Catégories
Chapitre II

2-1 Les apprentis

Chapitre II : Des rêves d’un renard

Quinze ans, c’était l’âge de la majorité chez les Fourrures; l’âge auquel elles étaient libres et considérées comme des citoyennes à part entière, des adultes accomplis et indépendants. Le vingt-huit octobre mille six cent quinze à minuit sonna l’anniversaire de Nesevi de Varr qui marquerait le début de sa vie d’adulte libre, anniversaire qu’il avait attendu depuis aussi longtemps qu’il pouvait se souvenir. Il ne dormit pas cette nuit-là, tant il était excité, et aussitôt qu’il entendit les cloches de la ville sonner le début du nouveau jour, il se leva de son lit et se dirigea à pas de course vers la chambre située au bout du couloir et entra sans frapper. Il s’assit sur le lit et secoua son ami qui dormait à poings fermés.

« Meya! dit-il. Réveille-toi, mon ami! Il est minuit! »

Meya ouvrit lentement les yeux et se redressa paresseusement, tiraillé de sommeil.

« Entends-tu le clocher au loin? Dong. Dong. C’est minuit!

— Joyeux anniversaire », dit Meya. Ils s’étreignirent.

« Dès aujourd’hui, nous allons quitter cet endroit, dit Nesevi, nous allons partir vivre ensemble, voler de nos propres ailes, et nous irons découvrir le monde, toi et moi. Comme nous l’avons toujours voulu!

— Je partage ton enthousiasme, dit Meya.

— Fini, l’école, fini, la magie, fini, tous mes problèmes; je suis libéré de cette société, et plus personne ne me donnera d’ordre ou n’attendra quoi que ce soit de moi. Et avec toi à mes côtés, j’aurai la plus belle vie qu’un renard puisse rêver d’avoir.

— Je reste ici, dit Meya.

— Nous allons revoir nos amis qui sont partis avant nous. Pense à Janna! Depuis l’hiver dernier qu’elle est partie. Elle me manque. Elle sera tellement heureuse de nous revoir!

— Je ne partirai pas avec toi, dit Meya en haussant la voix.

— Quoi? Bien sûr que tu pars avec moi. Nous nous étions mis d’accord. Tu as eu quinze ans en début d’année, mais tu attendais mon anniversaire pour qu’on puisse partir en même temps.

— Je suis vraiment désolé. J’ai décidé de rester ici. »

Nesevi fut ravagé par la mauvaise surprise.

« Quoi? Tu ne peux pas me faire ça, bégaya-t-il. Tu vas rester combien de temps?

— Je ne sais pas, dit Meya. Je veux aller jusqu’au bout. Je veux tout apprendre ce qu’il y a et devenir un maître magicien.

— Mais c’est beaucoup trop long! Ça va prendre au moins six ans! Mais… » Nesevi se forçait de ne pas pleurer. « Mais, que fais-tu de moi?

— Nous partirons ensemble lorsque j’aurai mon diplôme, si tu en as toujours envie. Et puis je suis libre moi aussi, on pourra toujours sortir quand tu voudras.

— Mais je ne tiendrai pas tout ce temps sans toi! Tu es sûr que tu veux rester?

— J’y ai réfléchi assez longtemps… désolé. »

Ils ne se dirent rien pendant un moment, constatant la tristesse dans le regard de l’un et la gêne dans le regard de l’autre.

« Dans ce cas, dit Nesevi, je reste ici moi aussi.

— Depuis le temps que tu attends d’être libre, tu n’es pas obligé de rester juste pour moi. Je sais que cet endroit ne te plaît pas. Tu pourras aller voir tes parents; ils sont loin, mais imagine combien ça leur ferait plaisir de te revoir. »

Nesevi soupira. « Je n’ai pas de parents, dit-il. Si une fois je t’ai dit que j’en avais, je t’ai menti. Je ne me souviens de rien avant mon arrivée ici. Si tu ne viens pas avec moi, je n’aurai nulle part où vivre et rien à faire, alors je reste avec toi. »

Nesevi prit cette décision sur un coup de tête parce qu’il avait peur du futur, peur d’être seul, et qu’il se savait incapable de faire sa vie loin de Meya, qu’il considérait comme un modèle, et se mit comme but de le suivre et de faire sa vie avec lui.

Meya appréciait la franchise de son compagnon, mais il le voyait mal perdre tant d’années de sa vie à étudier la magie, elle qui ne l’avait jamais totalement intéressé. Meya, lui, avait comme projet de découvrir et maîtriser tout son potentiel magique pour l’unique raison qu’il n’avait, dans la vie, aucun autre talent.

« Nous irons quand même voir Janna quand nous le pourrons, dit Nesevi. Je me demande ce qu’elle est devenue… »

Catégories
Chapitre II

2-2 La rancœur

L’hiver était venu, et, avec lui, la nouvelle année.

Le matin du premier janvier, Meya et Nesevi se rendirent en ville. Ils avaient eu bien peu d’occasions, dans leur vie passée enfermés dans l’enceinte de leur école, de pouvoir observer le paysage enneigé de la région de Saan. Nesevi trouvait tout cela magnifique et s’émerveillait à la regarder tomber, comme s’il n’avait jamais rien vu de tel de sa vie; Meya, lui, était presque jaloux de le voir ainsi s’amuser et être heureux avec si peu.

« Je vais rencontrer mes parents aujourd’hui, dit-il. Je ne les ai pas vus depuis mon entrée à l’école… ils ne sont jamais passés me voir et ne m’ont jamais envoyé aucune lettre. J’ai longtemps eu peur qu’ils soient morts, mais ils sont bien là; je les ai aperçus, l’autre jour, et Janna a même parlé avec ma sœur. Ça m’angoisse… »

Il avait observé quelquefois ses parents en les croisant dans la rue, sans qu’ils ne s’en rendent compte, parce qu’il était trop gêné pour les approcher. Cela faisait neuf ans qu’ils ne s’étaient pas donné de nouvelles; sans doute ne le reconnaîtraient-ils même pas.

Il frappa timidement à la porte de la maison, Nesevi derrière lui. Il reconnut tout de suite le visage de Savia qui lui ouvrit; elle fut d’abord agréablement surprise, mais rapidement, sa joie laissa place à une certaine inquiétude.

« Meya, c’est bien toi? dit-elle. Tu ne peux pas entrer, excuse-moi… c’est les parents, ils ne veulent plus te voir.

— Qui est-ce? » demanda une femme. Il vit sa mère s’approcher de la porte le regarder curieusement.

