3-2 Le jeu du prédateur

Nelli fit son chemin jusqu’au port. Il gardait fermement sa bourse contre lui et évitait de croiser le regard des gens qu’il voyait, car il n’était jamais en confiance seul face à des inconnus. Il réussit à demander son chemin à un des hommes de main qui travaillait sur le pont qui lui montra sèchement où trouver ce qu’il cherchait.

Lorsqu’il frappa à la cabine, le capitaine cria à travers la porte : « C’est pour quoi?

— Je viens de la part d’Antoine Levaland. Vous aviez un contrat, je crois.

— Uh. C’est ouvert », grogna Henry.

Il trouva le capitaine allongé sur son lit juste à la droite, qui lui faisait face. Il avait visiblement interrompu sa sieste. Le vieux tendit le bras afin qu’il lui donne son argent.

« Tu vas attendre que j’ai fini de compter avant de t’en aller », dit-il.

Nelli hocha la tête mais jugea préférable de parler le moins possible en sa présence. Henry ne prenait même pas la peine de se redresser et vida le contenu de la bourse directement sur son ventre avant de compter paresseusement l’argent.

« C’est toi Nelli? dit-il.

— Oui mons… capitaine. » Il sentait déjà son cœur s’accélérer et le jugement de l’homme envers lui.

— Tu m’as l’air vraiment très jeune pour travailler au port.

— J’ai onze ans, je deviens un adulte. »

Henry ricana. « C’est ça, un adulte… sois gentil et donne-moi à boire le temps que je compte ça. Il doit m’en rester un fond, quelque part par là… »

La bouteille traînait salement par terre de l’autre côté de la cabine. Nelli s’en empara par l’embout et, de sa nervosité et sa maladresse, elle lui glissa des mains alors qu’il la débouchait et s’apprêtait à la rendre, et elle éclata sur le sol.

« Ah! Sale bête! cracha Henry. Tu fais attention à ce que tu fais, des fois? »

Nelli constata avec horreur le dégât qu’il avait causé. « Je… oh, bégayait-il, tout tremblant, pardonnez-moi… capitaine! C’est ma faute. J’ai manqué d’aisance et j’ai eu un moment de faiblesse…

— Mais oui, mais oui! l’interrompit-il. Arrête de t’excuser et ramasse-moi ce bordel avant de te faire mal. »

Nelli se pencha et s’affaira à ramasser les morceaux de verre en renchérissant sur ses excuses.

« Je suis tellement confus. N’en tenez pas rigueur à monsieur Levaland, je vous en prie. C’est uniquement ma faute. Vous prendrez les sanctions qui s’imposent.

— Mais arrête de pleurer comme une fillette, dit Henry. Je te dis que c’est pas grave. J’ai des pleines caisses de vin en bas. Ton maître me la redevra, c’est tout. Regarde, il y a des linges qui traînent un peu partout, sers-t’en pour essuyer. »

Le capitaine reprit lentement le compte de ses pièces pendant que Nelli était agenouillé par terre et nettoyait en silence.

« Ça fait longtemps tu travailles pour Antoine Levaland?

— Depuis toujours… pardon, au moins six ou sept ans.

— Il doit te faire vachement confiance pour te laisser te promener seul comme ça.

— Je crois lui avoir montré que j’en étais digne…

— Il doit surtout beaucoup t’aimer. N’est-ce pas? »

Nelli mit un temps à répondre :

« Pas autant que moi je l’aime. »

Le capitaine se leva de son lit puis s’avança vers Nelli. Ce dernier était terrorisé; il déglutit et chercha le courage de se relever, mais avant qu’il ne pût, Henry l’assomma d’un coup sec sur le côté de la tête. Le lapin s’écrasa par terre, puis s’en suivit d’un dernier coup de pied sur le crâne, et il perdit conscience.