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Chapitre I

1-1 Les adieux de Léopold

Chapitre I : Des animaux et des Hommes

Léopold arriva en Alandrève vers quatre heures. La ville n’était pas gardée, on laissait entrer et sortir n’importe qui : des voitures venues de la campagne, de la côte ou même d’autres pays pouvaient passer sans peur de devoir s’arrêter. Dans sa main gauche, il tenait une laisse de cuir, attachée à l’autre extrémité à un jeune chat. Celui-ci était couché et dormait sur le banc, la tête reposée sur les genoux de Léopold. Il était très jeune, mais déjà trop vieux et trop grand pour passer pour un chat domestique, même à première vue. À bord de la carriole avec lui, deux hommes faisaient office de garde du corps. L’un d’eux dormait, mais Léopold n’avait pas fermé l’œil de la nuit; il n’avait pas bougé d’un poil; il avait regardé le paysage nocturne défiler tout autour de lui, comme il l’avait fait la nuit précédente et plusieurs autres avant.

Il serrait, dans sa main droite, un message qu’il avait reçu et chiffonné avec frustration et désarroi. Son vieil ami avait disparu. Les forces de Kusama avaient mis sa tête à prix. Il devait partir.

Il rencontra Martin Lembert à la capitale Lumasarel. Martin résidait dans le quartier sud de la ville; c’était le quartier que préféraient les gens riches, car on y retrouvait les plus belles et les plus grandes maisons. Léopold adorait cet endroit et regardait les bâtiments avec envie en pensant qu’il avait mené, les dernières années, une vie de nomade et, depuis quelques mois, de criminel en cavale, et qu’il n’avait jamais connu le confort et le grand luxe auquel ses seuls meilleurs amis avaient droit.

« Désolé de ne pas pouvoir rester, dit Léopold. Je ne peux plus traîner ces animaux avec moi. Je n’ai plus le droit. Si je m’étais fait arrêter, en chemin, nous ne nous serions plus revus. Les temps changent, mais les gens restent accrochés à leurs habitudes. Je dois me trouver un nouveau métier si je ne veux pas qu’on m’envoie pourrir en prison.

— Comme les autres voleurs et les assassins de ce monde, dit Martin. Que m’emmènes-tu? J’espère qu’il ne t’a pas trop causé de problèmes. »

Léopold fit descendre le chaton.

« Il est tranquille, dit-il. Il s’appelle Rim, il vient de Salamey. Je ne connais pas son âge, mais je dirais, à vue de nez, qu’il doit avoir au moins cinq ans.

— Cinq ans? Il est bien trop jeune, dit Martin.

— Comment ça, trop jeune? Plus ils sont jeunes, plus ils sont faciles à dresser; tu le sais mieux que moi. Ce n’est pas le premier que tu vois. Et puis j’ai dit environ, hein, je n’ai pas réussi à lui faire dire son âge.

— Je t’ai dit que je voulais un adolescent.

— Un adolescent! » s’énerva Léopold. Réalisant qu’il avait peut-être haussé le ton un peu trop fort, il regarda brièvement autour d’eux avant de reprendre, à voix basse : « Un adolescent? Mais sors donc un peu de chez toi et tu vas en trouver, des adolescents! Je me suis rongé les doigts jusqu’aux os pour traverser la moitié du pays et t’amener ce garçon. À Pirret, j’aurais pu le revendre pour quatre fois le prix que je te fais, au minimum. Alors soit tu le prends, soit je le relâche dans la nature. C’est toi qui vois. C’est mon dernier. Ensuite je disparais. De toute façon, c’est peut-être pas de mes affaires, mais qu’est-ce que ça change pour toi que ce soit un adolescent?

— C’est uniquement pour te protéger que j’accepte d’adopter cet animal, répondit Martin. J’attirerais sans doute moins l’attention d’Asiya si j’avais la garde d’un enfant conscient de ce qu’il fait plutôt que d’un autre qui débarque à peine dans ce monde. Je te retourne la question : qu’est-ce que tu fais à te promener avec des enfants qui ne parlent même pas la langue?

— Je n’ai pas eu le choix, ce coup-ci. Je l’ai trouvé après que son village s’est fait attaquer par une bande de sauvages. C’est le seul qui reste; les autres se sont tous enfuis ou se sont fait tuer. Ce petit n’a plus personne et il restera sans doute marqué toute sa vie par ça. Il n’y a que toi en qui j’ai confiance pour réussir à lui donner une vie à peu près normale pour quelqu’un de son espèce après ce qu’il a vécu. Si tu ne le prends pas, c’est triste, mais la nature s’occupera de lui. »

Rim murmurait ses pensées, dans sa langue étrangère, si bas qu’elles étaient incompréhensibles, les yeux fermés.

« S’il te plaît, fais-le pour moi. » Léopold tendit la main. Martin compta douze pièces d’or et les lui donna.

« Merci infiniment, dit Léopold. Tu ne te rends pas compte à quel point tu me sauves la vie. Quand on se reverra, si jamais on se revoit, j’aurai une femme et une famille, et je serai devenu quelqu’un d’honnête, enfin, je te le jure. »

Il s’agenouilla et caressa Rim.

« Ils ne remplaceront sans doute pas tes parents, mais au moins, tu auras la santé, une éducation et la protection. Alada, vusedaiken salas, adieu et grandis heureux », ajouta-t-il en asiyen. Il posa un baiser sur son front.

« Que vas-tu faire maintenant? demanda Martin.

— Je dois partir loin. J’ai rencontré un gars, dans le pays de Zen. Il a dit qu’il pourrait m’aider à me faire entrer à la pêcherie. C’est ma seule chance pour l’instant; sinon, je devrai quitter Asiya.

— Dans ce cas, j’espère que nos chemins se croiseront de nouveau. »

Ils se serrèrent la main en signe d’au revoir, puis Léopold remonta dans la carriole, direction ouest, vers les côtes.

C’était l’automne et la nuit était glaciale, mais le froid et l’obscurité n’incommodaient en rien Rim. Il semblait murmurer à lui-même, la voix tremblotante, quelques mots dans sa langue que Martin connaissait quelque peu, trop peu pour pouvoir les comprendre. Il ne semblait pas triste, mais il était visiblement nerveux et apeuré.

« Tu te sens bien, garçon? » demanda Martin.

Rim hocha la tête.

Martin défit son collier et l’emmena à l’intérieur. « Tu vas voir, les choses vont s’arranger », dit-il. Rim se souvint de cette déclaration le reste de sa vie, et à chaque instant où il avait mal, il se répéta cette phrase, en espérant qu’elle se réalise.

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Chapitre I

1-2 L’enfance de Rim

Rim grandit, silencieux et obéissant, au pied de Martin. Sa maison était immense, car il était riche; c’était l’un des hommes les plus riches de Lumasarel, et avec la richesse venait la puissance dans cette société. Martin était pourtant jeune pour avoir toute cette richesse : il avait vingt-huit ans; il était marié à une femme appelée Yolande, mais il n’avait aucun enfant; il n’en voulait pas.

Rim comprit, avec le temps, que Martin ne voulait pas d’enfant, car il élevait des Fourrures. Il les dressait. Ce n’était pas son métier, mais c’était sa vocation. Il n’était pas le premier. Il en avait eu six autres avant lui, qu’il avait enlevés, recueillis ou achetés. Il les dressait et il les libérait une fois adultes. À la fois pour les rendre plus humains et les aider à s’intégrer à la société, mais aussi pour les étudier et les comprendre. C’était comme leur donner une seconde chance, une seconde vie.

Mais il avait tort de croire cela.

Rim grandit silencieux et obéissant, comme il avait promis de le faire. Au fil du temps il cessa de penser à ce pourquoi il était là et ce qui le motivait à rester à servir cet homme et il finit par l’oublier; les images de Salamey, la belle région qui l’a vu naître, devenaient floues; son village forestier semblait lointain et le monde, pourtant si petit; il avait oublié jusqu’au visage de sa mère, mais il se souvenait toujours de sa voix et des derniers mots qu’elle lui a dits : « suis ces gens et fais tout ce qu’ils attendent de toi. »

Il apprit le français dans son enfance et abandonna sa langue natale que personne d’autre ne comprenait. Toutefois dans ses moments d’intimité, on pouvait l’entendre se parler à lui-même, à condition de bien tendre l’oreille. Ses propos n’avaient rien de cohérent et ne reflétaient aucun ressentiment, aucune tristesse; seulement de l’isolement. Martin y avait prêté attention quelquefois, sans rien n’en tirer de pertinent :

« … et la lune dit au garçon : tu ne rattraperas pas le soleil, il est trop loin et trop rapide, et tu ne retrouveras plus ta maison, tu t’es perdu en essayant de suivre le soleil, espèce d’imbécile. Luma verage salas. Le papier bat la roche mais la roche bat les ciseaux. C’est ridicule, le papier est plus fragile que les ciseaux. Lumalusaa suviten salas… Mais qui a appelé cette ville Lumasarel? Ça ne veut rien dire. Elle aurait dû s’appeler Luma tout court. Les gens se fichent tellement de ce qui se passe ailleurs… Luma… s’il existait un mot pour Luma dans cette langue… »

Rim n’adressait jamais la parole à Martin ni à sa femme, il ne faisait que leur répondre lorsqu’ils le lui demandaient. Quand il leur parlait, c’était avec une patience et une humilité à peine croyable. Il ne les regardait jamais directement dans les yeux sauf quand il se faisait réprimander car c’était, pour lui, leur manquer de respect. À ce moment, Rim écoutait, et il acceptait la punition sans rechigner : pas de repas pendant quatre jours parce qu’il était sorti dans la ville sans permission… pour la deuxième fois. Il ne se plaignait pas; il ne pleurait jamais; c’était désormais sa vie, la seule qu’il connaissait. Il était persuadé qu’il méritait tout ce qui lui arrivait. Les Fourrures n’avaient pas le droit de se promener dans Lumasarel seules avant l’âge de onze ans pour leur propre sécurité.

Pour leur propre sécurité, il n’aurait jamais dû y avoir de Fourrures à Lumasarel… ou jamais d’Hommes, se disait-il.

Jamais ils ne revirent ni n’entendirent de nouveau parler de Léopold.

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Chapitre I

1-3 Richard Dançon

Un jour, Martin reçut la visite d’un étranger, un homme haut placé du nom de Richard Dançon; c’était un proche conseiller du seigneur d’Alandrève. Passées les présentations, il entra tout de suite dans le vif du sujet :

« Je suis au courant de vos activités avec les Fourrures, mais on dit que vous en hébergez toujours une chez vous. Vous savez que c’est criminel…

— Oui, monsieur, dit Martin. L’esclavage est criminel, mais je n’ai pas d’esclave, qu’il soit d’héritage humain ou animal.

— Selon mes informations, vous êtes pourtant en possession d’un chat salemni depuis novembre cinquante-trois. Cette pratique n’est plus tolérée depuis septembre de la même année. C’est donc que vous avez adopté ce sauvage dans l’illégalité.

— Ce n’est pas un sauvage. C’est mon enfant et un jour il sera membre de la cité, comme tous les autres que j’ai dressés avant lui.

— Les autres que vous et votre père avez dressés, vous en avez fait des esclaves…

— Pas celui-là. Je l’élève pour en faire un être valeureux. Quelles chances a un enfant de survivre dans la violence des villages du sud? Et quelles chances qu’en survivant, il devienne un prédateur, parmi ceux qui sèment le désordre dans ces villages. Ce petit a perdu toute sa famille. Comme j’ai déjà de l’expérience avec ces animaux, mieux vaut que ce soit moi qui m’en occupe plutôt qu’un autre. »

Rim se présenta à l’invité en s’inclinant devant lui.

« Les lois d’Asiya sur les adoptions s’appliquent aussi aux Fourrures. Le roi a ouvert la chasse aux orphelinats clandestins en quarante-neuf pour éviter ces genres de problèmes. La façon dont les enfants sont traités dans certains coins du pays donne vraiment mal au cœur, et c’est pire en ce qui concerne les Fourrures, je ne vous le fais pas dire.

« Vous devez donner à l’enfant au moins un repas tous les jours, ou deux, selon les moyens de la maison. J’imagine que ce n’est pas un problème en ce qui vous concerne.

— Rim déjeune tous les matins et soupe tous les soirs et mange la même nourriture que nous à la même table que nous et aux mêmes heures, dit Martin.

— L’enfant doit avoir un lit à lui avec un matelas. Il ne peut pas dormir sur le tapis comme un chat domestique ordinaire.

— Rim a sa propre chambre avec son lit et ses affaires personnelles. Nous respectons son intimité.

— Il doit être libre de ses mouvements. Le séquestrer est un crime. Dans ce cas c’est différent puisqu’il n’a que huit ans, mais cela ne vous empêche pas de l’accompagner dehors. Aucun type de laisse ou de chaîne n’est acceptable.

— Évidemment… »

Martin soupirait et regardait ailleurs pendant que Richard continuait de faire la liste des droits que possédait Rim.

« Monsieur, je connais déjà toutes ces règles. Vous me faites perdre mon temps.

— Si on a pris le temps de les faire, ces règles, dit Richard dont la patience s’épuisait, c’est parce qu’on a vu plusieurs cas de maltraitance à l’égard des Fourrures, dont certains particulièrement ignobles. De plus, votre passé d’esclavagiste joue contre vous… vous n’êtes pas le premier que je rencontre. S’il est montré que vous abusez de cet enfant, vous devrez faire face à la justice. On ne plaisante plus avec ça. D’ici à ce qu’il ait quinze ans, on sera obligé de garder un œil sur vous. »

Martin hocha la tête avec agacement. Richard lui donna une petite enveloppe. « Asiya souhaite faire un recensement de la population dans chacune de ses seigneuries, dit-il. Tout le monde doit faire sa part : hommes, femmes, enfants, Fourrures. Je compte sur vous.

— Je trouve qu’Asiya commence beaucoup trop à fourrer son nez dans nos affaires.

— Notre bon roi essaie de faire d’elle un endroit meilleur où vivre, où les gens seraient libres et où il y aurait moins de pauvreté, et pour ça, il a besoin de la participation de tout le monde.

— Vous voulez savoir ce que je pense de votre roi Vikorich… »

Les oreilles de Rim frétillèrent en entendant prononcer un mot de sa vieille langue.

« Soyez un honnête citoyen et vous n’aurez aucun problème avec la loi », dit Richard.

Il s’en alla.

Rim avait huit ans.

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Chapitre I

1-4 Les secrets de Martin

Deux années après la visite de Richard Dançon, Rim entrait dans une période que les humains appelaient l’adolescence. Plus mature et plus conscient de ce qu’il faisait et de ce qui l’entourait, il devenait plus expressif et parlait davantage, sans qu’on lui en donne le droit. Réalisant qu’il devenait moins docile, Martin se résolut à adapter son comportement et à montrer plus de fermeté lorsque Rim se montrait impoli ou ne lui donnait pas toute son attention. Il craignait que, à force de n’en faire qu’à sa tête, il finisse par ne plus l’écouter. L’homme savait être persuasif, intimidant et, parfois même, violent lorsqu’il devait faire la leçon. La première fois qu’il leva la main sur Rim, ce fut parce qu’il avait pigé dans les réserves de nourriture. Il le frappa à deux reprises, et ce fut la première fois qu’il le vit pleurer. Cela ne le culpabilisa aucunement; il avait vécu toute sa vie aux côtés d’esclaves.

La puberté s’installait. Tout lui paraissait plus facile et plus clair. Il fit le deuil de sa mère et de Salamey, ce qui l’aida par la suite à montrer émotions sans gêne. Il avait atteint sa taille d’adulte, soit environ un mètre quarante; et même s’il pouvait espérer vivre encore quarante ans, il resterait toujours plus petit et plus faible que l’humain moyen.

Il ne considérait plus les gens de la même façon : il les analysait et les jugeait; même Martin et Yolande, il les jugeait secrètement. Il les espionnait même quelquefois, alors qu’il devait dormir ou faire autre chose. Ils parlaient souvent de lui, mais, la plupart du temps, c’était à propos de quelque chose qui ne l’intéressait pas ou qu’il ne connaissait pas; mais il les écoutait quand même, car Martin était gentil avec sa femme, ce qu’il n’avait pas la chance de voir souvent dans d’autres circonstances.

Yolande était une femme bien, mais elle restait toujours à une certaine distance de Rim. Elle lui parlait rarement, et jamais de façon autoritaire.

Rim comprit que pour pouvoir le garder, Martin devait payer, et qu’il devrait payer jusqu’à ce qu’il ait quinze ans et qu’il soit majeur. Il ne comprenait pas exactement pourquoi et trouvait franchement que ça ne le concernait pas, mais il devina que c’était en lien avec ce dont Richard Dançon lui avait parlé. Il s’accorda un peu de valeur en pensant à tout le mal que Martin se donnait pour le garder, et le servir sembla, pour lui, la moindre des choses. « Je lui dois bien ça », se disait-il. Il se demanda cependant si tout cela était parfaitement honnête.

Martin et Yolande avaient à ce jour respectivement trente-trois et vingt-neuf ans. Ils étaient mariés depuis presque dix ans et n’avaient toujours aucun enfant, parce que Martin s’y refusait. Pourtant, il aimait sa femme plus que tout; seulement, il ne voulait pas s’y engager, car il consacrait depuis toujours sa vie au dressage. Pour satisfaire ses envies, il profitait à l’occasion du lit de quelqu’un d’autre, fût-ce de vagues connaissances ou de prostituées. Lorsque Rim devint mature, Martin décida qu’il deviendrait ce quelqu’un d’autre.

Rim ne concevait pas la gravité de cette décision et les conséquences qu’elle entraînerait sur sa personne, n’ayant notion de rien sauf de ce que Martin lui apprenait; et Martin lui apprit à se taire et à l’accepter. Ce n’était qu’une étape de plus dans son dressage : le but était qu’il comprenne que le plus important était le plaisir de son maître et non le sien, et qu’il devait faire ce qu’on attendait de lui, et rien d’autre.