« Maman, c’est moi, Meya, dit-il. Je sors de l’école de magie… tu… tu ne me reconnais pas? Je suis ton fils.     

— Mon fils… alors, tes cours sont terminés? Ils t’ont laissé sortir? »

Meya tendit légèrement les bras, mais l’expression de sa mère lui fit comprendre qu’elle ne voulait pas s’approcher de lui. « Vous n’êtes jamais passés me voir, dit-il. Je croyais que vous m’aviez abandonné, ou pire; qu’il vous était arrivé malheur…

— C’était difficile de trouver une raison d’aller te voir », lança la renarde sur un ton de reproche.

Meya était mal à l’aise. « Je… désolé, bégaya-t-il. Pouvons-nous entrer?

— Non.

— Je ne reste pas… je reste à l’école pour quelques années encore, mais j’ai le droit de sortir quand je le veux. Du coup, je pourrai… venir faire un tour, à l’occasion, histoire de parler… »

Sa mère lui coupa la parole : « Non. Tu n’es plus le bienvenu ici.

— S’il te plaît, laisse-moi parler…

— Garde tes distances! dit-elle sèchement. Pour notre bien, disparais, et emmène ta magie. Reste à l’école, si tu veux, je t’y encourage, tant que tu restes loin de nous; mais nous ne voulons plus de problème… plus de drame… » Elle s’en alla, nerveuse qu’elle devenait.

Savia referma la porte : « Je suis désolée, dit-elle. On essaiera de se voir quand ils ne seront pas là. Oh… en passant, bon anniversaire… »

Meya resta planté devant la porte, comme sous le choc. Nesevi, qui avait tout vu, s’approcha de lui :

« Qu’est-ce qui lui prend? dit-il. Elle a peur de toi?

— Je ne peux pas lui en vouloir », souffla Meya. Il reprit la marche.

« Pourquoi donc? Rejeter ainsi son fils, ce n’est pas digne d’une mère.

— Aucune mère n’aurait voulu de moi comme fils… »

Ils rendirent visite à leur amie Janna dans son appartement, un coin de rue plus loin, qui les accueillit chaleureusement. C’était une louve qui était allée à l’école avec eux, mais qui avait quitté aussitôt qu’elle en avait eu l’occasion, à leur grande tristesse, car les trois étaient très proches.

« Je ne comprends pas pourquoi vous voulez rester dans cette école, dit-elle. C’est renfermé, loin de tout, il n’y a rien à faire, vous êtes sans arrêt surveillés… votre vie, elle n’est pas là, elle est ailleurs; comment vous pouvez consciemment renoncer à votre liberté?

— Je n’y renonce pas, répondit Meya. Je ne me sens pas prêt pour la vie d’adulte, c’est tout.

— Pas prêt? Meya, tu es le garçon le plus intelligent que je connais… tu es un génie, je te le dis, même si tu refuses de le reconnaître. Tout le monde le dit. Tu peux tout faire. »

Meya tourna la tête et regarda par la fenêtre. « Ne dis pas ça, je ne suis pas un génie. La seule chose que je sais faire, c’est la magie; et encore, c’est vite dit. C’est pour ça que j’ai décidé de rester; pour me perfectionner. Ensuite… je ne sais pas. Je trouverai une façon de me rendre utile.

— Et toi, dit-elle à l’intention de Nesevi, ne me dis pas que tu veux rester pour apprendre la magie aussi? Je ne te crois pas…

« Vous avez bien changé en un an, tous les deux, continua-t-elle. Moi qui croyais que nous resterions ensemble après l’école… Moi, tout de suite en sortant, j’ai voyagé jusqu’à la rivière pour rencontrer mes parents. Je me suis promis de ne plus jamais toucher à la magie. J’étais si heureuse d’être de nouveau libre, j’avais l’impression d’avoir franchi une étape de ma vie et que tous mes problèmes étaient derrière moi. Vous, vous ne voulez pas retrouver vos parents?

— Je n’ai aucun souvenir de mes parents, cela remonte à trop longtemps, dit Nesevi. Quant à Meya… il semble que les siens ne veuillent plus le voir.

— Hélas, répondit Janna, il y a des gens qui n’ont pas honte d’abandonner leur enfant dès qu’il est envoyé à l’école. Ils ne comprennent pas la magie et ils ont peur de son potentiel destructeur. Nous sommes comme des bêtes soumises à une force surnaturelle et nous devrions être gardés sous surveillance pour éviter les débordements.

— Ça n’a rien à voir, trancha Meya. Ils ne craignent pas la magie, ils ne sont pas stupides. Ils me détestent parce que j’ai gâché leur vie. Peur de la magie, allons bon! Qu’est-ce que les gens peuvent inventer comme connerie… »

Il se couvrit le visage de honte, cherchant les mots pour exprimer ce qu’il avait en tête.

« Excusez-moi… Quand j’étais petit, je jouais souvent avec le feu, même s’ils me répétaient que c’était dangereux. Un jour, je me suis dit que ce serait amusant de mettre le feu à la maison, alors je l’ai fait. C’est là que mes parents ont pris connaissance de mes pouvoirs magiques. Le pire, c’est que j’ai vraiment trouvé ça amusant… l’incendie s’est propagé aux bâtiments voisins et les gens ont été évacués, mais plus tard, on a appris que ma plus grande sœur, Naja, y était restée. Ça, c’était moins marrant. Le soir même, on m’a emmené à l’école. J’avais six ans… et visiblement, ils m’en veulent encore. C’est pour ça qu’ils me haïssent. Je devais être trop jeune pour comprendre ce que je faisais… Je ne peux pas leur en vouloir, honnêtement; ils ont perdu tout ce qu’ils avaient jusqu’à leur fille aînée à cause de mon imprudence et ils ont dû tout recommencer. N’importe qui serait triste… mais qu’ils aient entretenu cette rancœur pendant toutes ces années et qu’ils ne soient pas arrivés à me pardonner, alors que je n’ai jamais voulu faire de mal à personne, ça me dépasse. C’est malsain de vivre dans le passé comme ça. »

Meya avait la mine basse et fixait ses pattes, comme il faisait toujours lorsqu’il parlait; mais Janna et Nesevi savaient, par le ton de sa voix, qu’il était lourdement en peine, mais aussi profondément en colère.

Le premier janvier, c’était aussi le seizième anniversaire de Meya.

