveillait ses activités.

« Si je m’attendais à ça! dit ce dernier. J’avais demandé à mon garçon de venir pour aider à transporter, mais je vois que vous avez pensé à tout. Je n’aurai plus besoin de le déranger pour ça. Il est vaillant, mais tellement pas fait fort.

— Il est vaillant, le mien! répondit Antoine. Et il ne coûte pas cher de main d’œuvre. Je peux vous le prêter si vous avez de nouveau besoin de lui. À condition que vous me le redonniez en un seul morceau. Il m’a causé des problèmes avec d’autres personnes qui se croyaient tout permis. Ça l’a traumatisé, je crois. Enfin, c’était il y a assez longtemps…

— C’est bien fait ces petites bêtes, dit Renaud. Ça résiste à tout et ça peut tout faire. Toi! dit-il au larbin; toi, tu es une force de la nature. Comment tu t’appelles, dis-moi? »

Le garçon s’était arrêté et regardait aux pieds de son interlocuteur, et parut légèrement embarrassé du compliment. « Je m’appelle Nelli Levaland, Monsieur », dit-il. Il reprit aussitôt son travail.

« Vaillant mais plutôt timide, reprit Renaud.

— Pas timide… juste qu’avec le temps, il a appris à surveiller ce qu’il dit. Enfin, il doit y avoir un peu de timidité quand même… c’est dans leurs gènes, je crois, aux lapins.

— Merveilleux! Écoutez, je dois vous laisser, j’ai quelques affaires urgentes à régler pour cet après-midi. S’il y a quelque chose, mon fils est à l’intérieur, il vous aidera comme il peut…

— À plus tard, dans ce cas », dit Antoine. Ils se serrèrent la main rapidement, et le vieux Renaud prit la rue.

Antoine alla aider le lapin à transporter les derniers sacs. Alors qu’ils terminaient, un autre homme les approcha, et sa voix parut étrangement familière à Nelli :

« Antoine Levaland? » interpella l’inconnu.

Antoine mit un temps à reconnaître la personne devant lui; et lorsqu’il se rappela son nom, il fut aussi surpris que content.

« Léopold Tremblant! lâcha-t-il. J’avais oublié que… mon Dieu… je… (Antoine bégayait sous la surprise.) Comment vont les choses? Que me vaut ta visite? »

Antoine fit discrètement mais prestement signe à Nelli de venir le saluer.

« Calme-toi! J’étais de passage, ç’aurait été maladroit de t’oublier… après toutes ces années sans nouvelles. »

Nelli mit un genou à terre devant Léopold. « Mes hommages, très cher. Les meilleurs amis de Monsieur sont d’autant les miens, dit-il.

— Nelli, c’est toi! dit Léopold. Que fais-tu, mais relève-toi, mon garçon! » Il l’invita à se redresser en lui prenant la main. « Comme tu as grandi! Quand je t’ai vu tu ne m’arrêtais pas à la taille… et maintenant regarde-toi! »

Nelli faisait la même grandeur, mais ses oreilles de lapin étaient toutes rabattues. Léopold les lui caressa ainsi que la tête. Le lapin détourna le regard, visiblement gêné.

« Il n’arrête pas de grandir! dit Antoine. Aussi bien que les gens commencent à avoir peur de lui. Dans un an il va avoir l’air d’un colosse. Hé, tu te souviens de lui, dis? ajouta-t-il à l’intention de Nelli.

— C’est moi qui m’occupais de toi quand tu étais tout petit, dit Léopold. Je t’ai appris tes premiers mots.

— J’ai de vagues souvenirs, répondit Nelli.

— Excuse-nous, juste un moment », dit Antoine. Il emmena Nelli à l’écart puis lui dit, plus bas : « Tu veux manger aujourd’hui?

— Ce serait merveilleux, dit Nelli en frottant son ventre affamé.

— Tu vas avoir l’occasion de rattraper ta bêtise de la dernière fois. Tiens, va rapporter la charrette, et va au quai porter cet argent au capitaine du bateau. (Il lui laissa sa bourse.) Tu sais, c’est le vieux de tout à l’heure avec qui j’ai discuté quand on a commencé à charger. Si tu dois l’appeler, c’est capitaine Henry Calum. Hé, je compte sur toi pour ne pas faire de connerie. Il y a pile poil le montant que je lui dois là-dedans. Si tu perds une seule pièce, ça va mal aller pour toi. Je veux te revoir dans trois quarts d’heure maximum, compris?

— Sans faute, Monsieur », dit Nelli. Il s’en alla.

Léopold s’approcha. « Comment va-t-il?

— Il s’en sort, répondit Antoine. Il avait beaucoup de mal avec les gens au début, mais il s’habitue tranquillement et il devient autonome. Il part de loin… il ne l’a pas eue facile.

— Ce n’est jamais facile pour elles… surtout dans une région comme ici. Les gens les regardent de haut et les méprisent souvent, même sans les connaître. C’est mauvais pour leur estime. On ne s’en rend pas compte, mais ces bêtes sont plus fragiles qu’elles n’y paraissent. Et la famille, comment va-t-elle?

— Très bien! Élisabeth et notre fille sont parties chez mon frère, à Alandrève… je ne peux pas quitter comme je le veux, surtout pas en été, donc je reste un mois seul ici avec Nelli. »

Léopold sourit. « Je suis content que vous alliez bien. On ne peut pas en dire autant de moi. (Il soupira longuement.) Antoine, mon ami, j’ai grand besoin que tu me viennes en aide. »