Il avait dix ans et demi. Même si c’était un adolescent aux yeux de la loi d’Asiya, les Fourrures, elles, ne reconnaissaient pas cette période de la vie pourtant charnière pour les humains : Rim était en train de devenir un adulte.

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Chapitre I

1-5 Le tireur d’élite

À partir de onze ans, Rim avait le droit, d’après la loi, de sortir sans être accompagné. Cela ne voulait toutefois pas dire qu’il pouvait sortir comme il en avait envie.

Martin ne le quittait jamais des yeux. Il lui avait percé l’oreille et y avait attaché un anneau en métal léger que Rim ne pourrait pas enlever et qui lui rappellerait toujours d’où il venait. Comme il pouvait sortir plus souvent, il réalisa toute l’immensité et la richesse de Lumasarel : il n’y avait pas que des humains, il y avait aussi des Fourrures libres, du moins qui le semblaient, dont certaines qui lui ressemblaient; elles étaient peu nombreuses et toutes étaient adultes. C’est en découvrant tout ce monde que Rim comprit à quel point il était seul…

Lumasarel était aussi la ville du roi d’Asiya Marco Vikorich. Sa demeure, le palais duquel il dirigeait le pays avec son gouvernement, se dressait au cœur de la cité. Un jour, devant lui, une foule incroyable s’était rassemblée dans un grand espace public. Près d’un millier de gens étaient tout ouïe au discours du roi.

Marco se tenait sur son balcon, accompagné de trois autres personnes, deux hommes et une femme, et s’adressait à la foule. Il essayait de se montrer rassurant au sujet de la sécurité dans les régions plus au sud qui subissaient des assauts répétés de ceux que les Hommes appelaient des « sauvages ». Il fit mention entre autres de Salamey, ce qui rendit Rim fort mal à l’aise.

« Citoyens d’Alandrève, continua-t-il, je vous assure que notre armée est suffisamment nombreuse et entraînée pour protéger tous les citoyens de la seigneurie, citadins, paysans et villageois de ces criminels. Nous ne tolérerons aucun débordement. Ces sauvages seront arrêtés et devront faire face à la justice, et nous continuerons notre combat jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas les bienvenus dans notre cité! »

Alors qu’il terminait sa phrase, un projectile décolla en direction du palais. L’homme à droite, touché à la cuisse, hurla de douleur avant de tomber sur ses genoux.

La foule fut stupéfiée et les gens prirent panique. Les hommes au balcon se retirèrent; la femme cria : « Là-haut! Un assassin! Attrapez-le! » Elle pointa direction ouest, sur le toit d’un bâtiment voisin, où un type visait le balcon avec une arbalète : c’était un renard, et il s’apprêtait à tirer une seconde fois.

Plusieurs hommes armés bousculèrent la foule et se dirigèrent vers le tireur. Celui-ci s’éloigna du bord et disparut sur les toits.

Rim se faufila entre les gens qui couraient dans tous les sens pour se sauver. Il voulut s’approcher de la scène, mais il ne pouvait rien voir du sol. Plusieurs gardes accouraient vers les allées ouest, mais il hésita à les suivre. Il fit demi-tour pour s’en retourner chez lui, mais un garde l’attrapa à la course. « On se calme, le chaton, dit-il, pas question qu’on te laisse aller nulle part.

— Quoi? dit Rim. Vous n’avez pas le droit!

— Désolé mais c’est comme ça. Toi et tes petits copains, vous allez direct en prison. »

L’homme le traîna dans la rue par le bras, sans lui expliquer, sans le questionner; parce qu’il avait été au mauvais endroit au mauvais moment.

Dans la cellule où on l’avait emmené, un loup était déjà couché sur le sol, au pied du mur. Il s’appelait Manuel. Cela faisait huit jours qu’il était enfermé là et qu’il n’avait pas mangé; il ne savait pas quand il serait libéré, à supposer qu’il le soit un jour.

« Les journées sont interminables ici… non, en fait, il n’y a pas de jour : c’est sans cesse la nuit. Pourtant je n’arrive pas à dormir. Midi est-il passé? Je suis sur le point de manger ma propre patte.

« Tu es trop jeune pour être ici… mon pauvre. »

Quelques instants plus tard, on emmena un autre prisonnier. C’était un lapin, et ils étaient trois soldats à le traîner, puisqu’il était très grand : celui-ci faisait une demi-tête de plus que chacun des gardes, sans compter les oreilles. « C’est illégal! dit-il alors qu’on l’enferma avec les autres. Vous n’avez rien contre moi! Je n’ai rien fait! Je ne connais pas votre renard! »

Le loup sauta dans ses bras. « Nelli! J’ai cru que nous n’aurions plus la chance de nous revoir, dit-il.

— Je t’ai vu pendant le discours de tantôt, dit le lapin à Rim. Je t’ai vu te faire arrêter. Horrible, ce qui est arrivé, n’est-ce pas? Ils arrêtent n’importe qui. Ils t’arrêtent parce que tu es un animal. Un seul sème la panique et tous les autres doivent payer pour lui. »

Une demi-heure plus tard, d’autres soldats arrivèrent avec un renard. Il s’appelait Karimel, comme la mer, et il semblait calme mais peu sûr de lui; c’était assurément celui qu’il avait aperçu sur les toits. En le jetant dans la cellule, les hommes dirent juste : « Amusez-vous bien », avant de partir.

Le renard s’assit sur le sol sans rien dire.

Nelli s’approcha de lui, fou furieux. « Toi! Espèce de malade! Ordure! Traître! Charogne! Sale… sale bête! » Il lui donna un coup de pied au visage. « Tu mérites qu’on te pende! Qu’est-ce que tu as foutu!

— J’ai fait ce qui devait être fait, parce que personne n’en avait le courage! répondit Karimel.

— Tu n’as rien fait du tout! Tu n’es qu’un vaurien! Non seulement ton coup a manqué, mais à cause de toi, c’est nous qui allons nous faire tuer! » Il le frappa à coups de pied, plusieurs fois. Manuel se dépêcha de l’éloigner et de le retenir.

Le cœur de Rim se remplit d’effroi, et il leur fit dos.

Manuel et Nelli s’assirent côte à côte et ne prêtaient plus attention à ce qui se qui se passait autour d’eux. Karimel déblatérait sans cesse; il était motivé par un désir insatiable d’indépendance et une aversion profonde pour l’autorité humaine. « Le roi n’a aucun pouvoir sur la terre, ce n’est qu’une illusion à laquelle la population adhère, disait-il. Ce n’est rien de concret ou de solidement défini. Quelques mots, quelques bruits qui sortent de notre bouche peuvent suffire à tout faire tomber. La terre en est fragilisée. Asiya était un pays neutre où la nature dictait les lois, avant l’arrivée des humains. Ce qu’ils ont construit, c’est un royaume artificiel.

— Êtes-vous de ceux qui ont attaqué Salamey? demanda Rim.

— Non. Ceux qui font ça sont des brutes qui ne cherchent rien qu’à faire du mal pour leur propre plaisir. Ils sont une honte pour notre peuple. Mais, si tu poses la question, c’est qu’elle doit te concerner… n’est-ce pas?

— J’ai grandi toute ma vie dans cette ville. C’est chez moi.

— Lumasarel n’est la ville d’aucune Fourrure…

« Je vais te dire quelque chose. J’étais esclave, avant, jusqu’à ce que j’aie dix-sept ans… c’était il y a huit ans, environ. Quand que je suis débarqué ici, ça fait déjà quelque temps, je gagnais ma vie en couchant avec les gens qui se présentaient à ma porte. » Karimel rit légèrement, non sans une apparente nervosité. « Ça paie bien. On dit que c’est ce que les renards font le mieux. Toutefois, je me posais la question… ma situation était-elle vraiment meilleure que celle de servir comme esclave?

— Tu aurais dû t’en tenir à ton rôle de renard, l’interrompit sèchement Manuel. On n’en a rien à battre de ton histoire; garde-la pour toi! »

Karimel fut profondément humilié, et il se tut.

Au fond de la pièce, Nelli était assis, les jambes repliées et les bras autour des genoux, et il pleurait. Manuel le serrait dans ses bras en le caressant.

Trois hommes approchèrent : un soldat, le geôlier, suivis de Martin. Rim se présenta devant eux.

« C’est lui, dit Martin; c’est ce chat. Libérez-le, il va repartir avec moi. »

Karimel s’interposa entre les hommes et Rim. « Il n’ira nulle part avec vous! dit-il.

— De quel droit oses-tu… commença Martin.

— Martin Lembert, le dresseur des Fourrures, ta carrière doit prendre fin maintenant. Tu as corrompu beaucoup trop de ces pauvres enfants d’Asiya. Rim était ton dernier! Laisse-nous tranquilles!

— Quelle connerie qu’une pute et un assassin manqué dans ton genre croie qu’il a le droit de donner des leçons aux gens, répliqua Martin. J’espère que tu as compris que c’est ta mort qui t’attend à la sortie. Si tu penses sauver quelqu’un en le forçant à rester ici, tu es un fou. Que tu l’acceptes ou non, tu viens de te condamner toi et tes amis, et pourquoi? Pour nourrir tes petites ambitions? Tu voulais qu’on se souvienne de toi? Pour ça, je te garantis qu’on va se souvenir de ce que t’as fait, et on va tous en rire, pendant longtemps.

— Ce n’est pas notre ami, dit Manuel. Nous ne le connaissons pas. »

Karimel se tourna vers le loup. « Mon combat est celui de tous les Asiyens, le vôtre y compris! Les Hommes de Vérendales continuent de détester et malmener notre peuple et de nous traiter comme… comme des animaux sauvages!

— Si les Asiyens sont mal aimés ici, c’est uniquement à cause des fous comme toi, incapables de vivre en société, qui profèrent des énormités au nom de tout le monde, et qui essaient de tirer sur le monde.

— Vous ne comprenez pas les enjeux! »

Le geôlier débarra la porte. Martin et Rim se regardèrent dans les yeux pendant un moment, mais Rim finit par courber l’échine, puis sortit et suivit son maître. Le geôlier referma la porte aussitôt.

Karimel se couvrit le visage dans ses mains. « Non, non! » répéta-il, furieux et découragé.

Nelli se leva et frappa à la porte. « Hé! Et moi, quand est-ce que je sors? cria-t-il en pleurant. Je n’ai rien fait! Je le jure sur ma vie, je ne mérite pas ça… LIBÉREZ-MOI! »

Il déploya toute sa force physique et plaqua la porte à plusieurs reprises avant d’abandonner et de s’effondrer sur le sol en pleurant comme un enfant.

Martin se rendit chez lui. « J’ignore ce que ce renard t’a dit, garçon, mais il ne faut pas l’écouter. Il t’aurait fait tuer avec lui si je n’étais pas venu te chercher. Je ne sais pas à quoi il pensait mais il n’allait pas bien. Pour tenter de tuer le roi devant tout le monde, il faut être rendu loin dans la folie. Je ne suis pas en colère contre toi, je suis en colère contre les gardes qui arrêtent n’importe qui pour rien. Ils t’ont arrêté toi parce que tu es un chat. Il faut que tu saches que je ne serai pas là pour te sortir du trouble à chaque fois, alors tu as intérêt à apprendre vite comment te tenir en ville. »

Il lui agrippa le bras et le fixa dans les yeux. « Ne t’avise plus jamais de me fuir, continua-t-il. Dorénavant, compte sur moi pour te surveiller de plus près.

— Je n’ai jamais eu l’intention de fuir, monsieur, je le jure.

— J’aimerais pouvoir te faire confiance, garçon; j’aimerais tant. »

Ils ressortirent en ville une semaine plus tard. Dans la cour non loin du palais, une petite foule s’était rassemblée, et Rim s’y retrouva mêlé de nouveau. Au fond, sur un échafaud, se tenaient quelques hommes et un renard avec une corde autour du cou. Karimel attendait son exécution, et Martin l’y avait traîné. Il était accusé de tentative d’assassinat sur les membres de la royauté, entre autres, mais aussi de complot, de nombreuses menaces et de chantage, d’avoir tiré sur un garde pendant sa fuite, et il était également recherché pour une fugue et de nombreux vols.

Il dit : « Marco Vikorich! Toi et ta famille n’êtes plus dignes de porter ce nom. Tes ancêtres seraient déshonorés de voir que tu fermes les yeux sur le traitement réservé aux Asiyens dans ton pays. Vikorich était le nom donné au sympathisant des Asiyens, qui les aimait plus que sa propre famille, et qui a fondé ce pays que tu dis tant aimer. Le fait que tu oses aujourd’hui t’appeler ainsi est une insulte à notre peuple et à ce qu’il représente réellement. Tout ce qui arrive est ta faute! » Ce furent ses derniers mots. L’instant d’après, il pendait dans les airs.

Rim fut horrifié et se retourna, puis il voulut s’en aller pour ne plus rien voir, mais Martin le força à regarder; il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il ne passa plus une journée sans qu’il ne revive ce spectacle dans sa tête et à plusieurs reprises il rêva qu’il s’agissait de lui, dans son sommeil comme dans son éveil.

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Chapitre I

1-6 Le dilemme de Rim

Plus Rim approchait des quinze ans, plus il avait de libertés. Martin relâchait sa surveillance et était plus souple sur ses droits de sortie, tant que ce qu’il lui demandait de faire fût fait.

Le chat comprenait qu’il était seul, mais la solitude ne l’affligeait pas. À ses yeux les étrangers semblaient n’être que des personnes sans âme ni émotion, qui répétaient la même chose tous les jours et qui n’avaient aucune volonté propre, comme si la vie qui l’entourait n’était qu’une mise en scène que lui, seul et unique spectateur, était incapable d’interférer. Il était extrêmement rare qu’un inconnu lui adresse la parole, et à chaque fois il en avait peur, car il ne pouvait pas prévoir le comportement des humains.

Dans la place du marché, des gardes avaient pris en chasse un jeune chat d’environ douze ans nommé Vincent; il courait très vite et personne ne réussit à l’attraper. Lorsqu’il s’approcha de Rim, il le salua comme s’il le connaissait, puis sans arrêter de courir, il lui donna le sac qu’il avait dans les mains et continua son chemin sans se retourner. Apercevant les gens qui le pourchassaient, Rim s’enfuit dans la même direction. Il perdit son rival de vue et ne savait plus comment gérer les soldats, qui semblaient les confondre. Il emprunta des rues au hasard à mesure qu’il les croisait, et il perdit ainsi son sens de l’orientation. Rim continua de courir jusqu’à essoufflement, puis, lorsqu’il crut avoir semé les gardes, il alla se cacher dans une petite allée déserte. C’est alors qu’il vit Vincent qui, jetant de temps à autre un regard derrière lui, se présenta, puis reprit le sac qu’il lui avait laissé.

« Merci d’avoir protégé mon souper », dit-il. Il lui serra la main. « Content de faire ta connaissance, Rim. Tu es le premier de ma race que je rencontre ici. On doit être faits pour s’entendre.

« Viens avec moi, on n’est pas en sécurité ici. »

Rim suivit Vincent à travers les ruelles de la cité jusqu’à une habitation du quartier est. Ce n’était qu’une petite pièce, qui devait en fait servir d’entrepôt ou de remise, mais elle était déserte, à l’exception d’à peine de quoi dormir et quelques caisses qui traînaient au fond, ainsi qu’une fenêtre qui donnait sur une allée sombre.

« De fait, c’est ici que je vis, mais je ne viens jamais, sauf pour m’abriter ou me cacher. En réalité ce n’est pas à moi, mais je profite parce que c’est petit et qu’il n’y a personne.

— Vous êtes seul? dit Rim.

— Non, j’ai des copains qui habitent dans le quartier, pour la plupart. Et toi, alors? Je ne t’ai jamais vu ici. Tu viens d’ailleurs?

— Je suis ici depuis toujours, et pourtant je ne connais personne, dit Rim. J’ai l’impression d’être en plein rêve… ou dans un cauchemar.

« La ville est immense vue de l’intérieur, mais elle est encore trop petite pour contenir les souvenirs d’une époque heureuse. Au lieu de cela, elle les expulse pour laisser place à ce qui est juste pour elle, et à la fin de notre vie, il ne reste que des échos de nos origines.

— Je… n’ai rien compris, dit Vincent, à part que tu es seul. Alors reste avec moi! On est les deux seuls chats de cette ville. Il faut qu’on reste ensemble.

— Qu’y a-t-il à faire? Voler et mentir, inspirer la peur aux gens pour les impressionner? Faisons parler de nous, il n’y en aura que davantage de gens à notre exécution. Entre-temps, nous devrons dormir sur de la brique ou de la terre, et risquer notre peau pour assouvir notre faim.

« J’ai appris à contrôler mon instinct qui me poussait sans cesse à fuir les plus forts pour me protéger et à les duper pour me nourrir. Ceux qui y ont cédé ne sont plus là aujourd’hui pour témoigner de leur erreur.

— Tu fais des phrases trop longues, dit Vincent. Moi, si je dois mourir, je préfère encore que ça attende à demain. Tu as vécu des choses difficiles, peut-être, ça se voit; mais il faut passer à autre chose et prendre la vie comme elle se présente devant toi, en autant que tu n’oublies pas le plus important, à savoir d’où tu viens. »

Les oreilles de Rim frétillèrent. Il regarda alentour, comme s’il venait de reprendre conscience après un moment de torpeur ou s’il venait de comprendre qu’il ne rêvait pas. « Je dois rentrer chez moi, dit-il.

— Tu ne peux pas partir maintenant : les soldats nous cherchent toujours.

— Mon maître va me chercher. Je dois le retrouver au plus vite.

— Quoi? »

Comme il se dirigeait vers la sortie, deux personnes entrèrent. Deux loups : Élaine et Manuel; le même Manuel que Rim avait rencontré l’année d’avant en prison.