Catégories
Chapitre II

2-3 La passion de Meya

Aux yeux de tous, Meya avait toujours passé pour une espèce de pyromane : il jouait avec le feu et y vouait un intérêt hors de l’ordinaire que personne ne comprenait, pas même lui, mais que plusieurs trouvaient inquiétante. Quelquefois, lorsqu’il voyait des flammes, toute son attention semblait partir en fumée, et il pouvait rester de longues minutes à les fixer sans remuer la queue, sans cligner les yeux, et sans qu’il n’ait plus conscience de ce qui se passe autour de lui. Sakari, son instructeur et maître magicien, était persuadé que l’incendie qu’il avait vécu tout jeune l’avait marqué et qu’il en gardait des séquelles psychologiques; mais Meya ne se croyait pas vulnérable face à cet élément, car il n’en avait pas peur et n’avait aucun souci à garder son sang froid face à lui.

Meya avait de grandes difficultés à s’exprimer oralement, difficultés que plusieurs confondaient avec de l’insolence ou de la gêne. Ce handicap était déjà présent dans sa jeunesse et s’était gravement accentué au fil de sa formation. Puisqu’il était incapable de s’expliquer, il passait souvent pour un asocial et personne ne comprenait ce qu’il vivait, et plusieurs instructeurs avaient perdu patience à lui parler sans que jamais il ne leur réponde. Il parlait toutefois, bien qu’avec peu d’assurance, aux gens en qui il avait confiance; gens qu’il pouvait compter sur les doigts de la main…

Arashi, le nouvel instructeur de Meya depuis le début de l’hiver, expliquait au groupe le programme du cours pour la prochaine année.

« On vous a appris toute votre vie à contrôler cette force qui vous habite sans jamais vous donner l’occasion de voir ce dont vous étiez pleinement capables, dit-il. On vous martèle tout le long de votre formation que la magie est un pouvoir dangereux et qu’elle peut vous forcer à faire des choses que vous ne penseriez pas. C’est vrai! La formation que vous avez reçue dans cette école est là pour développer votre force d’esprit et votre volonté à contrôler ce pouvoir. Ceux qui n’y arrivent pas sont condamnés. Pouvez-vous me dire pourquoi? Un magicien qui ne contrôle pas ses pouvoirs devient son esclave et un magicien hors de contrôle est une menace, y compris pour vous! Vous avez appris à contenir la magie, mais votre formation s’est arrêtée là; vous ne savez pas encore la maîtriser. À partir d’aujourd’hui, vous allez passer au niveau supérieur. Je vais me charger de vous faire découvrir tout votre potentiel magique et vous allez devoir apprendre à l’exploiter et à la plier à votre volonté pour faire de vous des maîtres magiciens. »

À tour de rôle, ils durent montrer aux autres ce dont ils étaient capables de faire. La force de Meya, hormis dans le feu, résidait dans sa connaissance des éléments en général; eau, air et terre étaient également sous son contrôle, mais il entretenait un lien spécial avec le premier.

Le renard gris fit apparaître une boule de feu dans le creux de sa main; ce tour en jetait bien peu, mais Meya était gêné d’en faire trop.

« C’est tout? dit Arashi, déçu. Maître Sakari m’a dit que votre maîtrise du feu était exemplaire et je veux en avoir un aperçu. C’est le moment de sortir quelque chose d’impressionnant. »

Meya était peu assuré, car il supportait mal tant de regards posés sur lui; mais il fit part à Arashi d’un talent particulier.

Le feu tournoya autour de sa main ouverte puis la pénétra. Aussitôt, les flammes s’élevèrent d’elle et se propagèrent sur son bras, puis sur tout son corps, comme si sa fourrure avait pris feu. Les vêtements qu’il portait se défirent et tombèrent en lambeaux enflammés, la neige tout autour de lui fondit instantanément et même Arashi recula d’un pas en couvrant ses yeux éblouis.

« Monsieur Meya! Du calme! » dit la vielle souris, paniquée.

Meya n’en fit rien; la chaleur lui était étouffante, mais le feu ne le brûlait pas et ne lui faisait aucunement mal. Il respirait de façon frénétique et n’ouvrait les yeux qu’un bref instant pour s’orienter, puis il marcha lentement en rond autour d’Arashi.

« Voilà qui m’épate, dit ce dernier. C’est ce niveau de maîtrise que j’entends tous vous faire atteindre et même surpasser, ajouta-t-il au groupe. Le maniement du feu demande beaucoup de volonté et de contrôle de soi, et nul doute que Meya est sur la bonne voie pour y parvenir. J’en ai assez vu, monsieur. »

Dans son mutisme complet, Meya refusa d’obéir et fit face aux autres magiciens du groupe. Les regards inquiets de ses camarades qui craignaient le feu l’amusèrent. Impatient, Arashi renchérit :

« Meya, cessez immédiatement cette magie et reprenez votre place! »

Mais Meya n’écoutait pas; il se tenait devant cette dizaine d’étudiants, aspirants maîtres magiciens, qu’il haïssait tous autant les uns que les autres, réalisant qu’il s’agissait là d’une occasion unique pour les impressionner. Quelques-uns firent un pas de reculons lorsqu’il leva la main en leur direction; mais soudainement, toutes les flammes qui s’élevaient de sa fourrure disparurent et le renard s’effondra face contre terre. Il sembla paniquer, tout à coup, mais lorsqu’il sentit la patte d’Arashi faire pression sur son crâne, il se retint de faire le moindre mouvement.

« Lorsque votre maître parle, vous obéissez sans rouspéter, monsieur Meya, dit-il sévèrement. Rappelez-vous ce que j’ai dit : un magicien qui n’est pas en contrôle de son pouvoir est une menace, et je n’hésiterai pas à éliminer celui ou celle d’entre vous qui représentera un danger pour les autres. Je vais passer l’éponge pour cette fois et je vais tenter d’être souple avec vous au début, parce que vous êtes tous des débutants, mais je ne tolérerai pas longtemps que vous vous soustrayiez à mes ordres. Me suis-je bien fait comprendre?

« Nous allons continuer le cours à l’extérieur du château. Meya, considérez que votre journée est terminée… repassez me voir quand vous aurez retrouvé la raison. »

Humilié, Meya resta immobile un bon moment pendant que tout le monde déserta la cour. Un quart d’heure plus tard enfin, Nesevi l’aperçut et vint vers lui :

« Mon ami! Qu’est-ce que tu fais par terre? »

Lorsqu’il le fit s’asseoir, Meya était grelottant, puisque sa fourrure était trempée d’eau et de sueur et que le froid le congelait. Ils retournèrent à l’intérieur.

Meya était naturellement modeste et, depuis toujours, il ne s’estimait pas à la hauteur de ce qu’on disait de lui. Sakari disait qu’il était très fort d’esprit; Janna, qu’il était un génie; et d’autres maîtres magiciens affirmaient qu’il était le meilleur apprenti de sa promotion. Pourtant, il passait sans cesse pour un garçon maladroit, incompétent, voire nuisible pour le monde qui l’entourait, et le comportement qu’il avait eu cette journée ne fit que le lui confirmer. Il entretenait de mauvais rapports avec les autres étudiants de l’école; il les croyait tous indignes d’apprendre la magie et souhaitait silencieusement leur malheur. Le seul qu’il appréciait était Nesevi, bien que celui-ci aimait et était aimé de tous.

Alors qu’il porta son compagnon tremblotant dans sa chambre, Nesevi le surprit avec sa question :

« Mon ami, trouves-tu que j’ai l’air efféminé?

— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Meya.

— Je n’en sais rien… il paraît que je marche et que je me tiens comme une femelle et que ça ne correspond pas à ma personnalité, et ça agacerait certaines personnes.

— Qui t’a dit ça?

— Maître Kurami m’a fait le commentaire ce matin.

— Kurami est un connard. Même pas magicien et il croit qu’il peut nous donner des leçons sur la discipline et la maîtrise de soi. Tout le monde le hait. Vivement qu’il parte.

— Du coup, trouves-tu que j’ai l’air efféminé? »

Meya soupira et lui fit dos. « Non. Mais si ça t’inquiète vraiment, arrête de tourner autour des autres garçons, et on en reparlera, dit-il.

— Mais je ne tourne pas autour des garçons… se défendit Nesevi.

— Un jour, il faudra que tu arrêtes de te mentir », souffla Meya.

Catégories
Chapitre II

2-4 Le tourment II

Des mois plus tard, au printemps, Janna retourna à l’école pour la première fois depuis deux ans après qu’elle eut reçu un message de Sakari l’invitant à venir le rencontrer.

« Ça ne me fait pas plaisir de remettre les pattes ici, dit Janna. Déjà que je n’aimais pas vivre ici du temps où j’y étais forcée… »

Elle regarda Arashi de travers. « Pourquoi il est là, lui? demanda-t-elle.

— Madame Janna, vous pourriez montrer un minimum de respect au maître Arashi; il reste le directeur de l’école, dit Sakari.

— Ce n’est pas mon maître; j’ai seize ans et, qui plus est, je ne suis plus élève de votre école. Votre maître ne mérite pas spécialement plus de respect de ma part que votre cuisinier. Monsieur Sakari, vous m’avez invitée pour discuter d’un truc important, et vous voilà tous les deux qui attendiez mon arrivée, et ça ne me plaît pas. Que me voulez-vous?

— Si l’idée de remettre les pattes dans cette école ne vous fait pas plaisir, vous ne risquez pas d’aimer ce que j’ai à vous demander. Dites-moi, êtes-vous toujours en contact avec Meya de Saan?

— C’est mon ami depuis toujours, répondit la louve, mais je ne l’ai pas vu depuis plusieurs mois… pourquoi donc? » Elle parut soudain inquiète. « Il lui est arrivé quelque chose?

— Non… pas encore. Je me fais beaucoup de souci pour lui. Il n’est plus du tout le même renard qu’il était il y a quelques années. Il est très renfermé et il ne parle plus.

— Meya n’a jamais été du genre éloquent, répondit Janna. Ça vous inquiète?

— C’est plus compliqué. S’il a toujours été un peu réservé, ça s’est gravement empiré. Impossible de lui faire dire un mot… même en seul à seul. On dirait qu’il nous ignore.

— Peut-être qu’il en a juste marre de voir vos tronches? »

Arashi s’approcha, l’air particulièrement irrité.

« J’enseigne à monsieur Meya depuis plusieurs mois et je n’ai encore jamais entendu le son de sa voix. Il ne répond pas aux ordres, il ne vient plus à ses cours, et impossible de savoir pourquoi puisqu’il ne veut rien dire. Et je ne parle pas de son obsession malsaine pour le feu… ses talents sont impressionnants mais je doute qu’il en ait le plein contrôle. Son état est préoccupant et maître Sakari a proposé qu’on demande votre aide avant d’imposer des sanctions. Puisque vous êtes des amis de longue date, il acceptera sûrement de vous parler…

— Je voudrais que vous restiez ici quelques jours pour l’appuyer et essayer de comprendre ce qui le tracasse, continua Sakari. Nous sommes incapables de l’aider. Il a besoin de vous… »

Janna était incrédule; la situation lui paraissait beaucoup plus grave qu’elle ne l’était réellement. Elle se rendit de suite à la chambre de Meya et elle le trouva assis sur son lit.

Elle vit une lumière à ses pieds : le renard s’amusait à animer le feu qui avait pris la forme de deux petits personnages qui exécutaient une danse sur le sol devant lui. Janna observa pendant un moment et Meya était si concentré qu’il ne remarqua même pas sa présence. Lorsqu’il tourna vivement la tête vers son invitée, les flammes se volatilisèrent.

« C’était joli, dit Janna. Comment tu vas? »

Meya parut embarrassé et détourna le regard. Il ne répondit pas.

« Sakari dit que tu t’enfermes et que tu ne parles plus à personne.

— Dis-lui que je vais bien.

— Pourquoi tu ne lui dis pas toi-même?

— Je lui ai dit, mais il ne me croit pas. »

Janna n’y croyait pas non plus; pour elle, il était clair que Meya était perturbé.

« Ne me mens pas, je te connais trop bien, dit-elle. Je vois bien que quelque chose te préoccupe.

— Tout me préoccupe, répondit Meya; ce que je dis, ce que je vais faire, ce que les autres pensent de moi… ce n’est pas nouveau. Vous n’êtes pas obligés de venir m’interroger à tour de rôle pour savoir si je vais bien, si vous avez déjà tous votre idée. » Meya s’exprimait avec colère. « J’ai donné le meilleur que j’avais dans ma formation, et on ne l’a jamais reconnu. J’en ai assez. Ça ne vaut pas la peine de continuer si personne ne remarque les progrès que je fais. »

Janna était choquée; elle n’avait jamais vu Meya se mettre en colère. « Ne te remets pas en question comme ça, dit-elle. Plusieurs personnes tiennent à toi.