« Les gardes cherchent des chats, ils nous ont interpellés en revenant ici, dit-il. Si vous sortez, ils ne prendront pas de temps à vous repérer. Mais ils vont se fatiguer rapidement; ce n’est pas la première fois qu’ils voient des pauvres s’amuser à voler des fruits au marché. (Il paraissait un brin agacé.) La prochaine fois, faites attention de ne pas vous faire voir. N’oubliez pas qu’on est tous pareils pour eux. »

Élaine s’intéressa à Rim aussitôt qu’elle l’aperçut. Elle le flaira en le regardant curieusement. « Tu sens comme les humains, dit-elle avec un certain dégoût dans la voix, et l’anneau sur ton oreille et les vêtements que tu portes me font croire qu’ils t’ont dressé. »

Le soir arrivait et ils refusèrent de laisser Rim partir. Pendant ce temps, tous trois n’eurent pour objectif que de lui faire prendre conscience de sa condition d’esclave, sans réel succès. « Il m’a hébergé, il m’a nourri, il m’a appris à lire, à écrire et à compter, dit-il. Il m’a donné une éducation.

— Ce n’est pas une éducation, c’est un dressage, martela Élaine. Il te prive de ta volonté et te fait oublier la notion de liberté pour que tu restes à ses pieds aussi longtemps qu’il le veut.

— Il m’a sauvé la vie et m’a fait sortir de prison, dit Rim. Je lui en serai éternellement reconnaissant. Je lui dois ma vie. Sans lui, je ne serais plus là.

— Sans lui, tu serais libre!

— J’ai le droit d’aller où je veux! Je n’ai jamais été aussi libre que maintenant. Je ne peux rêver mieux.

— Quand tu auras quinze ans, il te revendra au plus offrant. Tu ne seras plus maître de ta personne. Tu seras tenu en laisse et soumis à la volonté et aux caprices des Hommes riches.

— Si c’est ce qu’il veut, alors soit. Je lui dois bien, pour tout ce qu’il fait pour moi.

— Je n’y crois pas, ça ne te dérange vraiment pas?

— Qu’est-ce que ça change, puisque je n’ai pas le choix? »

Après une heure de vaines tentatives de persuasion, Élaine se planta devant Rim et le frappa au visage. Celui-ci tomba sur le côté, s’effondrant sur le sol.

« Relève-toi et défends-toi! » dit-elle.

Rim se releva péniblement. Il la dévisagea et fit lentement quelques pas en arrière, soudainement effrayé. Si son maître lui avait déjà mis des coups, ce ne fut jamais gratuitement comme ceci.

« Vas-y, frappe-moi! » Elle le poussa au fond de la pièce, mais il se laissait faire entièrement; sa tête heurta le mur de pierre puis il tomba par terre, étourdi et presque assommé.

« Non… qu’est-ce que j’ai fait! pleura-t-il. Laissez-moi tranquille… je ferai ce que vous voulez, n’importe quoi, mais ne me faites pas de mal. »

Élaine lui prit le bras et le força à se relever. « Je veux que tu me frappes. Vas-y!

— Je ne peux pas faire ça… »

Elle le gifla violemment. « Ne me force pas à te faire plus mal, dit-elle. Défends-toi!

— Fais-le! dit Vincent. Frappe-la comme elle t’a frappé toi; montre-lui à quel point c’est douloureux. »

Élaine lui remit un autre coup. Le chat recula de nouveau contre le mur en se couvrant le museau. « C’est pas possible! Tu vas faire ce que je te dis! » s’énerva la louve.

Lorsqu’elle voulut le frapper de nouveau, cette fois-ci, il esquiva; il se baissa vivement et réussit à se glisser par le côté et à s’éloigner du mur auquel il était acculé. Élaine se retourna et lui envoya un autre coup, et il continua de l’éviter. Elle persista ainsi jusqu’à ce que Rim, à bout de nerfs, finît par sortir ses griffes et, d’un seul coup rapide, il lui fit une entaille à l’abdomen.

Dix-huit heures sonna bientôt. Plus Rim tardait, plus il risquait gros; mais il se dit qu’il était moins dangereux pour lui d’affronter la colère de Martin que les soldats.

Ils étaient tous les quatre assis chacun dans un coin de la pièce. Manuel dit : « Il y a un an, quand je suis allé en prison, j’ai cru que j’allais mourir là, seul. Je suis resté trois semaines avec rien d’autre qu’un peu d’eau et je n’ai eu droit qu’à deux maigres repas. Karimel est sorti après une semaine seulement. On l’a pendu pour avoir tenté d’assassiner Vikorich. Je l’ai envié; après avoir perdu Nelli, j’étais prêt à prendre sa place.

— Que lui est-il arrivé? demanda Rim.

— C’est terrible. Il ne supportait pas d’être enfermé. Il pleurait et se plaignait toute la journée et, la nuit, il dormait à peine. Il faisait des cauchemars et il se réveillait en hurlant. J’ai fait ce que j’ai pu pour le rassurer, mais il n’y avait rien pour le calmer. Il paniquait. » Sa gorge se serra. Sa voix était tremblante et lourde de peine. « La troisième journée, les gardes n’en pouvaient plus, ils ne voulaient plus l’entendre. Ils l’ont fait sortir et il n’est pas revenu. Ils l’ont battu. Comme ça, pour le plaisir, et pour qu’il arrête de crier. Il n’a plus jamais crié. Quand ils ont envoyé Karimel à la potence, je leur ai demandé de m’y envoyer moi aussi, mais ils ont refusé. Ma sentence, je le crois, a été pire que la mort elle-même, car il n’y a rien de plus cruel dans notre monde que de voir sous ses yeux l’être cher disparaître à jamais sans avoir la chance de lui dire adieu, de lui rappeler qu’on l’aime, juste une dernière fois. »

Il y eut un long silence.

« Je n’ai jamais réussi à faire mon deuil. Je… ne serai jamais capable de leur pardonner. Il me manque terriblement.

— Je suis désolé », dit mollement Rim.

À dix-neuf heures, Rim insista de nouveau pour rentrer chez lui.

« Nous ne pouvons pas t’empêcher d’y retourner si c’est vraiment ce que tu veux, dit Manuel. Ce serait malhonnête.

— Il n’est pas question de vouloir y retourner ou non, dit Rim. Je dois le faire, je n’ai pas le choix. »

Manuel l’accompagna une partie du trajet. Lorsque Rim s’introduisit dans la maison, il n’essaya pas de cacher sa présence, mais il se dirigea immédiatement vers sa chambre. Au moment de s’engager dans l’escalier, il aperçut Martin au fond de la pièce, dans le salon, assis sur son fauteuil, qui le fixait.

Il alla s’asseoir sur le sol en face de lui, terrifié, les yeux fermés, la tête penchée, les oreilles rabattues et la queue repliée sur lui-même. Il se sentait couvert de honte. Quoi que fussent ses reproches ou sa punition, il se prépara mentalement à les recevoir.

« Tu as vu l’heure? dit Martin. Tu aurais dû être rentré il y a longtemps.

— Pardonnez-moi, Monsieur, dit Rim, la gorge nouée. Des gardes m’ont poursuivi. J’aurais dû rentrer. Je… j’ai été infidèle. » Il bégaya cette dernière phrase, comme s’il avait cherché l’énergie et le courage de la dire de vive voix. Il ferma les yeux alors que Martin se leva et s’avança vers lui, puis celui-ci lui mit une puissante claque en plein visage. Rim s’écrasa misérablement par terre, puis l’homme passa un collier autour de son cou.

« J’espère que tu as profité de ta sortie car il n’y en aura plus d’autre », dit-il. Il lui prit le bras pour le remettre debout puis il le poussa jusque dans les escaliers, puis jusqu’à sa chambre. Il n’en ressortit plus pendant plusieurs jours.

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Chapitre I

1-7 Frédéric Lembert

Martin ne laissa plus Rim s’éloigner de la maison avant un long moment. Le soir, il lui racontait à l’occasion l’histoire d’Asiya : comment les Hommes avaient bâti le royaume à partir de rien, l’avaient défendu contre les envahisseurs étrangers dans le passé et comment les Asiyens formaient aujourd’hui la plus grande nation de cette région du continent à résister à l’empire de Vérendales (il en fit mention à quelques occasions sans jamais s’y attarder). Ensuite, il lui expliquait comment fonctionnait la hiérarchie du royaume, qui étaient les gens importants et quel était leur rôle : le roi, que Martin dépeignait de façon peu reluisante, et tous les autres : les seigneurs, les ministres, les conseillers, les chevaliers…

C’est vers cette période que Rim, à force de lire, commença à écrire son journal, le Journal de Rim, ou « Naviga Rimmel », tel qu’il l’avait écrit en asiyen, langue qu’il perdait mais qu’il tentait par tous les moyens de préserver. C’était la seule façon dont il pouvait écrire ce qu’il vivait et pensait sans que son maître ne le comprenne.

Martin remarqua son intérêt pour la poésie et les contes et légendes, mais il ne le retrouva pas lorsqu’il jetait un œil à son journal. Il était persuadé qu’il n’écrivait pas dans le but qu’il le relise, d’autant il n’arrivait même pas à interpréter les passages qu’il pouvait lire car, la plupart du temps, ceux-ci n’avaient juste aucun sens. Ses textes ressemblaient beaucoup plus à des enchaînements de pensées sans queue ni tête plutôt que des idées structurées. Martin était particulièrement prudent à ce sujet, car il lui vint un jour à l’idée qu’il s’agissait d’un code que Rim avait appris pour pouvoir lui cacher des choses. C’est pourquoi il lisait tout, même si, au bout de plusieurs mois, il n’en tira jamais rien.

Le dernier jour de décembre, Martin reçut quelques personnes de sa famille chez lui et parmi elles figurait son père, Frédéric Lembert. Rim sentit que son maître angoissait à cette idée, et, le jour venu, il s’assura qu’il fut présentable et lui répéta la liste des choses qu’il devait faire et ne pas faire; mais, surtout, qu’il ne devait pas dire un mot à personne. Il le présenta à ses invités qui le voyaient pour la première fois en énumérant une liste de détails sur son état, ses connaissances et ses capacités : « Rim Lembert, chat salemni, treize ans, un mètre trente-huit, quarante kilos, pas dégriffé, pas châtré, bonne condition physique, connaît les lettres et la musique… » et ainsi de suite; puis il finit par : « Et c’est mon garçon. »

Frédéric examina Rim minutieusement de la tête aux pattes et fit des commentaires sur son apparence, son hygiène et son attitude.

« Tu lui as appris la musique? Il pourrait nous jouer quelque chose, dis, montre-nous ce qu’il sait faire. »

Rim tourna la tête et regarda le sol, affreusement gêné qu’il était de voir les yeux de tout le monde rivés sur lui.

Martin répondit sèchement : « Il n’est pas ici pour vous amuser. »

Au cours de la journée, tout le monde discutait autour de la table et Rim, en retrait, écoutait leur conversation. Personne ne fit vraiment attention à lui le reste de la soirée.

Frédéric Lembert était maître dresseur comme ses parents avant lui, et sa famille avait toujours été très proche des seigneurs d’Alandrève. Avec les événements en cours au pays en ces temps, il était inévitable de l’entendre dire sa pensée sur les sujets des politiques et des Fourrures. Rim était à l’écoute, dans la pièce voisine : « Asiya a interdit l’esclavage, mais les lois ont des failles. Si un homme est soupçonné et que son esclave est majeur, celui-ci, dressé pour servir et protéger son maître, déclarera qu’il est innocent et qu’il l’a toujours traité avec dignité et respect, et jamais comme un esclave. C’est aussi simple que ça. Toutefois, il faut que l’esclave soit majeur, sinon sa parole n’a aucune valeur. Ensuite, pour que ça marche, il a fallu adapter le dressage et laisser tomber les méthodes un peu barbares, mais de toute façon, personne n’y avait plus vraiment recours. Les gens le voient bien que l’esclavage est encore pratiqué, mais ils continuent de l’accepter car c’est dans leur tradition, et ce depuis bien avant la fondation d’Asiya. Les nouvelles politiques de Vikorich sont loin de plaire au plus grand nombre. Il fait ce qu’il peut pour faire respecter sa loi, ainsi que toutes les autres, mais les gens refusent de changer. Les soldats ferment les yeux et, à l’ouest et au sud, on continue de mépriser les Fourrures, de les haïr, de les chasser… les marchands d’esclaves n’ont jamais cessé leurs activités aux abords du fleuve. La plupart d’entre eux maintenant quittent Asiya pour un pays où les Fourrures sont des étrangères et où ils peuvent les vendre encore plus cher qu’ici.

— Et comme si ce n’était pas suffisant, elles se font la guerre entre elles, dit la personne assise en face de Frédéric. Dieu merci, on n’a encore rien vu de tout cela à Alandrève, mais pour combien de temps, je me le demande. La situation est hors de contrôle. On dirait qu’il n’y a aucune solution au conflit et les citoyens perdent confiance en Vikorich et en ses capacités de le régler.

— Je trouve au contraire qu’on lui en demande trop, dit Martin, à contre-courant de la discussion. On est trop dépendants de lui : on s’attend absolument à ce qu’il débarque et résolve tous nos problèmes par magie, comme si on était incapables de s’occuper de nous-mêmes.

— Les choses ne sont pas si simples, dit Frédéric. Le pays a besoin d’un roi qui se prenne ses responsabilités et qui travaille avec son peuple. Il ne tiendra pas le coup si son roi est absent.

— Mais il est absent! Alors justement, ça ne sert à rien de l’attendre; il faut prendre les choses en main et régler nos problèmes nous-mêmes, puisqu’on ne peut pas compter sur lui.

— Vas-y, toi, si tu crois que tu peux tout arranger, dit la femme assise en bout de table. Tu crois peut-être que les seigneurs mènent une vie paisible dans leur palais à rester toute la journée couchés en attendant de recevoir des ordres d’en haut? Tu devrais voir le pauvre Jean-Luc, à Salamey… ce n’est pas drôle à voir : il ne dort presque plus tellement il est tourmenté. Il doit coordonner toutes les défenses et les réparations, gérer les décès et les récoltes perdues. Il n’y a juste pas suffisamment de soldat et le territoire est trop grand. On ne peut pas protéger tout le monde. Qu’est-ce qu’on peut faire de plus pour la sécurité des habitants? Arrêter toutes les Fourrures en liberté?

— Ce serait une solution, dit Martin.

— Ce serait de la folie. Ce serait irréalisable. Et ça ne ferait que jeter de l’huile sur le feu.

— Franchement, Martin, je t’ai connu moins radical, dit une autre; punir tout le monde pour les crimes de quelques-uns, allons, tu sais que ça ne se fait pas.

— Je ne dis pas que c’est ce qu’on doit faire, mais ça réglerait le problème. Les Fourrures ont eu toutes leurs chances de prouver qu’elles étaient capables de vivre en société, mais elles n’ont jamais réussi. Regardez où nous en sommes aujourd’hui : le pays est divisé en deux, dans ce qui ressemble à une guerre civile, les gens sont effrayés et le roi fait l’autruche. Le bannissement de l’esclavage n’était qu’une tentative pour faire plaisir à ces sauvages en espérant les calmer; est-ce que ça s’est amélioré? Il faut régler les problèmes qui rongent Asiya, et pour l’instant, le plus gros problème, c’est les Fourrures.

— Tu accepterais de te défaire de Rim? dit Frédéric.

— Rim n’est pas un sauvage. Il ne tuera jamais personne. »

Rim s’éloigna discrètement, car il ne comprenait pas les enjeux dont il était question, et il n’était pas très intéressé de toute façon. Plus tard en soirée, une femme vint lui parler, seule à seul, alors que tout le monde discutait dans le salon. Il n’aimait pas qu’une étrangère s’approche ainsi de lui.

« Sauve-toi! dit-elle. Je vais te rendre ta liberté. Enfuis-toi loin d’ici, le plus loin possible.

— M’enfuir? Pourquoi m’enfuirais-je? dit Rim.

— Parce que… n’as-tu jamais souhaité être libre?

— Mais je suis déjà libre. La porte est juste là. Il n’y a rien qui m’empêche de partir.

— Alors dans ce cas… pourquoi restes-tu ici?

— Je n’ai aucune raison de partir… c’est mon devoir de rester. »

Martin se pointa et adressa un regard sévère à son invitée. Il la pressa de retourner rejoindre les autres. « Que je ne te voie plus t’approcher de lui », dit-il tout bas.

Il en avait assez d’entendre son père et sa famille parler avec autant de patriotisme, alors qu’à son avis, la fierté d’Asiya n’avait jamais été aussi basse et, son avenir, aussi incertain.

Le lendemain, Martin rencontra son père une dernière fois, en privé, avant qu’il ne reparte.

Frédéric dit : « Qu’est-ce qui se passe avec Rim? Tu le laisses aller, tu le protèges, tu l’as tenu à l’écart toute la journée… tu es trop souple avec lui. Ce n’est pas avec la souplesse qu’on fait un esclave, c’est avec un encadrement strict et continu. Tu vas finir par le perdre.

— Je sais ce que je fais, dit Martin. Je ne suis pas stupide. Mais c’est différent pour Rim. Je ne le dresserai pas à ta manière.

— Tu t’es trop attaché à ce chat… c’est une mauvaise chose. Tu manques d’autorité, voilà le problème. Il est peut-être déjà trop tard pour réparer tes erreurs.

— Je n’ai commis aucune erreur, car ce n’est pas mon esclave. Je n’ai pas accepté de le garder pour ça.

— Dans ce cas, que fait-il chez toi?

— Ça ne te regarde pas. Tu ne comprendrais pas, mais tu dois accepter le fait que Rim est spécial et qu’il compte plus à mes yeux que tous les autres, et que pour cela, je refuse d’en faire un esclave. »

Il y eut un silence. Frédéric parut agacé et incrédule à la fois.