— Qui donc? Les maîtres d’école s’en foutent, de moi; ils apprécient seulement avoir le contrôle sur les vies de jeunes magiciens trop effrayés par leurs propres pouvoirs. Les autres étudiants prennent plaisir à m’humilier et à me faire passer pour un malade. Mes propres parents me renient. Nesevi est le seul ami que j’ai ici, mais il ne me parle plus depuis deux semaines. Je l’ai envoyé promener quand il a dit qu’il s’inquiétait pour moi. Et puis, j’en ai eu marre qu’il me fasse des avances. »

Elle s’assit à côté de lui. « Je suis là, moi.

— Non, tu n’es pas là. Tu es partie… et je t’envie. Tu sembles si… libre. Et forte. Tu t’es affranchie totalement de cette magie, alors que moi j’ai l’impression de toujours lutter contre elle. Tu es une bien meilleure magicienne que moi. Et moi qui croyais être doué…

— Peut-être que, la magie, ce n’est finalement pas ton truc? »

Meya mit du temps à répondre :

« J’ai trop peur de ce qui m’attend en sortant d’ici… Janna, je ne connais rien en-dehors de la magie.

— Je vais revenir dans ce cas, dit Janna. S’il faut ça pour que tu comprennes que je t’aime, je réintègre les rangs de l’école dès demain et je termine ma formation avec toi. »

Meya ne dit rien; l’orgueil l’empêchait d’admettre qu’il était jaloux et se sentait humilié.

Janna savait que quand Meya se taisait, il était inutile de continuer à discuter; elle se contenta de l’enlacer avant de le quitter. « Porte-toi bien… je suis là pour toi. Savia fait dire qu’elle a hâte de te revoir. »

Jusqu’au milieu de la nuit, Meya resta debout dans sa chambre à regarder les murs, à tourner en rond et à se questionner. Il n’aimait pas ce qu’il était, ni la façon dont on le regardait, et il rejetait systématiquement les gens qui voulaient s’approcher de lui; même ceux qu’il aimait le plus. Trois mois plus tard, il en voulait toujours à ses parents de l’avoir rejeté, même s’il avait passé près de dix ans sans les voir. Il avait passé les dernières semaines isolé à se questionner sur son avenir.

« Janna veut me faire plaisir, mais elle ne comprend pas pourquoi je suis malheureux, songea-t-il. Si seulement je le savais moi-même… la vie que j’ai choisie ne me mènera nulle part. J’aurais dû la suivre, abandonner la magie et partir avec elle explorer le monde. Si je pouvais revenir en arrière, c’est ce que je ferais. »

Dans sa main droite, une flamme apparut; puis rapidement, celle-ci prit une forme animale, semblable à celle d’un renard, puis se tenait sur quatre pattes et regardait Meya comme d’un air menaçant. Il dit, de vive voix cette fois :

« J’ai passé toute ma vie à essayer de te comprendre et te manipuler, mais tu continues de me résister. Pourquoi tous les autres y arrivent, mais pas moi? Est-ce moi qui suis trop faible? Ou est-ce que tu as décidé de t’acharner sur moi? Dis-moi! Tu ne trouves pas que j’ai assez souffert de me battre contre toi? »

La bête sauta de sa main, passa à travers la porte et s’enfuit dans le couloir. Meya la suivit hors du château. Le peu de neige restant du printemps fondait sous les pas de la créature enflammée. Lorsqu’elle s’arrêtait pour l’attendre, puisqu’elle ne semblait pas vouloir le fuir, elle lui faisait dos; et Meya, las de combattre, était incapable de la rattraper ou de la ramener. Il la suivit, marchant calmement dans la nuit, jusque dans la ville, puis jusqu’à la maison de ses parents.

Il détestait cette maison et ce qu’elle signifiait pour lui. Ses parents avaient perdu toutes leurs possessions dans l’incendie qu’il avait provoqué plus jeune, et lorsqu’il fut pris et envoyé à l’école de magie, la communauté s’était mobilisée pour les aider à reconstruire. Ils s’étaient bien retenus d’entrer en contact avec lui, si bien que Meya apprit seulement récemment que sa famille habitait encore Letso Saan. Toute sa vie, il avait regretté cette journée où il avait provoqué la mort de Naja; mais l’accueil qu’il avait reçu de sa mère, quelques mois plus tôt, après lui avoir parlé pour la première fois depuis plusieurs années, ne fit que le mettre en colère contre elle et contre lui-même.

Il vit le feu grimper au mur et s’introduire à l’intérieur par la fenêtre.

En quelques minutes, il se propagea dans la maison. Des gens sortirent et s’approchèrent de la scène; quelques-uns paniquèrent; certains allèrent frapper aux autres maisons autour pour les faire évacuer.

« Qui vit ici? Vous les connaissez? Ils sont toujours à l’intérieur? » demanda-t-on. Meya ne répondit pas; il s’avança, finit par pénétrer dans la maison. S’approchant du feu, franchissant la porte d’entrée, les gens derrière lui le prièrent de revenir, lui dirent qu’il était fou et qu’il allait mourir; mais Meya ne craignait rien, et les flammes qui le caressaient ne lui faisaient aucun mal.

Il vit Savia dans sa chambre, assise par terre, cernée par le feu. La vue de son frère à ce moment lui parut comme un mauvais rêve.

« Meya! La maison va s’effondrer… que fais-tu ici? »

Meya prit sa sœur dans ses bras et la porta jusque dehors. La fumée commençait à les incommoder.

« Lâche-moi… je peux marcher. Pourquoi fais-tu ça? », dit-elle.

Meya ne répondit pas.

Le voyant avancer sans craindre l’incendie, Savia paniqua : « Mais… attention au feu, Meya! » Et dès lors qu’ils traversèrent les flammes, elle ne ressentit rien d’autre qu’une faible vague de chaleur. Cela la rassura en un sens, mais elle fut d’autant plus inquiète du comportement de Meya et de son apparition trop opportune.

Constatant de l’extérieur l’ampleur du feu, elle se jeta sur Meya et éclata en sanglots dans ses bras.

Les yeux rivés sur la maison en flammes, le renard gris afficha un sourire narquois.

Catégories
Chapitre II

2-5 L’héritage

Le temps passa, la poussière retomba. Janna ne réintégra pas les rangs de l’école, mais elle fit le plaisir de s’y présenter presque tous les jours. L’été touchait déjà à sa fin; cela faisait plusieurs mois qu’elle et Meya se voyaient fréquemment et le renard gris semblait tranquillement regagner confiance en lui. Ce qui était sûr, c’est qu’il était de moins en moins renfermé : il socialisait de nouveau, quoique avec un cercle très restreint de gens, mais le soutien que lui apportait Janna semblait l’amener sur la bonne voie. Il appréciait Nesevi, et il le fréquentait également souvent, mais il continuait à douter de son honnêteté dans certaines situations. En effet, il lui semblait que Nesevi se souciait davantage de ce que les autres pensaient de lui, plutôt que de ses proches directement.