« C’est incroyable. Depuis hier, tu n’as pas arrêté de me rabrouer et de me contredire; je me sens comme si mon propre fils se retournait contre moi. Qu’ai-je donc fait de si terrible pour que tu me traites ainsi?

— Tu n’es rien qu’un sale hypocrite, cracha Martin. Tu viens juste de m’accuser de manquer d’autorité, et pourtant tu continues de soutenir un homme faible qui laisse le pouvoir lui glisser entre les doigts.

— Martin…

— Toi tu l’aimes, Vikorich. Lui, ça t’arrange qu’il soit plus souple. Bien sûr que ça te plaît qu’il soit sur le trône. Tu es riche et tu as du pouvoir, car tu es proche du seigneur et de ses conseillers. Même si tu n’es pas d’accord avec ce que fait Vikorich, tu profites de la situation, alors que ce qui arrive devrait te révolter! Tu ne te fais aucun souci pour l’avenir du pays; tout ce qui semble compter pour toi, c’est que toi, tu sois heureux aujourd’hui. Mais Vikorich n’a jamais fait emprisonner les gens que tu aimais pour leurs idées. Il n’a pas fait tuer ton meilleur ami pour te montrer qu’il était plus fort que toi! »

Frédéric dit, la colère montant : « Martin! Ne dis pas n’importe quoi. Ça n’a rien à voir avec moi. Il y a un roi, il dit quelque chose, il a raison, les autres la bouclent. C’est ainsi que ça fonctionne. On a le droit de ne pas être d’accord, mais on n’a pas à protester. On pourrait t’arrêter pour avoir dit de telles choses.

— Tu crois que c’est ainsi que ça a toujours marché? Tu as bien oublié nos grands rois passés. Il fut un temps où notre pays était grand et dirigé par des conquérants. Aujourd’hui, il n’en est plus rien. » Il coupa Frédéric, qui s’apprêtait à répliquer, puis continua, haussant le ton de sorte que tout le monde l’entende : « Marco Vikorich n’aura jamais mon soutien. Il n’aurait jamais dû s’asseoir sur le trône, il fait honte à son héritage. Le pays se portera mieux à son départ.

— Tais-toi! cria Frédéric. Ne parle pas comme ça de ton roi. Que fais-tu des valeurs que je t’ai inculquées? N’as-tu donc aucun respect?

— J’ai prêté serment à Asiya, pas à un spectacle de marionnette. À présent, sors de chez moi! »

Frédéric quitta sur-le-champ, sans se retourner ni dire au revoir, la tête haute et pleine d’orgueil; de même que tous les autres qui décidèrent de s’en aller aussitôt.

Le soir venu, Rim espionna ses maîtres dans leur chambre :

« Que vais-je faire de lui? se demanda Martin. C’est vrai que j’ai été trop souple. Est-ce que tu trouves que j’ai été souple?

— Plus qu’avec les autres, oui, dit Yolande. Ce n’est pas nécessairement un problème.

— Non, mais ça peut le devenir plus tard.

— Ce ne sera plus le tien, d’ici là. À condition que tu termines son dressage.

— Je ne suis plus sûr de ce que je vais faire… »

Yolande s’énerva :

« Après toutes ces fois où je t’ai vu le malmener et le traiter comme une merde? Depuis qu’il est ici tu passes ton temps à le battre, à lui laver le cerveau, à lui faire répéter que sa vie ne vaut rien, qu’il doit t’obéir, et que ce que lui veut passe en dernier… avec toutes ces années de dressage pour en faire un bon esclave, ne viens pas me dire aujourd’hui que tu as des scrupules. Ton père est un imbécile. Arrête d’écouter ce qu’il dit, termine le dressage de Rim et débarrasse-t’en ensuite, si c’est ce que tu veux, ou garde-le, ça m’est égal à ce point; mais ne viens pas me dire que tu abandonnes. Franchement, il me semble que tu en as vu d’autres. »

Le lendemain, Rim alla s’excuser auprès de Martin. Il se sentait responsable pour son malheur et comprenait qu’il était au centre de ses problèmes avec sa famille.

« Je suis conscient du fardeau que je représente pour vous, monsieur. Je suis désolé si je vous cause du souci, j’espère que je pourrai… »

Martin le fit taire : « Je ne t’ai pas donné la permission de parler. »

Les jours suivants, ils ne se dirent plus rien.

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Chapitre I

1-8 Le monde de Rim

Plusieurs mois plus tard, à l’automne, Rim ressortit en compagnie de Martin. Ils retournèrent devant le palais où, cette fois-ci, c’était la reine qui adressait un discours à la population.

« C’est la première fois que le roi se fait remplacer. Je suppose que la situation le dépasse tellement qu’il a honte de se montrer en public », dit Martin pour lui-même.

La reine annonça la mise en vigueur d’un couvre-feu sur la cité de Lumasarel. Les gens encore debout dans les rues entre vingt-trois et cinq heures seraient arrêtés ou retournés chez eux, et il en serait ainsi jusqu’à ce que « la situation s’améliore ».

« Comme si ce genre de politique allait aider quoi que ce soit », dit Martin.

La foule se dispersa à la fin du discours. Un peu plus loin, les gens se regroupèrent autour d’un homme qui soudainement s’effondra sur le sol.

Rim accourut et se fondit dans la masse. Quelqu’un derrière lui déposa un papier dans sa main. Lorsqu’il se retourna, il crut voir un chat se faufiler entre les gens et s’éloigner en courant. La note disait :

« Retrouve-nous au même endroit où nous avons parlé la dernière fois. À toute heure du jour ou de la nuit, il y aura quelqu’un qui t’attendra. Viens nous voir, je t’en supplie. »

Il serra le papier dans sa main et le glissa dans sa poche.

Martin le retrouva et le prit par le bras. « Je ne peux donc pas te lâcher une seconde? »

Des gardes interrogèrent les gens plus près et ordonnèrent aux autres de s’en aller. « Que s’est-il passé? Avez-vous vu quelque chose? »

L’homme gisait par terre et avait un couteau planté dans le dos, dans l’omoplate, mais personne ne semblait avoir rien vu.

« Que se passe-t-il… dit Martin. Les gens sont-ils à ce point aveugles et stupides? On n’assistera plus aux discours si ça continue comme ça. On évitera les foules de peur d’être la prochaine cible d’un assassin. C’est ridicule. La situation ne s’améliore pas… elle ne peut aller qu’en empirant. Notre pays est gravement malade. »

On vit des gens passer et transporter la victime sur une civière.

Alors qu’ils rentraient, Martin parla à Rim des rois passés qui avaient marqué l’histoire d’Asiya de façon positive par leur courage, leur ambition et la confiance que le public leur accordait; toutes des choses qui manquaient à Marco Vikorich.

De retour, Rim eut le courage d’affronter Martin avec une question qui le taraudait depuis longtemps :

« Monsieur, si vous permettez, dit-il timidement; je sais que les choses ont beaucoup changé depuis, mais il y a quelques années, on a condamné un renard qui avait attaqué le roi et vous vous réjouissiez de le savoir mort. Pourtant, corrigez-moi si je me trompe, vos idées aujourd’hui ne semblent pas si loin des siennes… »

Martin mit un temps avant de répondre :

« Ce renard dont tu parles souhaitait la fin du règne des Hommes. Moi, je souhaite qu’il perdure.

— Avez-vous peur que les Hommes perdent le pouvoir sur Asiya? Avez-vous peur des Fourrures?

— Non. J’ai peur qu’elles sèment la guerre et le chaos, car c’est ce qu’elles feront si on les laisse faire. Elles ont déjà commencé.

— Pourquoi agissent-elles ainsi? »

Martin parut particulièrement tendu. « Je ne sais pas. Ne me pose plus de question. Va te laver.

— Je me suis déjà lavé hier…

— Retournes-y! Ne commence pas, fais ce que je te dis. »

Lorsque Rim partit se déshabiller, Martin aperçut la note sur laquelle il gardait jusque-là sa main solidement fermée, et la lui prit. Il la lut.

« Qui t’a donné ça? » demanda-t-il.

Rim ne dit rien.

« Regarde-moi. Réponds à ma question. »

Rim leva la tête et affronta le regard de Martin; mais aussitôt il courba l’échine.

« Il s’appelle Vincent, dit-il. C’est un chat comme moi.

— Quand l’as-tu vu la dernière fois?

— L’été dernier, quand j’ai fui.

— Que me caches-tu d’autre?

— Rien, je le jure. »

Ce soir-là, Martin continua de l’interroger, sans jamais avoir les réponses qu’il espérait, car il refusait de croire ce que Rim lui disait. « Je ne sais pas où il est, je ne sais plus. Je ne sais pas pourquoi il veut me parler. Je ne sais rien sur lui, à part son nom.

— Je t’interdis d’aller le trouver, c’est compris?

— Oui, monsieur. »

Les jours suivants, Martin rencontra un homme, qui vivait près de la sortie sud de la ville. Il emmena Rim avec lui et le fit bûcher, du matin au soir. Martin travaillait quelques heures avec lui le matin et le laissait seul le reste de la journée, s’affairant à d’autres tâches. Il n’avait pas eu le temps de s’accoutumer à tant d’efforts soutenus, n’ayant jamais vraiment fait de travail physique par le passé. Après quelques jours, le moindre effort lui fut douloureux et insurmontable, et il ne sentit plus la force de soulever quoi que ce fût, non pas par paresse, mais par manque d’énergie. Lorsqu’il s’effondra sur le sol, parce qu’il était trop épuisé pour tenir debout, Martin lui donna de l’eau et une pause, puis le travail recommença.

Deux fois par jour, un homme se présentait, arrivant de la campagne, avec ses chevaux et sa charrette. Rim transportait une partie du bois qu’il avait coupé, il le lui donnait, puis l’étranger repartait et le processus reprenait. Lorsqu’il se plaignait qu’il avait faim, Martin n’en faisait rien. « On mangera demain matin. Pas maintenant. Pas le temps », dit-il. Cela dura six jours, et on ne lui donna pas plus d’explication. Il remarqua que Martin devenait particulièrement irritable ces jours-ci, mais il n’arrivait pas à en connaître la cause : il ne le voyait plus autant le jour, et il n’était guère disposé à discuter avec lui.

Il trouva un éclat de bonheur lorsque l’étranger venu de la campagne lui dit merci avec le sourire. Il semblait être la seule personne reconnaissante des efforts qu’il donnait pour Martin, et faisait preuve d’une sympathie dont il n’avait pas l’habitude.

N’ayant souvenir d’autre paysage que celui de la cité de Lumasarel, il se demanda s’il verrait un jour de ses propres yeux de quoi a l’air le monde au-delà des murs de pierre et des grandes portes.

La nuit, il faisait des cauchemars.

Il était en haut d’un ravin gigantesque d’une centaine de mètres de hauteur en bas duquel coulait une rivière. Quelque chose le pourchassait, mais il était incapable de se retourner, et le seul bruit qu’il faisait était celui du vent qui soufflait et qui semblait souffler et siffler plus fort à mesure qu’il s’approchait. À ce moment, il sauta, mais il ne réussit pas à atteindre l’autre côté; il finit dans l’eau et se noya dans la rivière.

Il se réveilla essoufflé et trempé de sueur. Il était tombé de son lit, car il était couché sur le sol, et son corps était affamé et endolori. Il reprit ses esprits et alla s’asseoir à sa table, face à la fenêtre, puis relut la dernière page de son journal, éclairé par la lumière de la lune.

Depuis quelques mois, il en écrivait des extraits autant en français qu’en asiyen, particulièrement lorsqu’il savait que Martin le lirait. Toutefois, c’était un asiyen très approximatif et son vocabulaire s’était gravement appauvri après le temps passé à parler la langue des Hommes.

Même s’il savait que ce qu’il écrivait ne reflétait ni ce qu’il vivait, ni ce qu’il ressentait, il était néanmoins persuadé que chaque songe avait une signification cachée. Son journal n’avait aucune finalité, ce n’était pour lui qu’un outil qu’il utilisait pour traduire ses pensées en phrases, lui qui était fortement limité dans ses interactions sociales; c’est la raison pour laquelle il n’avait pas grand-chose à en tirer.

Il sortit discrètement de sa chambre et descendit les escaliers sans faire de bruit, sur la pointe des pattes. Il approchait minuit, les maîtres étaient couchés et la maison était terriblement silencieuse; il ne pouvait entendre que le vent qui soufflait dehors ainsi que le pendule dans le vestibule, mais le son de ses propres battements de cœur enterrait tous les autres. Il se rendit à l’arrière de la maison, et tenta sans réelle conviction d’ouvrir la porte de la cuisine, pour finalement se rendre compte qu’elle n’était même pas fermée. Il jeta un œil par l’entrebâillement et resta immobile pendant un instant, tiraillé entre son instinct de survie et sa peur de désobéir. Pris de doute, il se mit à faire les cent pas dans la maison, et il souhaita ardemment, pourtant pleinement conscient de ses faits et gestes, qu’il prendrait la décision de rebrousser chemin.

Il se décida de continuer; il se haït aussitôt de succomber à son manque de discipline, et pénétra dans la cuisine. Il attrapa un couteau, une miche de pain sec, et il en découpa une part. Un minuscule morceau, une bouchée seulement : c’était bien moins que ce que qu’il avait eu l’habitude dans sa vie… mais pour cette semaine, c’était sa première collation en-dehors du déjeuner, et celle-ci soulagerait sa faim au moins jusqu’au matin.

Il mangea tout de suite et s’empressa d’aller ranger ses affaires pour que l’on ne soupçonne pas son passage; mais comme il s’apprêta à remballer le pain, Yolande, qui se tenait à présent au pas de la porte, le surprit et l’appela. Il sursauta, manquant presque crier, puis il se retourna vers elle. La lueur de sa bougie l’éblouit.

« J’ai vu que tu n’étais pas dans ta chambre. Que fais-tu encore debout? Tu sais que tu n’as pas le droit d’être ici », dit-elle doucement.

Elle déposa la bougie sur une étagère.

« Je suis affamé, dit Rim. Je n’ai pris qu’un morceau, un seul, un petit. Vous ne le remarquerez même pas.

— Martin t’a interdit de quitter ta chambre. Je vais devoir lui dire que tu voles de la nourriture.

— Non, s’il vous plaît, ne lui en parlez pas, il ne me le pardonnera pas. Je ne survivrai pas un jour de plus si je continue comme ça. Ne lui en parlez pas.

— Je suis désolée, Rim, il faut que tu comprennes que tu ne peux pas venir et te servir à ta guise. »

Rim se mit à genoux, implorant. « Que puis-je faire, dans ce cas? J’ai moi aussi faim et soif, tout comme vous, plus que vous. Je n’espère pas pouvoir travailler davantage dans ces conditions. Je m’épuise, je dors très mal et tout mon corps me fait souffrir. Avez-vous déjà eu si faim que vous aviez de la peine à rester debout? Je doute que vous ayez déjà ressenti cette souffrance que j’accepte d’endurer pour vous. Allez-vous faire preuve de compassion cette fois-ci dans votre vie, madame?  N’ai-je pas mérité cette petite récompense? Ma santé n’a-t-elle pas une quelconque valeur à vos yeux, ou n’en vaut-elle donc pas la peine?

— Je regrette, mon garçon, je ne peux rien faire pour toi, dit Yolande. Suis-moi, maintenant; tu dois te coucher.

— Je ne peux pas dormir… tout mon corps est en souffrance.

— Martin sera furieux si tu t’obstines.

— Je ne veux pas m’obstiner! Je n’ai pris qu’une bouchée de pain, je vous demande seulement de ne pas me dénoncer. Je vous en supplie.

— Tu n’as pas à discuter les ordres. Va te coucher! » Elle fit un pas en direction de Rim.

Rim se releva et s’empara du couteau sur la table derrière lui. « Ne vous approchez pas! dit-il.

— Rim, dépose ça tout de suite, dit fermement Yolande.

— Je ne bougerai pas tant que vous ne m’aurez pas laissé manger.

— Je te dis de déposer ce couteau sur la table, immédiatement! »

Rim ne bougea pas.

« Fais ce que je t’ordonne, dit Yolande.

— Vous n’avez aucune autorité sur moi! » lança le chat.

Yolande fit un autre pas en avant. Son ton autoritaire qui ne lui seyait pas du tout au goût de Rim. « Tu vas venir avec moi comme je te l’ai demandé, garçon. »

Rim parut néanmoins peu certain et apeuré. Il menaça Yolande en pointant le couteau vers elle. « Éloignez-vous! dit-il. Je veux seulement à manger. C’est tout! »

Elle fit brusquement un pas vers l’avant et Rim tenta de l’atteindre avec son couteau, mais elle réussit à l’attraper par le bras et le retenir. Il se débattit et lui donna un coup de pied, tentant de planter ses griffes dans sa jambe, et réussit à lui faire une entaille au tibia. Elle lâcha prise, puis Rim agita le couteau dans tous les sens et finit par l’atteindre au ventre et à l’avant-bras, mais sans la blesser réellement, car il était trop maladroit. Yolande le désarma et le fit laisser tomber son arme, mais aussitôt, il sauta sur elle, la plaqua sur le sol et lui mit des coups de griffe.

Martin débarqua dans la pièce et donna à Rim un coup de pied en plein visage. Celui-ci bondit vers l’arrière et se recula vers la porte. Martin s’agenouilla à côté de sa femme, constatant ses blessures, et tenta de la rassurer.

Rim reprit le couteau. Il avait du sang sur les mains.

Martin leva la tête sur lui. « Tu as agressé ma femme, sale bête! »

Rim se tint debout, fixant Yolande sur le sol qui était sous le choc. Il menaça Martin; mais celui-ci, guère impressionné, avança doucement vers lui.

« Lâche ton arme, garçon, dit-il.

— Non…

— Obéis-moi! »

Rim évita son regard.

« Je… ne peux pas… si je lâche, vous allez me battre, dit-il.

— Tu mérites cent fois pire.

— Je sais… (il se mit à pleurer.) Je suis désolé, monsieur. J’avais seulement faim…

— Tu te rends compte de ce que tu as fait? Tu vas me le payer cher. »

À ces mots, Rim lâcha le couteau, tourna les talons et s’en fut. Il sortit dehors, dans la cour, puis disparut dans la nuit.

« Où vas-tu? cria Martin. Je te retrouverai, sale bête! »

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Chapitre I

1-9 Le fils de Martin

Huit heures sonna. Martin Lembert et Laurent Vernel étaient au sous-sol. Martin désigna un présentoir sur lequel était étalée l’armure de la légion, avec son casque, sa cape et son épée de service.

« La justice et l’amitié, dit Martin, brandissant son arme. C’est avec ces mots en tête que le premier Marco Vikorich a fondé Asiya, il y a presque mille ans. Il n’en reste plus grand-chose, aujourd’hui.

« J’ai porté l’uniforme pendant deux années, pour faire plaisir à mon père. Quand j’ai réalisé les idées que je défendais en le portant, j’ai arrêté. Ça l’a déçu, mais il a accepté que je ne pensais pas comme lui. J’ai continué avec lui le dressage des Fourrures, et quand je me suis marié, il m’a donné cette maison. J’ai honte maintenant que j’y repense. De le traiter comme je l’ai fait, à cause d’une histoire de politique, après ce qu’il a fait pour moi… et maintenant, il me hait.

— Toi, tu es trop obsédé par la politique au point de la laisser influencer tes relations avec les autres, dit Laurent. C’est ça, ton problème. Le pouvoir, c’est ce qui fait tourner le monde. Tout le monde en a un peu sur quelqu’un. Frédéric, lui, je le connais bien. Il est doué avec les Fourrures, mais pas avec les enfants. »

Laurent sourit, mais Martin semblait triste et fâché, et ses idées étaient confuses.

« Je ne suis pas venu te voir pour parler de politique, dit Laurent. On ne se mettra jamais d’accord sur ça. Je veux savoir ce qu’il s’est passé dans cette maison, et comment tu as pu laisser Rim s’enfuir. Toi, Martin Lembert, qui n’es pourtant pas un débutant; ça ne vous est jamais arrivé, ni à toi, ni à ton père. Comment as-tu pu perdre le contrôle aussi facilement? J’ai vu la façon dont tu le traitais, et ton père m’en a parlé également. Pour l’avoir vu moi-même, te connaissant comme je te connais, et connaissant aussi tes méthodes, je n’avais pas pensé que ça puisse aller mal. Je ne veux pas t’accuser d’une faute, je ne connais pas le détail de tout, mais… c’est toi qui es responsable pour ce qui est arrivé, car tu étais responsable de lui. »

Martin s’empressa de répondre : « Ne dis pas ça. Il m’appartient toujours.

— Tu es idiot. Il t’a échappé. Tu l’as perdu. Que tu le veuilles ou non, c’est un animal, et il obéit à ses instincts. Si tu manques de contrôle, ou que tu l’as mal dressé, il ne t’écoute plus. Il écoute ses instincts, et à ce moment, tu n’as plus de pouvoir sur lui. C’est terminé.

— Il reviendra! Crois-moi, si nous ne le retrouvons pas avant, il reviendra de lui-même, et il s’excusera. Je le sais.

— Des fouets et des chaînes, dit Laurent. C’est avec ça qu’on dressait tous les esclaves dans le temps jadis. C’est encore très répandu, plus que tu ne l’imagines. Des fouets et des chaînes… pas des cadeaux et des faveurs. On n’imaginait pas ça. Je parie que tu n’as jamais manié un fouet. Ton garçon serait tellement plus docile si c’était le cas.

— Mon père et moi n’avons jamais utilisé d’instrument de torture sur nos animaux…

— D’après ce qu’on m’a dit, ça ne vous empêche pas de leur mettre des raclées quand ils le méritent. »

Martin soupira longuement puis fit dos à Laurent.

« Tu t’imagines peut-être que ça me faisait plaisir! Crois-moi quand je te dis qu’il m’en a toujours coûté de faire du mal à Rim. Mais hier, j’ai réellement perdu mon calme devant lui, et c’est ma plus grosse erreur. Je n’ai pas voulu avoir à m’occuper de lui. Je n’étais même plus supposé avoir de Fourrure à ma charge. Je l’ai acheté à un ami seulement pour le sortir de la purée. Il était recherché pour trafic d’esclaves, et il devait s’en débarrasser. Il me l’a vendu pour trois fois rien. Je n’avais même pas l’intention d’en faire un esclave, du moins, pas au début. Je pensais pouvoir l’élever comme mon fils. J’ignore comment c’est arrivé, mais j’ai changé d’avis. Même que ce pantin de Richard Dançon m’a mis sur sa liste. Il a dit qu’il me ferait arrêter au moindre faux pas. J’avais les mains liées, tu comprends, mais avec le temps, il a fini par lâcher prise. À ce moment, Rim devenait adulte, et c’est là que les choses ont commencé à mal tourner. Il volait la nourriture, il ne faisait plus ce que je lui disais, il sortait sans permission, il ne m’écoutait plus et je sentais qu’il me cachait des choses… je perdais le contrôle, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. J’ai dû le faire sortir de prison, un moment donné. J’ai voulu m’en débarrasser à mon tour… mais je l’aimais trop. Je ne pouvais pas le laisser comme ça dans la nature, il n’aurait pas survécu; et je ne faisais confiance à personne d’autre pour prendre soin de lui. Je pensais avoir réussi à le redresser malgré tout, jusqu’à aujourd’hui. »

Laurent rit : « Tu es exactement comme ton père. Tu es doué avec les Fourrures, mais pas avec tes enfants. Bon sang, Martin, c’est un esclave; il a fallu qu’il aille en prison pour te rendre compte enfin que tu perdais le contrôle? C’est inconcevable pour un père, alors pour un dresseur… je ne te comprends pas. »

Martin se retourna et s’énerva.

« C’est plus compliqué que ça! Il n’a rien fait de grave, c’était seulement un soldat qui se cherchait quelqu’un à emprisonner, une crise de zèle, si tu veux mon avis. Rim n’avait fait absolument rien de mal. C’était pendant un rassemblement, souviens-toi, il y a deux, trois ans, quand il y a eu ce renard… Karimel, qui avait voulu tirer sur Vikorich…

Laurent dit d’un air moqueur : « Je m’en souviens… je me le suis fait dire pendant des mois. Il a eu ce qu’il voulait : l’attention du public. »

Martin secoua la tête.

« Ce qu’il voulait, c’était aider son pays et les gens de son espèce. On est d’accord, il a fait une connerie; c’était un nationaliste pourri. Mais c’est faux de croire qu’il voulait seulement se faire remarquer, même si, bien honnêtement, j’y ai longtemps cru. Les gens se sont fait une fausse idée de qui il était réellement en se basant sur ses dernières paroles.

« Ne va pas croire que je le défends… je sais de quoi je parle, puisque je l’ai connu. Plus tôt, avant qu’il ne décide d’entrer dans son délire révolutionnaire, c’était quelqu’un d’intelligent et de… eh bien, normal. Il a servi dans une famille humaine à Pirret jusqu’au jour où son maître s’est fait arrêter et que Vikorich a interdit l’esclavage. Il a toujours été reconnaissant envers les Hommes qui l’ont libéré. Il ne les haïssait pas, mais il haïssait être traité comme un animal. Je l’ai connu, comme je te l’ai dit, très intimement, et ça me fait mal de l’avouer. Ce jour-là, il m’a conté absolument tout sur lui et sur son passé, et quand il me faisait son histoire, de son point de vue à lui, je ne suis pas resté indifférent. Je me suis senti comme un parfait salaud, car j’avais l’impression d’abuser de sa gentillesse et de sa générosité. C’est peut-être à cause de lui que j’ai décidé de ne plus m’occuper des Fourrures, jusqu’à ce que Rim entre dans ma vie. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai commencé à lui parler de moi, et que je lui ai dit ce que j’étais, son attitude a changé. J’ai senti qu’il était déçu et furieux. Il m’a tourné le dos et m’a accusé d’avoir profité de lui. Il m’a dit de m’en aller, et il m’a prévenu, il m’a juré que si je me présentais à nouveau devant lui, il me tuerait de sang-froid. J’ai eu peur de lui, alors je ne suis plus jamais retourné le voir. J’ai longuement réfléchi après ce jour. L’idée de faire ce que je faisais, le dressage, ne me plaisait plus autant qu’avant, et j’ai accepté par la suite de m’occuper de Rim sans grand enthousiasme, en pensant pouvoir faire différent, en pensant l’élever comme si c’était mon fils… mais non. »

Laurent parut incrédule. « Tu as couché avec une de ces bêtes? dit-il. Attends, je n’ai rien contre ça, mais ta femme, elle fait quoi dans tout ça? Rappelle-moi pourquoi vous vous êtes mariés, déjà?

— L’amour que je porte à ma femme est sincère! Et pourquoi nous n’avons pas d’enfant, cela ne regarde que nous. Cette histoire c’était seulement… une expérience.

— Oui, oui, reprit Laurent, résumons un peu : tu as couché avec ce renard une fois… les raisons pourquoi, ça te regarde; et, depuis ce temps, tu te questionnes sur ta vocation. Combien de secrets vas-tu encore me révéler ce matin?

— Il fallait être là pour comprendre. Ses histoires me faisaient froid dans le dos. Des fouets et des chaînes… lui, il en a eu. Je n’y ai jamais eu recours personnellement, et mon père non plus, d’ailleurs, tu devrais savoir ça; mais on dirait que c’est seulement à cet instant que j’ai réalisé le pouvoir que j’avais eu sur les animaux que j’avais dressés. C’était la première fois que je voyais un esclave qui avait obtenu sa liberté. C’était la première fois que j’en écoutais un parler, aussi… j’ai été frappé d’empathie et, sur le coup, je me suis senti mal pour tous les esclaves du monde. Je le comprends d’avoir été en colère : j’incarne tout ce qu’il a jamais détesté. D’un autre côté, je crois qu’on peut légitimement se demander si Vikorich est ferme dans sa volonté d’interdire l’esclavage. Il passe deux, trois lois pour se donner une bonne image, il arrête quelques têtes connues, mais il ne met pas de réels efforts pour arrêter le truc. Ça fait des mois que ça me hante, depuis ce différend avec mon père. Ma famille aurait normalement dû être au sommet de la liste.

— Je ne pense pas que ton père et toi ayez du souci à vous faire, dit Laurent. Ceux au sommet de la liste, comme tu dis, sont ceux dont tout le monde savait qu’ils faisaient preuve de cruauté. Ta seule chance, c’est que tu as élevé des juvéniles. Là où j’ai grandi, pour redresser les plus vieux, c’était le conditionnement, la rigidité et la torture. Remercie ce renard de t’avoir attendri : c’est peut-être lui qui t’aura sauvé, finalement.

« Je crois qu’une révolution est en train de s’amorcer, continua-t-il. Avec les violences qui éclatent un peu partout et les Fourrures qui sortent de leur tanière pour se manifester et nous montrer qu’elles se valent, puis le roi qui fait semblant d’être de leur côté malgré la réticence du peuple, dans quelques années, Asiya sera méconnaissable. Dis-toi que, des rois controversés, il y en a eu d’autres avant, et il y en aura encore dans l’avenir. Des esclaves qui ont fui et des dresseurs qui ont failli, il y en a eu des milliers. Personne n’est à l’abri d’une erreur ou d’un accident. » Martin ne continua pas, alors il reprit : « Ta femme et toi ne risquez rien. Mais Rim ne sera plus jamais libre. Nous enverrons des gens fouiller la cité pour le retrouver dès ce matin. Les gardes ont déjà été avertis, alors ils ne laisseront pas un chat quitter l’enceinte de la ville. Si tu as des pistes à nous suggérer pour le reste, il me les faut.

— Il y a quelqu’un, répondit Martin : un autre chat, environ de son âge, treize ans, qui s’appelle Vincent. Il habiterait le quartier est. Je n’en sais pas plus, mais je suis certain qu’ils sont ensemble. Retrouvez-le, ou quelqu’un qui le connaît, et il vous mènera sans doute à lui.

— Hum, il ne me semble pas avoir jamais vu un chat traîner dans cette ville autre que le tien, dit Laurent, pas même dans le quartier est. Je vais voir ce qu’on peut faire. »

Ils retournèrent au rez-de-chaussée. Martin avait la mine déconfite. Laurent se prépara à quitter.

« J’ai besoin de me confesser, dit Martin. Je n’ai jamais rien dit de tout cela à personne. Je suis perdu et mon esprit est dans le désordre. Je suis désolé que ce soit tombé sur toi, mais… merci. »

Ils se serrèrent la main.

« Capturez-le », dit Martin.

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Chapitre I

1-10 La foi de Manuel

Au réveil, Rim fut confus de constater qu’il n’était pas chez lui. Cet endroit, bien qu’habité par des seules gens qui lui ressemblaient, lui restait un endroit étranger et le rendait terriblement anxieux. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se recroquevilla dans le coin de la pièce, visiblement terrifié à l’idée que quelqu’un vienne s’en prendre à lui, repensa à la nuit précédente et fut pris d’un ineffable sentiment de honte.

Vincent l’aida à se ressaisir, et à sa vue, il reprit ses esprits.

« Il sait que je suis avec vous, dit Rim, tremblotant. Je lui ai tout raconté… excepté où vous vivez, je ne lui ai pas dit; mais il connaît ton nom, Vincent. Il saura te reconnaître.

« Où est passé mon collier? demanda-t-il en portant sa main sur son cou.

— Les colliers servent à attacher une laisse et sont un symbole de soumission, dit Vincent. Élaine te l’a enlevé.

— Vous avez fait ça…? » Il posa la main sur son oreille : son anneau y était toujours… et y resterait.

Midi était passé. Vincent passa un bon moment à tenter de le calmer et de le rassurer. Entre le chagrin et la peur qui le submergeaient, il se rendit compte finalement que, malgré qu’il ait déjà atteint l’âge adulte, Rim était toujours un enfant, dans son attitude et sa perception du monde, et qu’il était dépendant de son maître; l’une des conséquences, conclut-il, du dressage qu’on l’avait fait suivre.

Ce jour-là, il fit la connaissance de Tanny de Kusama, une souris; mais Rim ne l’aimait pas, car elle donnait mauvaise impression. Elle semblait n’avoir aucune manière, aucun respect pour personne, mais Vincent lui assura qu’elle était digne de confiance.

Il remarqua, au fond de la pièce, le portrait de Nelli que Manuel avait peint sur le mur. Celui-ci était immobile, assis par terre sur ses genoux, à le regarder.

« Je n’en peux plus de pleurer, dit-il, mais il n’est rien pour soulager ma peine. Deux années ont passé et j’entends encore sa voix dans ma tête. Je n’ai plus que des souvenirs de lui; le reste, je l’ai perdu. J’ai perdu mon sourire, mon enfance, ma capacité d’aimer qui que ce soit d’autre… même mon but dans la vie, je l’ai perdu. »

Vincent était aussi triste, mais ce n’était tant pas le départ de Nelli, qu’il n’avait jamais vraiment connu, qui l’affligeait, que la santé mentale de Manuel, dont le deuil semblait éternel.

« Il n’a pas cessé de pleurer la mort de son compagnon, même après tout ce temps, murmura Vincent. Il est inconsolable. Personne n’a rien pu faire et son chagrin commence à nous affecter tous. Nous nous inquiétons pour lui. Il a déjà parlé de s’enlever la vie. N’importe qui s’en serait remis au bout de quelques semaines, quelques mois à la limite. C’est une partie de lui qu’il ne retrouvera pas, et il restera malheureux tant qu’il vivra. »

Tanny, pour sa part, semblait écœurée et restait insensible. « J’en ai marre de le voir, dit-elle. Il ne fait rien de ses journées. Il a vraiment de gros problèmes dans la tête. »

Rim alla s’asseoir aux côtés du loup. Il se rappela sa rencontre avec Nelli. Il se souvenait de lui comme étant quelqu’un de très sensible et fragile, mais en réalité, il ne connaissait rien de lui.

« Il aurait pu sortir, dit Manuel. Il n’était coupable de rien, contrairement à moi. Il aurait pu sortir tout comme toi, mais c’est lui qui est mort et moi je dois continuer à vivre sans lui. Je suis un criminel, c’est moi qui méritais de mourir, j’ai enlevé la vie à des innocents, mais pour me punir, au lieu de m’enlever la mienne, on l’a enlevée à celui qui comptait le plus pour moi. C’est cruel et injuste.

— Qui as-tu tué pour aller en prison? demanda Rim.

— Un chasseur. Un homme. Lui et sa femme traquaient Nelli pour le tuer ou lui faire je ne sais quoi… qu’aurais-je dû faire? Je n’avais pas d’autre choix, si je voulais le protéger. Je les ai attaqués… avec mes griffes… et mes dents… J’ai tué l’homme, avec une sauvagerie dont je m’imaginais incapable. La femme s’est enfuie quand elle m’a vu. Nelli était sauf, j’ai cru que ça se terminerait là; mais le lendemain, tout Alandrève était à ma recherche. Je devais payer mon crime de ma vie.

« Je comprends, à présent, le mal que j’ai fait, même si mes intentions étaient bonnes. Cet homme que j’ai tué avait lui aussi une amoureuse : celle que j’ai épargnée et plongée dans le deuil.

— Mais c’est stupide, dit Rim. Il est légitime de se défendre lorsque sa vie est menacée. La loi le permet.

— Non, dit Manuel, les choses ne sont pas si simples dans ce pays que je nommerais Kojiya, le Pays des Hommes. La vie de Nelli et l’amour que je lui porte n’ont aucune valeur en comparaison à la vie d’un homme et à l’amour que sa femme lui porte, fût-ce un chasseur et un tueur.