C’étaient toutefois les seules personnes qui acceptaient de passer du temps avec lui…

L’objectif de Janna, en plus de faire prendre conscience à Meya des autres gens qui tenaient à lui, était surtout de cerner les motifs de son isolement, qui dépassait largement ce qu’on pouvait voir chez une personne introvertie. Elle l’accompagnait, comme elle pouvait, dans ses moments de solitude et aux endroits où il avait l’habitude de se réfugier pour fuir tout contact social. Un lieu important pour lui, aussi cliché fût-il, était la grande bibliothèque de l’école, la seule de Letso Saan et la plus ancienne au pays. C’est de là qu’il tenait la majorité des connaissances historiques et scientifiques qu’il avait acquises et qui lui valaient le titre de génie, titre qu’il rejetait ardemment. Meya était futé, perspicace et n’oubliait jamais rien, si ce n’est comment parler.

« J’ai souvent essayé de comprendre d’où venait la magie et pourquoi on a commencé à la pratiquer, dit-il. J’ai appris que les Asiyens et les humains la connaissaient déjà, mais il semble que c’était tellement exceptionnel qu’on ne savait pas quoi en faire. Je n’ai pas vu encore d’ouvrage écrit par un magicien qui date de cette époque, mais il y en a quelques-uns qui racontent en avoir été témoin. Ce n’est jamais beau… chaque fois qu’elle apparaît quelque part, on s’en sert pour tuer. »

Janna dénicha un livre de la section magie qui semblait bien dans le thème, puisque son titre faisait mention justement de témoignages et de journaux évoquant la pratique de la magie avant la colonisation de Veria.

« La plupart des histoires parlent de dieux, d’immortels ou de divinités en tout genre, dit Janna en feuilletant. Il y a un chapitre complet sur le roi Rimbault et la Vérendrie… ce sont de bonnes histoires mais ce n’est pas tellement de la magie. »

En survolant les pages, ils trouvèrent quelques histoires intéressantes, mais l’une d’elles particulièrement capta leur attention.

« Cet auteur ici explique que sa sœur était capable de disparaître et d’agir sur les objets un peu comme un fantôme. Elle a essayé de tuer leur père sous ses yeux, avec un coup suffisamment fort pour rompre les os, mais apparemment, elle a retenu son coup au dernier instant, et n’a fait que le blesser.

— On vit une époque bien paisible, souffla Meya.

— Il y a encore quelques mots, mais je ne peux pas continuer; c’est écrit en asiyen », dit Janna.

Meya s’en empara; il avait appris à déchiffrer cette langue encore parlée dans quelques coins du pays. Toutefois, même pour cette langue bizarre, les mots étaient décousus : « Douleur; tristesse; mon corps engourdi; la seule douleur est mon maître; mourir, je ne sais pas; les hommes ou cette force; la seule tristesse est monde. »

« J’ai vu son nom dans d’autres livres, continua Meya. La plupart du temps, ses histoires n’ont aucun sens, et les passages en asiyen sont encore pires. Celui-ci est plutôt clair. Je crois que c’était un esclave, mais c’est sujet à interprétation. C’était bien un Asiyen, cela dit.

— C’est une autre chose dont on ne parle pas assez, les esclaves, dit Janna.

— Il n’y avait pas seulement des esclaves, continua Meya. Certains Asiyens vivaient dans des familles humaines mais sans forcément travailler pour elles.

— Je ne vois pas en quoi être un animal de compagnie est mieux, rétorqua Janna. Tu as remarqué comment on a autant de livres sur l’histoire des humains mais si peu sur la nôtre? »

Pendant qu’ils cherchaient et survolaient des livres, ils pouvaient discuter de choses et d’autres, comme dans leur enfance.

« C’est si bon d’entendre ta voix, dit-elle. Tu as vraiment fait beaucoup de progrès. Tu sais, on était tous inquiets pour toi.

— Je crois que vous vous inquiétez pour rien… je n’ai jamais été en danger.

— Quand bien même, quand tu t’isoles comme tu l’as fait, et que tu ne parles plus à personne, c’est difficile pour nous de comprendre.

« Tu as pensé à ma proposition? »

Presque tous les jours, elle poussait Meya à prendre congé de la magie, et à partir en voyage avec elle. Elle était persuadée que c’était ce qu’il lui fallait, et comme il avait l’âge pour quitter l’école, il n’y avait plus grand-chose qui le forçait à rester… à l’exception des maîtres magiciens, qu’il restait à convaincre.

Maître Sakari les reçut, d’ailleurs, plus tard la journée, mais au moment d’annoncer le pourquoi de leur visite, Meya se retrouva incapable de prononcer un mot.

Janna secoua le renard. Elle était embarrassée pour lui. « Qu’est-ce qui se passe? dit-elle. Ça te gêne, de lui parler? C’est ça, le problème? Tu es juste… gêné? »

Mais il fut évidemment incapable de répondre et se contenta de quitter la salle avec frustration.

Janna s’excusa. « J’ai cru que cette fois était la bonne… »

Elle ne savait pas bien si c’était la bonne chose à faire, mais elle lui laissa quelques heures à lui. Elle avait compris que son problème était plus grave que seulement de la gêne, mais elle ne savait pas expliquer mieux ce comportement. Elle avait remarqué, tous les jours où ils se fréquentaient, le temps que Meya prenait à enchaîner les mots, et à chaque fois dans l’hésitation, mais elle n’appréhendait pas le genre d’obstacle que ça représentait pour lui. Elle avait l’impression que, comme tout le monde, elle ne voyait le problème qu’en façade. La difficulté qu’il avait à s’exprimer devait forcément être liée au fait qu’il avait été silencieux si longtemps.

Elle revint, plus tard en journée, le voir dans sa chambre avec (elle n’en était pas certaine) une bonne nouvelle.

« Savia est venue te voir, dit-elle. C’est OK pour toi? Si tu ne le sens pas, je peux lui dire de repasser. »

Meya hocha lentement la tête. Il était couché sur son lit, sur le côté, et il ne trouva pas l’énergie de se redresser.

Janna les laissa seuls.

« Ça va? dit la renarde. On m’a dit que tu baignais dans dépression, mais à ce point-là, je ne m’étais pas imaginé.

« Tu sais, depuis que tu vis ici, c’est la… troisième fois qu’on se voit? Si on compte la nuit où tu as incendié ma maison… encore. »

Ils se regardèrent dans les yeux. Curieusement, Savia ne semblait pas en avoir contre lui, ou du moins, pas plus qu’il n’avait anticipé.