« Je me pose cette question, toutefois : Nelli m’aurait-il survécu, ou étions-nous destinés à être séparés? Si je n’étais pas intervenu, ces chasseurs auraient fini par l’avoir, et je serais aussi malheureux que maintenant; et si Nelli ne m’avait pas rejoint en prison, il serait encore vivant, mais pas moi, et qui sait combien de temps il aurait survécu sans moi. C’est stupide, mais je me questionne tous les jours sur ce que j’aurais dû faire pour que tout se soit bien passé, et impossible de trouver la réponse. »

Rim frissonna.

« Mes souvenirs de lui sont la seule chose qui me tienne en vie, reprit Manuel. Ils sont trop heureux et trop précieux pour que je les perde. »

Rim voulut pleurer, car il se sentait affreusement mal pour Manuel. Il commençait à réaliser que les gens qu’il avait toujours considérés comme des étrangers, ceux en-dehors de ce qu’il connaissait comme sa famille, avaient eux aussi des émotions et une histoire, et qu’ils n’étaient pas comme des fantômes qui répétaient sans cesse la même chose sans que rien de ce qu’il fît n’ait d’impact sur leur vie. Il prenait conscience de ce monde extérieur dont on l’avait toujours gardé loin.

Manuel reprit : « Ces questionnements sur qu’est-ce que la vie, la mort, notre vie est-elle toute tracée… ça ne sert à rien de réfléchir à ces questions; ce n’est pas naturel, car elles n’ont aucune réponse. Les Hommes aiment beaucoup se prendre la tête avec ça. C’est une perte de temps, si tu veux mon avis.

« Je suis allé à l’église. Je me suis dit que ces gens pourraient m’aider. Je les admire, car ils aspirent de l’amour et de la justice et ils aident les personnes dans le besoin. Mais leur discours relève de la fiction. Ils m’ont dit que Nelli était toujours là, quelque part dans l’air et dans le ciel, et qu’il veillait sur moi, qu’il m’aimait au-delà de la mort; mais tout ça n’a aucun sens. Je sais ce qui est arrivé à Nelli. Il a été abattu par des sadiques, puis ils ont sans doute brûlé son corps comme ils font après les exécutions, ou pire, que sais-je. C’est impossible qu’il vive encore, à moins d’une quelconque magie dont j’ignore tout; mais il n’est pas question ici de magie, mais de spiritualité, et ces gens croyants rejettent la magie.

« Il ne vit plus, mais son âme existe encore et reste avec moi, m’a-t-on dit. C’est peut-être sa voix que j’entends lorsque je suis seul. Je ne sais pas ce qu’est une âme. Les Hommes y croient, et si j’en ai jamais eu une, je crois bien que je l’ai perdue elle aussi. Une chose est sûre, ce ne sont pas tous des salauds comme aiment le penser la plupart des Asiyens.

« Ils ne peuvent pas m’aider à surmonter mon deuil. Ils disent que je dois tourner la page. C’est peut-être vrai, mais j’ignore comment faire. Je ne sais plus du tout quoi faire, maintenant. La vie… elle n’a plus aucun sens pour moi. »

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Chapitre I

1-11 Solly de Grantault

Tanny, Vincent, Rim et Manuel sortirent de leur planque et allèrent retrouver Élaine qui se trouvait ailleurs dans le quartier. Ils firent la connaissance d’une renarde nommée Solly.

« Solly de Grantault, c’est mon véritable nom, dit-elle. Mais d’habitude les gens m’appellent pas. Chez les Hommes, on me connaît sous le nom de Solly Warrant, fille de Simon Warrant de Kusama. »

Rim resta surpris.

« Solly était esclave au palais de Kusama, dit Élaine.

— Pendant douze ans, continua Solly.

— Même alors que c’était interdit, le seigneur de Kusama gardait des esclaves.

— Tous des Asiyens.

— Il pensait que parce qu’il était un personnage important, il était au-dessus des lois.

— Les Hommes pensent tous comme ça. Les plus haut placés se croient protégés et les autres se croient pas assez importants pour qu’on s’attarde sur leur cas.

— Lorsque Vikorich s’est présenté chez lui, il les a tous affranchis, mais Simon Warrant, seigneur de Kusama, n’a pas été puni, bien que, selon la loi, il aurait mérité d’être emprisonné.

— Comment se fait-il que vous portiez son nom? demanda Manuel.

— C’est la coutume, répondit Élaine : les esclaves prennent toujours le nom de leur maître. Cela les lie.

— Attention, dit Solly; on m’appelle Warrant, mais c’est bien parce qu’il fallait un nom. En vrai, j’étais à la botte de toute la place, pas juste du seigneur. Et puis, la cour de Kusama, c’est pas toujours évident, même si c’est pas grand comme ici. Le pire c’est quand ils nous donnaient leurs enfants à occuper… je déteste les enfants. Ils sont les pires princesses et ils n’ont pas encore appris la politesse. »

Le parler de Solly laissait penser qu’elle avait reçu peu d’éducation sur la langue et la bienséance, car elle s’exprimait avec un accent bien différent de celui de la cité. C’était la première fois que Rim discutait avec une personne qui venait de si loin.

« Douze ans qu’elle a travaillé, et jamais elle n’a vu le scintillement d’une pièce de monnaie, continua Élaine.

— Vous auriez pu partir, dit Tanny.

— Partir, partir, répéta Solly, c’est facile à dire pour vous, mais je vous garantis que, quand on est esclave, partir, on n’y pense pas une seconde. Tout ce qui compte, c’est servir le maître. Pas le temps de penser à autre chose, même en douze ans.

— Les esclaves ne pensent jamais à fuir, car ils sont dressés pour rester auprès de leur maître, dit Élaine en regardant Rim. L’idée ne leur traverse pas l’esprit, et si elle leur est proposée, ils refusent, car ils savent où est leur place et ils ne connaissent rien d’autre. C’est dans la tête que ça se joue. Il faut des années pour espérer retrouver une vie à peu près normale lorsqu’on est affranchi. On n’efface pas toute une vie d’asservissement et de dressage en une semaine. Il y a des choses qui ne partent jamais.

— Attention là aussi, l’interrompit Solly; vous parlez de vie « normale », mais, pour moi, la vie normale, elle est à Kusama. Tout le reste, j’ai dû l’apprendre, et c’est un choc. Certains s’en sortent pas. J’en ai connu plein qui se sont enlevé la vie après qu’on les a séparés de leur maître, parce que sans maître pour leur dire quoi faire, leur vie n’a plus aucun sens. C’est beaucoup plus difficile que vous pouvez l’imaginer.

— Vous portez un anneau pareil à celui de Rim », fit remarquer Vincent.

Solly hocha la tête. « C’est un souvenir de l’homme qui m’a dressée. Il marquait ses esclaves en leur mettant un anneau à l’oreille. J’ai jamais eu le courage de l’enlever. Regardez-le. »

Vincent et Rim s’approchèrent de la renarde et purent lire le nom qui était gravé sur l’anneau : « Solly Lembert! » s’exclama Vincent.

« C’est Martin Lembert qui a fait mon dressage, dit Solly. Monseigneur a accepté de me le laisser car ça me donnait un style. Ça remonte à quinze ans… c’était dur, il pardonne pas; avec lui, tout doit être carré. Pas étonnant que ce soit l’un des plus reconnus dans le pays : il manipule les Fourrures comme s’il était Dieu. C’est son métier, après tout… il parlait, j’obéissais, inconditionnellement. Je l’aimais; et quelque part, je l’aime toujours un peu, même s’il a participé à gâcher ma vie. Je l’aime toujours parce qu’il m’a forgée. J’ai grandi avec lui et il a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est comme mon père, et je continue de l’aimer malgré tout. Il m’a eue de quatre à sept ans… c’est pas long, mais c’est plus qu’il en a besoin pour vous dresser comme il faut. Quand j’étais à Kusama, il me manquait tellement, j’avais le sentiment qu’il m’aimait plus que monseigneur Warrant. Depuis le temps, je me suis rendu compte à quel point il m’avait manipulée. C’est pourquoi, depuis que je vis ici, je suis terrifiée à l’idée de sortir dehors et de retomber sur lui.

— Vous avez connu monsieur Lembert? » souffla Rim.

On put lire l’empathie sur le visage de Solly alors que Rim et elle se regardèrent dans les yeux.

« Hélas oui, dit Solly, et toi aussi, j’en ai bien peur. Je le savais puisque Élaine m’a parlé de toi, et l’anneau que tu portes comme moi me l’a confirmé. Je suis désolée; tu as dû vivre des choses bien pires que moi sous sa tutelle. Moi ça a duré que deux ans et demi, mais toi, oh mon dieu… je te regarde, vite fait; les moments intimes avec lui, ça devait pas être la joie pour toi non plus. J’ose pas imaginer comment tu dois te sentir…

— Alors comme ça, c’est vrai, dit Tanny; c’est vrai qu’il vous forçait à faire des saloperies?

— Que voulez-vous dire? » demanda Rim.

Un malaise s’installa dans la salle et chacun chercha une façon d’expliquer le problème à Rim qui, dans son innocence, ne comprenait pas ce dont il était question. Ce fut finalement Vincent qui prit la parole, bien qu’il semblait peu assuré :

« Ce n’est pas le seul, ils le font tous… quand un esclave devient mature, son maître va le forcer à coucher avec lui; régulièrement, pour créer une habitude. C’est une étape obligée.

— Monsieur faisait pas ça avec toi? » demanda Solly.

Rim se sentit affreusement mal à l’aise et honteux. « Si… à l’occasion, dit-il avec hésitation; mais il n’a jamais voulu me faire mal… »

Manuel hoqueta. Il serra Rim dans ses bras. « Quelle horreur! pleura-t-il. Mon pauvre garçon!

— Je devine que tu l’as vécu aussi », dit Solly à Vincent. Ce dernier hocha la tête. Élaine le considéra avec tristesse; si bien qu’elle avait connu ce garçon les dernières années, elle ne connaissait pas réellement son histoire, ni ce qu’il avait traversé avant de la rencontrer.

« On y passe tous, dit Solly. Ça vous paraît horrible, mais ça fait partie du quotidien de tout esclave, qu’il soit d’héritage animal ou humain. Moi aussi… pas avec Monsieur, bien sûr, parce que j’étais trop jeune; mais à Kusama… je vous raconte pas…

— Alors, du coup, maintenant que vous êtes libre, vous faites quoi? dit Tanny (elle s’empressa de changer le sujet de conversation).

— Du coup, je ne fais pas grand-chose, répondit Solly. Je m’occupe de Madame, et je l’aide à s’occuper de ses patients.

— Qui donc?

— Judith Querrel. C’est une femme pauvre qui vit ici depuis une dizaine d’années, et ceci est sa demeure. Elle s’occupe des malades et des estropiés du quartier est qui sont trop pauvres pour les médecins. Elle est gentille et digne de confiance. Vous devez être nouvelle dans le coin si vous la connaissez pas. Je l’assiste dans tout ce qu’elle fait, quand elle a besoin de moi. (Elle soupira.) Servante un jour, servante toujours. Si c’est pas Solly de Grantault, ce sera quelqu’un d’autre. Au moins, Madame se soucie de moi et me respecte en tant que personne, à la différence de monseigneur Warrant, si je puis me permettre.

— Vous ne savez pas tout, dit Élaine. Solly possède un don très spécial. »

La renarde parut mal à l’aise. « J’sais pas si c’est une bonne idée d’en parler, dit-elle à Élaine.

— Un don dans quel genre? demanda Tanny.

— Dans le genre magique, répondit Élaine.

— La magie, c’est pas un don, dit Solly. C’est une malédiction. Elle vous tombe dessus et elle vous asservit. Il faut des années d’étude et de savoir-faire pour prétendre la contrôler. J’y suis jamais arrivée.

— Quels sont vos pouvoirs? demanda Manuel.

— Pas envie d’en parler, dit amèrement Solly. Ils sont trop dangereux. Monseigneur Warrant les détestait… je devenais folle à force de les réprimer et à essayer de les cacher aux autres, alors je pratiquais en cachette, même si ça me coûtait.

« Tout est une question de pouvoir dans la vie, continua-t-elle. On est tous maître d’une personne et esclave d’une autre, à différents niveaux. Même ceux qui croient être libres le sont pas vraiment. Personne peut l’être totalement. Regardez-vous : vous vous cachez comme des criminels, vous vous sentez persécutés. Vous craignez autant les Hommes que moi. Vous êtes autant leurs esclaves que je l’ai jamais été.

— Pourquoi ne pas utiliser vos pouvoirs pour faire le bien? demanda Tanny. Si vous les connaissiez à l’époque, vous auriez pu mettre un terme à votre asservissement, et aider les autres qui sont dans cette situation…

— Vous avez aucune idée de ce à quoi ma vie a pu ressembler, pauvre insolente, répondit sèchement Solly. Si vous saviez ce que je ferais pour avoir votre équilibre d’esprit, votre volonté… les magiciens sont jamais libres, même ceux qu’ont jamais connu le dressage des hommes. Vous avez toujours l’impression qu’une force invisible veut votre peau. Qu’elle veut faire de vous une marionnette. Et vous ne pouvez pas vous sauver d’elle. Je n’aime pas évoquer le sujet… ça me rappelle que de mauvais souvenirs.

« Vous, Tanny, Élaine et Manuel, pouvez difficilement comprendre la relation complexe qui lie un esclave et son maître. Pour la comprendre, il faut la subir. Vous avez eu la chance d’en être épargnés. Soyez reconnaissants et montrez-vous compréhensifs. La vie est loin d’être aussi simple pour tous qu’elle l’est pour vous. »

Elle s’adressa directement à Rim : « Toi, t’es encore bien jeune, et j’ai l’impression, à te regarder, que t’as pas reçu un dressage complet. Malgré les difficultés, il semble que t’aies eu droit à certaines libertés auxquelles je pensais pas du temps où je vivais avec Monsieur. Tu sembles toi aussi capable d’analyser le monde et de décider par toi-même, ce dont j’ai jamais été capable; et pour quelqu’un de ton âge qui, encore hier, avait jamais connu mieux que la vie d’esclave, ça me surprend et me remplit d’espoir.

« Dis-moi, ton nom c’est quoi?

— Rim Lembert.

— Non, c’est pas ça, ton vrai nom. Je veux savoir ton vrai nom. Comment tu t’appelles, d’où tu viens? »

Rim fut surpris de cette requête, et ne sut quoi répondre.

« Mon nom est Rim Lembert. Je me suis toujours appelé ainsi. Je ne vois pas ce qu’il vous faut.

— T’es né où? »

Il y eut un silence et Rim parut pensif. Il réfléchit pendant un long moment, et lorsqu’il se rappela, Solly vit ses yeux s’ouvrir grand, comme s’il venait d’avoir une vision.

« Salamey, dit-il. Je me souviens, à présent, je ne suis pas né ici. Je suis né à Salamey.

— Alors oublie ce nom que les Hommes t’ont donné. Appelle-toi Rim de Salamey. C’est la première étape.

— Rim de Salamey… » se répétait-t-il, comme pour ne pas l’oublier. Ce mot réveilla en lui de nombreux souvenirs, bon nombre de récents : la rencontre de Frédéric Lembert, qui avait été un grand dresseur avant Martin; Karimel le renard, le rebelle qui avait été esclave; la violence, physique comme psychologique, dont Martin avait fait preuve à son égard, et dont il n’avait jamais réalisé la gravité… il revit des bribes de souvenirs qu’il croyait depuis longtemps oubliés de ce moment où, presque dix ans plus tôt, alors qu’il était chaton, il avait rencontré un Homme, à qui sa mère l’avait confié, et qu’il avait ensuite voyagé loin de chez lui pendant plusieurs jours, avant de rencontrer Martin.

« Je ne comprends pas, madame, bégaya-t-il. Je ne crois pas… être un esclave… ou du moins, je ne l’ai jamais cru avant maintenant.

— C’est sûr que Monsieur t’aime, dit Solly, sinon, il t’aurait pas gardé aussi longtemps. Mais Monsieur est dresseur et manipulateur. Un bon esclave se rend pas compte qu’il est soumis; c’est donc normal que tu t’en sois jamais aperçu, même après tout ce temps, puisque c’est le but du métier de dresseur. Moi-même, je l’avais pas réalisé avant très longtemps. C’est normal, quand t’as jamais connu rien d’autre, tu peux pas imaginer comment avoir une plus belle vie; il y en a qui ne s’y font pas, ou qui meurent sans jamais savoir ce que c’est être libre.

— Que dois-je faire si je veux y arriver?

— On y arrive jamais totalement. Mais je pense que tu es déjà plus avancé que moi. Les autres t’expliqueront tout. Vous devez partir, maintenant; Madame va pas tarder à rentrer, et il faudrait pas qu’elle me voie en votre compagnie. C’est rien contre vous, mais j’aimerais pas qu’elle pense que j’invite des gens chez elle. Ça pourrait la mettre de travers.

— En réalité, dit Élaine, j’ai cru que Judith Querrel pourrait nous aider à libérer Rim de son ancien maître. Nous savons qu’elle l’a fait avec d’autres.

— Comment vous comptez vous y prendre? demanda Solly. Ne pensez pas pouvoir faire grand-chose contre lui. Sa famille a assez de pouvoir, même si vous réussissez à l’incriminer, il risque aucune peine. Une tape dans le dos et c’est pardonné. Je suis même prête à parier qu’il a la garde dans sa poche pour vous retrouver. Vous pouvez pas vous enfuir de monsieur Martin Lembert; c’est lui qui décide quand il vous laisse partir. Oubliez pas qu’il est maître dresseur; il se laissera pas avoir par qui que ce soit, et surtout pas par des gens de notre espèce. »

Elle s’adressa à Rim : « Je suis désolée, je peux rien faire pour t’aider, et Madame non plus. Tout ce que je peux faire, c’est te souhaiter bon courage, et surtout, d’être très prudent; si Monsieur te cherche, il va te trouver. »

Rim ne savait plus quoi dire. Il avait treize ans, et jamais il ne s’était senti aussi peu libre.