« Est-ce qu’un jour, je vais savoir ce qui t’a pris? Je n’ai pas envie de donner raison aux autres qui disent que tu es une mauvaise personne, mais faute de justification, je n’aurai pas le choix. Si c’est la magie qui te fait faire tout ça, hé bien, je crois que les parents ont eu raison de te mettre de côté.

« Tu as dû être déçu quand tu as appris qu’ils n’étaient pas là. Tu aurais aimé qu’ils meurent, pas vrai? Si tu avais vu ta tête, devant l’incendie… »

Meya ne répondit rien. Il était profondément triste et honteux, mais, comme tout, il ne savait pas comment l’exprimer. Savia prit son visage impassible pour un manque de sympathie profond à son égard.

« Tu ne vas rien me dire? Très bien… je me ferai ma propre idée de ta réponse. Je ne sais pas ce qui te trotte dans la tête, mais à ta place, je suivrais Janna. Elle sait ce qu’elle fait, et elle te connaît sûrement mieux que moi. Moi, j’étais venue pour avoir un dialogue, mais tu préfères broyer du noir…

« Si on se revoit un jour, c’est que tu te seras décidé à me parler. Tu as tout le temps qu’il te faut. D’ici là… adieu. »

Il s’écoula quelques heures avant que Meya ne se décida de se relever. Il était tellement absent, tellement absorbé par ses états d’âme, qu’il ne pouvait pas dire s’il s’était endormi. Lorsqu’il passa la porte de sa chambre, il faisait nuit, et Janna se trouvait juste à l’extérieur, assise par terre contre le mur. Elle se releva.

« Depuis combien de temps attends-tu là? demanda-t-il.

— Je ne suis jamais partie », répondit-elle.

Catégories
Chapitre II

2-6 Le vœu de Meya

Meya voyait son monde s’enflammer, et cela ne le rendait ni heureux, ni triste; mais il sentait qu’il devenait familier avec cette vue.

Lors de son examen, il n’avait toujours pas prononcé un mot, et la présence de cette vieille souris l’intimidait, car il n’appréhendait pas l’étendue de ses pouvoirs. Il ne s’agissait toutefois pas de l’examen qu’il avait imaginé.

Il était assis à genoux, au milieu de la pièce, et le maître magicien Arashi se tenait debout devant lui. Derrière, le géant Kurami gardait la porte.

« Je n’ai jamais vu personne comme vous, monsieur Meya, dit Arashi. Vous ne semblez pas voir la force du feu, alors que vous en maîtrisez les moindres aspects. J’ose croire que c’est par aveuglement volontaire, et non par innocence, mais votre mutisme m’empêche de trancher. J’ai plusieurs pouvoirs, mais je ne peux pas lire vos pensées.

« À quoi vous attendiez-vous? Qu’est-ce que vous avez pu faire, dans votre jeunesse, pour que mon frère reconnaisse en vous notre plus grande recrue? Voyait-il le fratricide comme un signe de talent? Il a dû se passer quelque chose, dans votre vie, pour que l’intelligence qu’il m’a vantée disparaisse en quelques mois à peine. Si vous daignez me raconter, je vous libérerai. »

Meya leva brièvement les yeux. Une fois de plus, il resterait muet. Arashi lui laissa deux minutes pour ouvrir la bouche, et elles parurent durer une éternité pour le renard gris.

« Dois-je comprendre que vous renoncez à vos démarches? » demanda le maître magicien.

Meya se releva et se tourna en direction de la sortie. Au premier pas, Arashi s’emporta, et Meya se sentit soudainement foudroyé. Il ne put se retenir, cette fois, de pousser un cri de souffrance, alors que ses jambes le lâchèrent et qu’il s’écrasa par terre.

« Ne me tournez pas le dos ainsi! » s’énerva Arashi.

Meya n’avait jamais rien vécu de tel; ses talents hors du commun l’avaient toujours épargné de toute douleur intense, mais le voici maintenant à se tordre sur le sol, avec la sensation que tous ses muscles de son corps étaient en feu.

« Je tirerai un mot de cette gueule ou je mourrai en essayant! »

La douleur se dissipa rapidement. Meya s’était replié en position fœtale.

« Dites-moi tout! » insista le maître en s’approchant.

En réponse au silence, une autre décharge traversa le renard, qui hurlait à ameuter toute la ville. La douleur était brève mais très vive; lorsqu’elle se calma, plus par énervement que par force de persuasion, Arashi flanqua un coup de pied dans la figure de Meya.

« Saleté de renard pesteux! Vos actes irréfléchis ont déjà causé énormément de tort aux membres de la cité, continua-t-il. Le seigneur de Letso Saan a encore une fois demandé votre exécution. Les maîtres magiciens vous ont protégé quand vous étiez enfant, mais quand vous serez en liberté, vous n’aurez plus personne. Comprenez-vous ce que je dis? Vous êtes une nuisance, monsieur Meya! »

Meya se releva péniblement, essuyant le sang de son museau, faisant face au magicien.

« Vous êtes une pute, dit-il.

— … c’est tout? demanda Arashi. Vos premiers mots, depuis tout ce temps, et c’est tout ce que vous trouvez à me dire? Vous avez fini de plaisanter, oui? Si je dois vous torturer pour que vous me disiez tout, croyez-moi, j’ai fait des choses bien pires.

— Vous n’avez pas le droit…

— J’ai tous les droits! Dans cette école, vous n’êtes guère plus qu’un cabot. Je vous le jure, si vous respirez encore aujourd’hui, c’est uniquement grâce à la bonté de mon frère. Quoique j’ignore quel genre de sortilège vous avez pu lui lancer pour qu’il ait quelconque attachement envers votre misérable peau. J’aurais mis fin volontiers à votre souffrance il y a plusieurs mois de cela déjà. Maintenant, si vous voulez être libre, vous allez m’expliquer ce qu’il se passe dans votre tête. Votre délinquance et vos manques de lucidité momentanés ne sont pas dus qu’à votre peur de socialisation. C’est plutôt une conséquence de vos tourments bien plus que c’en est la cause. Ce genre de doute est dangereux pour un magicien, et pourrait bien causer votre fin prématurée. Comment voulez-vous que je vous fasse confiance, après tous vos écarts? »

Meya leva la main et projeta son feu sur la souris. Arashi s’était attendu à ce que le renard lui résiste; les flammes furent déviées et absorbées par un champ de protection qui l’entourait. Le vieux magicien ne leva pas le petit doigt. Lorsque Meya leva enfin les yeux, son visage trahissait à quel point il était terrorisé par le maître magicien.