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Chapitre I

1-12 La traîtrise

Rim et Vincent retournèrent seuls à la planque.

« On ne peut pas empêcher ton maître de partir à ta recherche, dit Vincent. Mais il y a une solution. Il faut s’enfuir. Ce pays est immense; si nous quittons la ville, il n’a aucune chance de nous retrouver.

— Pourquoi devriez-vous fuir? demanda Rim. Vous êtes libres. C’est moi qu’il cherche.

— Je ne peux pas te laisser seul, tu ne t’en sortiras jamais. Nous pouvons nous rendre à Salamey; c’est là que je suis né moi aussi. Les humains fuient Salamey et les Asiyens qui sont libres y immigrent tous. Nous serons en compagnie des nôtres, et nous serons protégés.

— Si Salamey est si bien, pourquoi n’y êtes-vous pas allé?

— Élaine et son groupe se sont donné pour mission d’aider les esclaves de Lumasarel à s’affranchir de leur maître et à les faire sortir. C’est grâce à elle si je suis libre aujourd’hui. Il y a deux ans j’étais encore tenu en laisse. Mais là, la situation est différente. Les gens en ville commencent à la connaître, et à nous connaître nous, les Fourrures du quartier est. Nous sommes les deux seuls chats dans toute la ville. Si Martin Lembert se lance à ta recherche, je suis en danger moi aussi, car vois-tu, j’ai commis un crime très grave, et je suis moi aussi recherché.

« J’ignore à quel point Martin sera déterminé à te retrouver. S’il se met à nous poursuivre jusque-là, il n’y a qu’une solution, que tu n’aimeras pas : il faudra le tuer.

— Quoi!

— Ce sera seulement en dernier recours, s’empressa d’ajouter Vincent. Tu prendras le temps qu’il te faut pour te préparer, mais c’est possible qu’on n’ait pas le choix. Ou bien on se rend, ou bien on l’affronte jusqu’au bout. C’est difficile, mais faisable. Je l’ai fait, moi. C’est pour ça qu’on me recherche, et que je dois partir moi aussi. »

Rim s’énerva : « Tu as perdu la tête? Trahir mon maître ainsi, après ce qu’il a fait pour moi, je ne me le pardonnerais jamais. Je l’aime. Je ne pourrai pas lui faire mal. »

Vincent prit Rim par la main en le regardant dans les yeux.

« Si tu ne le tues pas toi-même, dit-il, c’est lui qui te tuera. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la survie.

— Il ne me tuera pas, s’obstina Rim. Il m’aime. Je l’ai entendu le dire, une fois… je compte pour lui.

— Après ce que tu lui as fait, tu crois vraiment qu’il va te laisser en vie? Il a dit qu’il te ferait payer. Imagine un peu ce qu’il est capable de te faire. »

Rim se savait dans l’erreur, mais il refusait de l’avouer; même si sa vie en dépendait, il ne pourrait se résoudre à faire du mal à l’homme qui l’a dressé… même si cela signifiait signer son arrêt de mort.

« On va attendre que les autres reviennent. Dès ce soir, on quitte la cité vers le sud. »

Rim était perturbé par les changements qui s’amorçaient dans sa vie et la vitesse à laquelle la situation semblait se dégrader. Soudainement, tout bougeait beaucoup trop vite autour de lui.

« Si tôt? dit-il, la voix tremblotante.

— On n’a pas le choix. Si on traîne, ils vont nous trouver. »

Pendant une heure, Rim exprima son angoisse et sa honte en partageant avec Vincent les moments heureux et malheureux de son dressage, des souvenirs qu’il avait de son enfance. Il pleura lorsqu’il tenta d’imaginer son futur.

Tout à coup, Tanny arriva en courant et ouvrit violemment la porte.

« C’est la merde, les gars! Faut foutre le camp! dit-elle, paniquée.

— Qu’est-ce qui se passe? dit Vincent.

— C’est Solly! Cette salope, elle vous a balancés à la garde! Ils vous cherchent tous les deux, ils savent que vous êtes ici!

— Quoi? Mais je croyais qu’elle était de notre côté! » s’énerva Vincent.

Tanny jeta un rapide coup d’œil à sa gauche et vit un groupe d’hommes s’engager dans l’allée.

« C’est le gros Roussel! Ils arrivent, grouillez-vous! » dit-elle. Elle s’en fut.

« Dépêche-toi! On sort d’ici! » dit Vincent à Rim.

Comme ils se dirigèrent vers la porte, deux gardes passèrent devant eux en courant à la poursuite de Tanny en lui ordonnant de s’arrêter.

Alors, les quatre autres hommes entrèrent dans la pièce et ils furent pris au piège.

Cédric Roussel dirigeait le groupe.

« Eh bien, belle petite cachette que vous avez trouvée, les chatons, dit-il, regardant autour de lui la cabane sombre et crasseuse. On jurerait que personne n’est venu ici depuis des lustres, si on oublie les poils.

— C’est lequel, celui qu’on cherche? demanda l’un des gardes.

— Le plus grand, je crois. Rim Lembert? Il devait mesurer un mètre trente… ou quarante… oh, on s’en fout; emmenez-les tous les deux, ça fera aussi bien.

— Vous n’avez pas le droit de m’arrêter! dit Vincent. Vous n’avez rien à me reprocher!

— T’inquiète pas, on trouvera bien quelque chose assez rapidement.

« Tu t’es mis dans la merde jusque-là, mon garçon, j’espère que tu t’en rends compte », dit-il à Rim. Il s’adressa ensuite à ses hommes : « Eh bien, ça s’est passé plutôt vite, finalement. Beau travail, les gars. Emmenez-les; on va tout de suite faire savoir au capitaine qu’on a trouvé son fugitif. »

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Chapitre I

1-13 Le tourment

Quelques heures plus tard, Élaine et Manuel furent de retour à l’abri; mais il n’y avait plus que Tanny, assise sur le sol au centre de la pièce, qui lisait des feuilles et une carte.

« Ne me dis pas qu’ils sont partis, dit Élaine.

— Arrêtés, tous les deux, répondit Tanny, et ils ont failli m’attraper moi.

— Mais comment ont-ils fait! s’énerva Élaine. On s’est pourtant débrouillés pour ne pas se faire voir, non?

— Tu peux remercier ta super pote, Solly, qui les a allégrement dénoncés aux gardes qui cherchaient son petit esclave en fuite à Martin Lembert. J’étais juste devant chez elle, les mecs lui ont parlé, et elle leur a tout dit où on se cachait, comme ça.

— Tu n’es pas sérieuse? Et moi qui lui ai fait confiance, mais… quelle conne! cracha Élaine. Je vais lui faire regretter d’avoir parlé.

— Hé bien, ça me ferait plaisir de voir ça, mais ce sera sans moi. Moi je fous le camp, direction Salamey. Je pars rejoindre les rebelles.

— Tu ne vas pas nous lâcher maintenant? Que fais-tu de Vincent et de Rim?

— Pour Vincent je ne sais pas, mais pour Rim, c’est terminé, vous pouvez faire une croix dessus. Il aura déjà de la chance s’il s’en sort avec des coups de fouet. Mon travail ici est terminé, je vous ai aidés du mieux que je pouvais; je ne crois plus rien pouvoir faire pour aider les Asiyens de cette ville. Là-bas, il y a ma famille, et pendant qu’on est ici, eux sont en train de se battre pour être libres; et ils ont besoin de moi.

— On vient de perdre Vincent! On ne va pas te perdre toi aussi, dis-moi? dit Manuel.

— Ma décision est prise », dit Tanny en se levant. Elle continua, s’approchant de Manuel : « Et toi, si tu tiens encore à faire quelque chose de ta vie, s’il te reste un peu de volonté et de confiance en toi, tu devrais venir avec moi, et tu vengeras le meurtre de ton compagnon.

— Laisse-le! dit Élaine; n’essaie pas de l’embarquer avec toi!

— Tu peux rester ici à pleurer et à te laisser crever, reprit Tanny, ou venir à Salamey, faire partie de la révolution, renverser l’injustice dont tu as été victime, et peut-être bien passer au-dessus de ton deuil. Penses-y… tu serais un héros pour lui.

— Ferme-la! » cria Manuel. Il détourna le regard et dit, la voix tremblante : « Je ne suis pas… un meurtrier… Comment tu peux dire ça, toi qui ne l’as jamais connu, qui ne t’es jamais intéressée à lui, comment peux-tu me demander de venger sa mort? Nelli n’aurait pas voulu que je venge sa mort. C’est parce que j’ai tué qu’il est parti. C’est mon plus grand regret dans la vie, d’avoir tué. Et tu voudrais que je recommence? »

Il éclata en sanglots et alla se blottir au pied du mur du fond, là où était tracé le portrait de son compagnon.

Élaine agrippa le bras de Tanny, la traîna violemment jusqu’à l’extérieur puis la poussa contre le mur opposé.

« Ça va pas! Tu es devenue folle? dit Tanny.

— J’en ai plein les pattes de ton attitude de merde, dit Élaine. Tu te prends pour qui? Sans blague, tu ne vois pas que mon frère n’est pas dans son assiette? Ça te coûterait quoi d’être gentille avec lui, pour une fois? Ça fait des années que je me force à t’endurer, parce que je sais que tu es une personne bien, mais merde! Maintenant que tu t’en vas, je ne vois pas ce qui me retient de te tabasser!

— Arrête! S’il te plaît, dit Tanny alors que Élaine levait la main sur elle; je suis désolée, je te le jure, je ne vous embêterai plus. »

Élaine avait la rage dans le regard.

« Je m’excuse, sincèrement; je sais que je manque de tact quand je parle avec les gens, mais je n’ai jamais voulu être méchante avec vous.

— Tu es insupportable!

— Élaine, s’il te plaît; nous sommes amies! Je comprends que tu sois à cran avec tout ce qui t’arrive en ce moment, mais ce n’est pas ma faute, et me faire mal ne t’aidera pas… »

Élaine lui mit un coup de poing dans la gueule. Tanny tourna la tête et se couvrit le museau avec ses mains.

« Ça ne va pas m’aider, mais ça va calmer mes nerfs! » dit-elle. Elle la frappa de nouveau en pleine figure, tellement fort cette fois-ci que la souris tomba à la renverse et s’effondra par terre. Élaine en profita pour la rouer de coups de pied.

Manuel intervint. « Élaine, que fais-tu! pleura-t-il. Tu ne vois pas que tu lui fais mal? Laisse-la partir! »

Elle retint ses coups son appel. Tanny s’était recroquevillée sur le sol, les bras serrés sur son ventre, la gueule en sang. Souris contre louve, elle avait perdu d’office sur le physique.

« Fous le camp! cria Élaine. Je ne veux plus te voir! Tu m’entends? » Elle l’agrippa pour la remettre debout et la poussa dans la rue. « Disparais, sinon je te casse la gueule pour de bon! »

Tanny s’en fut pour ne plus revenir.

Élaine était furieuse et à bout de nerfs, à un point tel qu’elle en tremblait sur ses pattes.

Manuel s’approcha.

« Qu’est-ce qui t’arrive? murmura-t-il. Tu n’es plus la même depuis quelque temps. Ça ne sert à rien d’être violent envers les autres… »

Il tenta de l’enlacer, mais Élaine rejeta violemment son offre en le repoussant. « Si ce n’était que de moi… », grogna-t-elle; puis elle s’en alla.

« Où vas-tu?

— J’ai des comptes à régler avec cette pute de Solly! »

Manuel se couvrit le visage. Il ne voulait imaginer ce que sa sœur était capable de faire.

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Chapitre I

1-14 La maladresse

Vincent et Rim durent traverser la moitié de la ville traînés en laisse par ces soldats. Le regard et le jugement des Hommes dans la rue étaient lourds et difficiles à supporter. Ce n’était pas fréquent, même à Lumasarel, de voir des Fourrures se soumettre ainsi aux soldats humains; ce spectacle était la preuve que leur liberté était fragile et ne tenait qu’à un fil.

Ils furent faits prisonniers, et malgré sa détermination à sortir un jour de cette ville pour échapper aux Hommes, Vincent ne sembla pas vouloir leur résister. « On va s’en sortir », disait-il alors qu’ils étaient enchaînés.

Quelques heures plus tard, Laurent Vernel se présenta devant eux.

« Vous êtes deux chats, dit-il; les chats sont censés miauler, chasser les souris et ronronner quand on les caresse. Ils ne sont pas censés attaquer les hommes et les femmes; encore moins ceux qui leur ont servi à manger toute leur vie.

— Nous ne sommes pas des chats, grogna Vincent. Nous sommes des Asiyens!

— Des Asiyens mais tout de même des criminels qui ont trahi leurs maîtres. » Il s’adressa à Vincent. Celui-ci le considérait avec aversion. « Je suppose que tu fais partie des rebelles qui rôdent dans la ville. Vous vous êtes bien débrouillés pour passer inaperçus tout ce temps. Les attaques et les vols, commis au nom des Fourrures, les fuites, les fugues qu’on rapporte depuis quelques années dans la ville, je suppose que vous êtes liés à tout cela, non? Vous en profitez pour défier les lois pendant que les citoyens commencent à vous craindre, à cause de cette rébellion.

— Qu’est-ce que vous en savez? dit Vincent. Vous ne vous êtes jamais souciés de notre existence jusqu’à aujourd’hui.

— J’en sais qu’il y a une semaine, il y a eu un meurtre en pleine place publique, et pendant le discours de la reine, en plus. La victime s’appelait Carl Mentier. Ça te rappelle quelque chose, ce nom? Selon des proches, il aurait été en possession d’un chat, il y a quelques années, avant qu’on le lui enlève. Un chat semblable qui a été aperçu s’enfuyant des lieux du meurtre…

— Cet homme m’a séquestré pendant trois ans! Trois ans sans voir la lumière du jour. Vous m’avez libéré en faisant semblant de ne pas savoir. Il ne méritait rien de moins!

— J’arrête qui on me dit d’arrêter, dit Laurent. Si vous, les Fourrures, saviez contrôler vos instincts de violence et rester à votre place et faisiez ce qu’on vous dit, comme on vous l’a appris, je n’aurais pas eu à me mêler de vos histoires. » Il fit dos aux prisonniers et marcha lentement. « Regardez votre amie Solly : voilà une fille bien dressée… il suffit qu’on lève la voix un peu fort, et elle accepte de faire tout ce qu’on veut, nous dire tout ce qu’elle sait. Malheureusement, vous n’êtes pas tous comme elle. Certaines Fourrures apprennent vite à rester à leur place… mais d’autres, comme vous, ont besoin de plus de discipline. »

Laurent reparut devant eux avec dans les mains un long fouet, le genre conçu pour la torture et les châtiments corporels et dont l’usage sur les Fourrures était interdit. Sa simple vue suffit à terroriser Vincent : le souffle coupé, soudain blême et tendu, il se recroquevilla contre le mur. Le voyant s’agiter ainsi, Laurent fit claquer le fouet dans les airs, puis Vincent poussa un cri de panique, cacha son visage et éclata en sanglots : « Non, s’il vous plaît, dit-il, pas ça, tout sauf ça… »

Ce brusque changement d’attitude fit sourire Laurent.

Bien qu’extrêmement nerveux et inquiet, Rim gardait son calme, se retenant de prononcer un mot de peur d’aggraver son sort. Laurent s’adressa désormais à lui :

« Je savais que tu finirais par devenir un problème, dit-il. Il faut croire que monsieur Martin Lembert ne t’a que trop choyé…

« Vous devriez vous estimer heureux, tous les deux, de n’avoir été que de petits animaux domestiques de quelques excentriques Asiyens. Vous avez été éduqués, savez lire et écrire, avez été nourris et logés toute votre vie. Une bonne partie de la population d’Asiya n’a pas ça. Vous auriez aussi bien pu être vendus à l’étranger : on vous aurait forcés à travailler dans les mines, les champs, ou les forêts, à bâtir les villes, ou bien on vous aurait envoyés à la guerre. Vous ne réalisez pas votre chance! Hélas, ce n’est pas à moi de vous juger; toi en particulier, Rim. Martin était content d’apprendre qu’on t’a retrouvé aussi vite… il savait que son garçon ne pouvait être parti bien loin. »

Il s’en alla sur ces mots.

« Je ne supporte pas une telle honte, murmura Vincent.

— Ce n’est pas grave, répondit Rim.

— Si, c’est très grave. Je pensais que, avec le temps, j’étais devenu suffisamment fort pour pouvoir me défendre, mais je me rends compte que j’ai toujours ces vieux… réflexes… de soumission.

« Tu n’as pas eu le fouet, tu n’imagines pas ta chance. Il te laboure le corps, il t’arrache le poil, il te défait la peau jusqu’à ce qu’elle prenne la couleur de ton sang, et il défait ta volonté… rien qu’à l’entendre, je perds la tête. Il faut éviter le fouet, Rim. Je ne pourrai en prendre davantage. Quitte à tout abandonner, quitte à redevenir un esclave, il faut éviter le fouet à tout prix. »

Vincent tremblait tant il était nerveux et effrayé, et il faisait pitié à voir.

Rim restait impassible, pour le moment, incapable de trouver les mots à dire, les gestes à poser. Penser qu’il eût pu fuir, songea-t-il, était une erreur, et son désir de liberté, qui n’avait duré que quelques heures, était déjà oublié.

Juste de l’autre côté, Martin venait d’arriver pour rencontrer Laurent.

« J’ai entendu un bruit, dit Martin sur un ton de reproche. J’espère que tu ne lui as pas fait mal.

— Non, j’ai voulu leur faire peur, c’est tout, répondit Laurent. Vas-tu avoir besoin de ça? » Il lui tendit son fouet.

« C’est ton truc, ça, dit Martin. Garde-le. Qui c’est, l’autre? C’est Vincent? Pourquoi vous l’avez arrêté? Je ne vous l’ai pas demandé.

— C’est-à-dire, bégaya Cédric Roussel, que comme ils étaient ensemble, et qu’ils se protégeaient, j’ai cru bon de l’emmener lui aussi. En plus, ils sont pareils, à deux, trois poils près…

— Mais je vous ai dit que le mien portait un anneau, et il a même son nom gravé dessus! Comment vous pouvez les confondre?

— Je… je ne les ai pas confondus… et puis ça va aller! La prochaine fois, vous irez le chercher vous-même, et puis, prenez pas la peine de dire merci, hein, s’énerva Cédric.

— Fermez-la! On l’accuse d’avoir tué un homme. Ça tombe bien qu’on l’aie arrêté dans tous les cas », dit Laurent.

Martin s’avança vers les prisonniers en poussant un long soupir d’agacement, ravalant un juron.

« Regarde-moi, garçon », dit-il.

Rim leva péniblement la tête. Son visage était terriblement angoissé.

« Tu dois te douter que je ne suis pas forcément de très bonne humeur, commença Martin. Tu as attaqué ma femme en pleine nuit, puis tu t’es sauvé de moi comme un criminel. Je t’en veux… mais je sais que ça t’est déjà sorti de la tête. Je te connais : la seule chose à laquelle tu penses depuis ce matin, c’est moi. Ce que tu as fait, tu l’as oublié.

« Laurent, détache-le, dit-il.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée? dit Laurent.

— Contrairement à toi, je n’ai pas besoin d’un instrument de torture pour me faire respecter. Détache-le tout de suite. »

Étonné et franchement insulté, Laurent s’exécuta; et lorsqu’il fut finalement libre de ses mouvements, Rim se précipita au pied de Martin, à genoux, la tête baissée et le visage en larmes.

« Redresse-toi », dit Martin.

Lorsque Rim leva les yeux, Martin lui tendait un couteau par la lame, l’invitant à s’en emparer. Rim l’empoigna avec beaucoup d’hésitation.

Martin désigna Vincent du regard. « Tue-le. Tranche-lui la gorge.

— Quoi? s’insurgea Vincent.

— Tu n’as pas le droit de faire ça, dit Laurent.

— Tu soutiens qu’il a tué un homme? Asiya n’a jamais été tendre avec les meurtriers. Ne commençons pas. De plus, qui pleurera son départ; n’a-t-il plus de maître? »

Rim se retourna vers Vincent; aucun des deux ne comprenait ce qui se passait.

« Fais ce que je te dis », insista Martin.

Lorsque Rim fit un pas vers lui, Vincent se mit à paniquer. « Ne l’écoute pas! Tu dois résister! S’il te plaît! Ne fais pas ça! Je suis ton ami!

— Je suis désolé », murmura Rim.

Il leva le couteau sur son cou. À ce moment, une femme arriva en courant sur le seuil de la porte.

« Capitaine! La situation est catastrophique, annonça-t-elle.

— Dame Sophia… que se passe-t-il? demanda Laurent.

— Des messagers de Salamey arrivent. Le seigneur est en échec et les soldats ont abandonné le combat. Les Fourrures s’apprêtent à prendre le pouvoir. »

Martin prit rapidement le couteau des mains de Rim et l’éloigna de Vincent. Ce dernier fut soulagé, mais plus que jamais incrédule et confus.

« En si peu de temps? s’énerva Laurent. Vous vous foutez de moi.

— Selon eux, elles ont déjà pris Salem et les citoyens en otage. Le seigneur Mercier demande l’aide de tout le royaume. Le seigneur Trevart veut vous rencontrer tout de suite pour y répondre.

— J’arrive tout de suite », dit Laurent. Il s’adressa à Martin, alors que celui-ci était en train de rattacher son collier à Rim : « Hé bien, c’est tout? Même pas un coup? Rien du tout? Aucune leçon? Comment tu veux qu’il apprenne avec ça?

— Si tu connaissais un peu plus ces animaux, tu saurais que ça ne sert à rien, dit Martin.

— S’il vous plaît, capitaine, le seigneur Trevart nous attend, insista Sophia.

— Dis… capitaine, je crois que tu as plus urgent à faire que me parler », continua Martin.

Laurent quitta la salle. Cédric Roussel était planté devant la porte à regarder passer ses supérieurs et à essayer de comprendre la situation.

« Capitaine, je… commença-t-il.

— Vous n’avez pas une ville à surveiller, vous? » lui dit Laurent en passant son chemin.

Martin regardait Rim et avait presque pitié de lui. Jamais il n’avait senti que le chat avait eu aussi honte de lui.

« Alors, tu as quelque chose à dire? demanda-t-il avec exaspération.

— Je suis désolé de m’être sauvé…je ne sais pas si je mérite votre pardon.

— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi… » soupira Martin.

Martin rattacha sa laisse à son collier.

« Vous… vous n’allez pas me tuer?

— Bien sûr que non… je t’ai cherché pour te retrouver. Tu vas rentrer avec moi. »

Vincent était toujours retenu et, voyant les autres lui tourner le dos, il s’agita.

« Hé! Ne partez pas sans moi! Détachez-moi, s’il vous plaît! »

Martin ne tourna pas la tête, et Rim ne faisait même plus attention à lui.

Cédric intercepta Martin : « Et qu’est-ce que je fais avec l’autre? » demanda-t-il en désignant Vincent.

« Je ne sais pas, dit Martin, c’est vous qui l’avez arrêté… occupez-vous-en; c’est votre boulot, pas le mien. »

Ils disparurent dans le couloir.

« Rim! Ne me laisse pas seul! cria Vincent. Mon dieu, je vais mourir… »

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Chapitre I

1-15 Le combat d’Élaine

Élaine marchait dans la rue d’un pas décidé, bousculant les gens qui lui bloquaient la voie. Elle était folle de colère et de rancœur, elle avait perdu la tête : elle en voulait à mort à Solly, bien qu’elle crût mal qu’elle eût dénoncé ses amis. Manuel la rattrapa à la course, espérant pouvoir lui faire entendre raison, mais il en avait peu espoir, car il connaissait Élaine très orgueilleuse.

« Tu ne comprends pas, dit Élaine, repoussant Manuel qui tentait de l’arrêter, qu’elle a trahi notre confiance? Combien de temps attendra-t-elle avant de leur dire que c’est nous qui avons aidé à libérer tous ces esclaves en fuite? Rim risque la mort à cause d’elle, et on ne sait pas où est Vincent. Elle est devenue notre ennemie et elle doit payer pour ce qu’elle nous a fait. »

Depuis son emprisonnement, Manuel était incapable de violence; mais s’il l’avait pu, il n’eût sans doute pas hésité à y recourir pour arrêter Élaine. Non pas qu’il pardonnait à Solly, car il lui en voulait lui aussi beaucoup, mais il ne supportait plus de voir les gens toujours se battre et s’entre-déchirer; il désirait, plus que tout, faire la paix.

Il resta en retrait et Élaine s’en alla directement à la maison de Solly, dans laquelle elle entra sans frapper comme si c’était chez elle et, n’apercevant personne après un bref regard alentour, elle l’appela : « Solly! Tu es là? Montre-toi! »

Une femme se montra, au fond de la pièce, se levant de son fauteuil sur lequel elle se reposait; Élaine fut fâchée et d’autant plus déçue d’être tombée sur la maîtresse de maison plutôt que sur la renarde.

« Elle est partie, dit Judith.

— Où est-elle? J’ai à lui parler, dit Élaine.

— Tu ne le sauras pas. Si je te dis où elle est allée, tu vas lui faire du mal. »

Élaine s’insurgea : « Elle a vendu mes amis aux Hommes! Vous ne pouvez pas la protéger!

— Elle n’a pas eu le choix! Ils l’ont forcée.

— On a toujours le choix! J’ai fait le choix de quitter ma famille pour venir ici. J’ai fait le choix d’aider à libérer ces esclaves. J’ai fait le choix de vous faire confiance, à vous et à Solly. Ça ne me fait pas plaisir, mais maintenant, j’ai fait le choix de lui faire regretter de m’avoir menti. »

La colère monta et Judith adressa un regard sévère à la louve.

« Tu racontes n’importe quoi! s’écria-t-elle. Écoute-moi une minute, et réfléchis un peu : as-tu déjà oublié que Solly avait elle aussi été une esclave? Savais-tu qu’elle était incapable de conter le moindre mensonge? Même si sa vie en dépendait, elle ne s’y résoudrait pas. Tu sais pourquoi elle a dénoncé tes amis? Parce qu’elle est dressée pour ça! Ça, elle ne l’a jamais choisi; on l’y a contrainte. Elle n’a pas eu la chance d’avoir la liberté de choisir comme toi. Si tu t’intéressais davantage à ce que ces gens vivent plutôt que de seulement les arracher à leur condition, tu t’en rendrais compte. »

Élaine gronda, car elle ne sut pas quoi répondre à la femme.

« Tu es une fille courageuse et ta cause est noble, continua Judith, mais ça ne sauvera pas tes amis. Si tu laisses si facilement ta colère prendre le dessus sur ta raison, tu ne vaux pas mieux que ceux que tu combats. La plupart des Fourrures comme toi sont trop promptes à la violence. Vous n’apprenez pas à contrôler vos instincts; vous ne savez parlementer qu’avec vos griffes. C’est cette faiblesse qui fait que vous serez toujours inférieures à nous.

— Parce que chasser et réduire les miens en esclavage, vous appelez ça parlementer? Vous vous croyez meilleurs en nous montrant ce pays que vous nous avez volé, construit des mains des pauvres gens que vous avez exploités…

— Tu ne peux pas tenir tous les êtres humains responsables des erreurs de quelques-uns ont commises dans le passé, dit Judith. Je n’ai jamais exploité qui que ce soit.

— Quelle différence cela fait-il, vous êtes tous les mêmes! » s’énerva Élaine. Elle serrait les poings et tremblait sur ses pattes. Juste derrière elle, quelqu’un s’approcha doucement et mit une main sur son épaule. Elle se retourna brusquement et son coup de poing vola sur le visage de Manuel.

« Élaine, qu’est-ce qui te prend? » dit-il, reculant brusquement en se couvrant le museau.

Réalisant son erreur, elle garda ses distances et baissa sa garde. « Seigneur, Manuel, dit-elle doucement. Je ne voulais pas… j’ai pensé que c’était Solly. Excuse-moi. »

Manuel lui tourna le dos et s’en alla. Judith rit intérieurement.

« Manuel, pardonne-moi! dit Élaine.

— Tu te rends compte, maintenant, que tu causes autant de tort autour de toi que tu n’en règles, dit Judith.

— J’essaie d’aider les gens; c’est tout ce que je veux faire.

— Tu n’y arriveras pas en leur faisant mal. Les idées de vengeance nourrissent les radicaux qui veulent partir en guerre. La guerre ne résout aucun problème, mais elle cause beaucoup de morts. Tu es libre, tu peux choisir l’option que tu préfères. Je ne m’acharnerais pas sur Solly si j’étais à ta place; à l’inverse de toi, elle n’a pas agi de son propre chef. »

Élaine tourna les talons s’en fut à la suite de son frère.

Judith se retourna. Au fond de la pièce, le corps de Solly prit forme et lui apparut par magie.

« Madame, j’ai peur pour ma vie », dit-elle faiblement. Judith l’enlaça. « J’voulais pas la trahir. J’suis vraiment conne de l’avoir fait. J’arriverai à rien si ça prend rien qu’un ordre pour me faire plier. Même avec tous les efforts que je fais pour changer les choses, j’ai encore l’impression d’être la même esclave qu’avant. J’en ai assez, madame. J’suis plus utile à personne et je peux rien faire par moi-même. C’est pas une vie…

— Tu comptes à mes yeux, dit Judith.

— Je peux pas rester, ils pensent que j’suis avec les rebelles. Vous devez arrêter de me couvrir ou vous risquez d’être en danger vous aussi. Je dois trouver le moyen de racheter ma faute à Élaine et à Rim. Il faut que j’apprenne à vivre seule et à être autonome. C’est là, si je réussis, que je serai vraiment libérée. »

Alors qu’elle parlait, Solly commençait à s’évaporer tranquillement, jusqu’à devenir totalement transparente.

« J’vous oublierai pas », dit-elle.

Judith la traversa comme un fantôme, et la renarde disparut.

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Chapitre I

1-16 La libération

Sur le chemin du quartier ouest, de nombreuses personnes, dont un nombre important de soldats armés, s’attroupaient au centre de la ville devant le palais du roi où l’on informait le public de la situation à Salamey. Martin ne sembla pas s’y intéresser; il évita d’entrer dans la foule et de s’approcher trop de la masse. Rim suivait derrière, traîné en laisse. Il eût certes pu la détacher lui-même, mais il n’y pensait pas; seul comptait à présent de suivre son maître et de mériter son pardon. Celui-ci ne semblait pas tellement disposé à lui parler, mais Rim, tout nerveux et honteux qu’il était, tenait à tout prix à savoir comment son maître le voyait à cet instant. Il ne comprenait pas pourquoi il avait décidé de le garder et ne savait pas s’il devait lui en être reconnaissant ou s’il devait craindre davantage ce qui l’attendait. Dans le doute, il préféra garder le silence.

Lorsqu’ils furent hors de la grand-place, Martin dit : « Tu vas devoir te rattraper, garçon. Yolande voudra sans doute te tuer quand elle verra que je t’ai ramené. Je vais lui parler. Elle n’aura pas le choix d’accepter.

— Merci de m’avoir épargné, monsieur », bredouilla Rim.

Martin s’arrêta, tira brusquement la laisse devant lui et se mit à genoux pour lui parler à sa hauteur :

 « Écoute-moi bien, dit-il fermement : je t’ai peut-être fait libérer, mais tu ne dois pas oublier ce que tu as fait ou croire que je vais te pardonner aussi vite. Tu vas devoir apprendre à assumer les conséquences de tes actions. Je me rends compte que je ne t’ai jamais enseigné cela. Ce n’est pas le genre de chose qu’on enseigne d’ordinaire aux Fourrures. Si j’ai décidé de te garder… parce que j’aurais pu te revendre à quelqu’un d’autre qui se serait chargé de te redresser! Si j’ai décidé de te garder, c’est parce qu’à un moment, j’ai vu en toi un peu le fils que je n’ai jamais eu. Je m’y suis mal pris et j’ai fait des erreurs, mais c’est vrai, ce que je dis.

— Vous êtes un père pour moi, dit Rim.

— Ça va changer », dit Martin. Il se releva et reprit la marche à un rythme soutenu. Rim suivit, tout embarrassé. « Tu n’es vraiment rien qu’un fardeau. Quand je pense à tous les problèmes que j’ai eus à cause de toi, je me rends compte que de te montrer plus de souplesse qu’aux les autres était une grosse connerie. Ça me fait mal de le dire, mais c’est mon père qui avait raison. Je t’ai trop aimé et pas assez encadré. Je n’ai jamais imaginé que tu puisses me désobéir ainsi et te sauver de moi. Mais je vais te redresser, une bonne fois pour toutes, et tu vas apprendre à respecter tes maîtres… jusqu’à ce que je me décide de me débarrasser de toi définitivement. »

Alors qu’il marchait, Rim eut la sensation que quelqu’un le serrait dans ses bras. Il regarda autour et derrière lui et ne vit personne. Il entendit quelqu’un l’appeler par son nom et s’arrêta net. C’est alors que son collier, que Martin lui avait redonné plus tôt, se défit de lui-même et tomba sur le sol.

Il entendit une voix lui murmurer dans l’oreille : « T’es libre! Sauve-toi! »

Martin se retourna. À cet instant, juste entre lui et Rim, Solly se manifesta, à la manière d’un fantôme, et fit face à son ancien maître. Celui-ci était fou de colère, à peine le temps de comprendre ce qui venait de se passer, il n’eut pas le temps de réagir. Solly fonça sur lui, le poing levé, et le frappa à la hauteur de son cœur. Elle utilisa un peu de sa magie pour se donner un avantage en force, et l’impact fut si puissant qu’il propulsa Martin dans les airs plusieurs mètres derrière.

Solly s’effondra, exténuée, et Rim était horrifié par ce qu’il avait vu. Tout autour d’eux, les passants paniquaient et des soldats venaient déjà à leur rencontre. Rim se précipita vers Martin, presque instinctivement; il ne voyait à présent plus que son maître, qui lui parut, pour la première fois de sa vie, complètement vulnérable, et avait oublié tout le reste, ne se souciait plus de rien d’autre. Il s’accroupit à ses côtés, les yeux humides et les oreilles rabattues, et se pencha pour écouter son cœur qui battait à toute allure.

Les soldats gardaient leurs distances, car ils étaient trop peu familiers avec les Fourrures capables de magie, et pointaient leurs armes en direction de la renarde au sol. « Abattez-la, dit l’un. On ne peut pas la contrôler. C’est un ordre, abattez-la! » L’un d’entre eux s’en prit à Rim, mais il lui résista vivement en le repoussant et en l’attaquant avec ses griffes. Un autre soldat s’accroupit pour examiner Martin, mais Rim s’opposa farouchement. « NE LE TOUCHEZ PAS! » hurla-t-il. Il plaqua l’homme contre le sol et lui porta des coups de griffe au visage.

Le premier soldat agrippa Rim par l’épaule pour tenter de le maîtriser. « Ho! Calme-toi, petit! » dit-il. Énervé, il lui mit un puissant coup sur le crâne, et le chat s’effondra par terre et s’assomma sur le pavé. Dès lors qu’il fut étourdi et que ses sens le quittèrent, il entendit de nouveau la voix de Solly, et ce fut la dernière chose qu’il perçut avant de perdre conscience :

« La mort… est une forme de libération… »

Il avait treize ans.

Fin du chapitre « Des animaux et des hommes ».