« Faites appeler maître Melvest », dit-il.

Kurami quitta prestement la salle. Arashi marcha en rond autour du renard gris, qui tremblait de peur.

« Je ne peux pas lire vos pensées, mais maître Melvest ne se gênera pas. Si vous avez fait vœu de silence concernant vos démons, il saura le fin mot de l’histoire. »

Le maître Melvest entra dans la pièce quelques instants plus tard. C’était un chat, d’assez petite taille mais à la posture intimidante, et dans la pénombre de la pièce, ses yeux étaient brillants et… hypnotiques.

Arashi lui fit signe de la tête. Le chat s’approcha à grands pas. Meya fut soulevé de terre et il sentit soudainement son souffle coupé et ses membres paralysés, puis sa vision s’obscurcit subitement, jusqu’à ce qu’il ne vît plus que les yeux étincelants du maître qui s’approchaient de lui. L’air était lourd et le château semblait trembler autour de lui, mais il n’avait plus la vision sur quoi que ce soit, ni du sol ni des murs; seulement de Melvest et de lui-même.

Meya se sentit enfin libéré et plus léger et un épais brouillard s’installa autour de lui. Il voulut s’éloigner du maître magicien : il recula, se mit à courir dans la direction opposée, mais il avait l’impression de rester immobile malgré ses efforts. Après un certain temps à courir, il vit ses souvenirs apparaître devant lui sous la forme de silhouettes de fumée. Il tenta de ne pas y prêter attention car la mémoire de chacun d’entre eux lui était une souffrance mais, de tous les côtés où il tournait le regard, il était cerné par son passé. Il n’eut d’autre choix que de les traverser au pas de course.

Il se vit lui-même, écrasé au sol, avec maître Arashi qui lui faisait la leçon. Il se vit avec Nesevi, au moment où celui-ci vint pleurer à son épaule, et où le renard gris le rejeta froidement. Il se vit lui-même, à l’écart de la foule, avec le sentiment soudain qu’il était seul au monde et les voix de multiples personnes qui lui répétaient qu’il le serait pour toujours. Il se vit dans un lac, en train d’apprendre à nager, avec d’autres étudiants qui s’efforçaient à lui maintenir la tête sous l’eau pour le noyer, ainsi que le regard méprisant des autres lorsqu’il en ressortit vivant. Il se vit beaucoup plus jeune et se remémora tous les moments où il avait parlé de façon irréfléchie, lui attirant les moqueries des gens autour de lui qui n’appréciaient pas ses défauts de langage, et où il s’était convaincu qu’il valait mieux pour lui de ne simplement plus parler.

Puis tout autour de lui prit feu. Il voyait Letso Saan d’un côté, la forêt de l’autre; le feu était en train de tout ravager. Il s’immobilisa au milieu des incendies. Une créature émergea des flammes : elle avait sa taille et sa forme, et elle se dressait à son tour devant lui, et elle imitait chacun de ses mouvements, comme s’il regardait dans un miroir. À sa vue, il fut pris d’une frustration sans borne, comme si elle était la manifestation de tous ses échecs.

Meya entendit sa propre voix, alors qu’il eût juré s’être tu. Il leva le doigt vers la créature, et celle-ci fit de même. La voix dit : « Tu auras le savoir et la confiance, tu seras libre de corps et de cœur, mais non de parole ni de songe. Tu ne parleras pas de ton tourment à tes amis, et aux autres tu ne parleras point. Ainsi soit-il. »

Puis la créature cessa de l’imiter et se mit à prendre forme physique. À mesure que celle-ci se précisait, il distingua le visage et le pelage argenté de sa plus grande sœur. Cette dernière s’avança lentement vers lui. Meya lui tendit la main, mais au lieu de l’attraper, la renarde tomba sur ses genoux. Elle se mit la tête dans les mains, le vent se leva, et doucement, son corps commença à se désagréger et à s’envoler, jusqu’à ne plus être que des cendres dispersées par le vent.

Meya voulut s’approcher, mais elle s’était évaporée. Il voulut crier son nom : « Naja! » mais aucun son ne sortit.

Catégories
Chapitre II

2-7 Le réveil

Meya rouvrit les yeux. Il était couché, dans un lit qui n’était pas le sien, et une chambre qui n’était pas la sienne; et la première chose qu’il distingua fut Nesevi, qui était assis sur le sol à son chevet. Lorsqu’il constata son réveil, il le serra dans ses bras.

« Mon ami… tu es revenu! »

Il le serrait si fort, et sa tristesse et son inquiétude paraissaient dans sa voix émue.

« J’ai eu si peur de te perdre à jamais, souffla-t-il.

— Nesevi, que… qu’est-ce que ça veut dire? »

Le renard roux ne répondit pas tout de suite, profitant pour la première fois depuis des mois d’un contact physique avec Meya.

« Les autres disaient que tu étais parti pour de bon, dit Nesevi. J’ai eu raison de garder espoir. Tu es plus fort qu’eux. Plus fort que n’importe qui. »

Meya regarda subtilement autour de lui et reconnut l’appartement de Janna. Il n’avait aucun souvenir de s’être rendu ici, mais Nesevi semblait sincèrement heureux et soulagé.

« Nesevi… j’ai faim », dit-il.

Nesevi rigola de bon cœur, et il était si ému qu’il ne pouvait lâcher prise. « Oh! Mon ami! s’exclama-t-il. C’est si bon d’entendre ta voix à nouveau… »

Meya ne se souvenait de plus grand-chose, puis lorsque Nesevi le laissa se relever, les choses lui revinrent petit à petit. Mais lorsqu’il vit son reflet dans la glace, ce fut un choc.

« Nesevi… qu’est-ce qu’ils m’ont fait? »

Il constata le collier qu’on lui avait placé autour du cou, et soudainement il avait l’impression que celui-ci se resserrait autour de lui. Il le tâta avec nervosité, cherchant un mécanisme ou une attache à défaire, mais sa construction métallique était parfaitement uniforme et, hormis les fines runes gravées sur son contour, aucune déformation ne se faisait sentir. Il le prit à deux mains pour tenter vainement de le tirer de là, mais il n’eut d’autre résultat que la sensation désagréable de fourmis dans les bras et de son poil qui se hérissa, comme si une énergie quelconque le maintenait en place.

Il se laissa tomber à genoux, fixant son reflet dans le miroir. Sur son visage, son sentiment d’horreur et son désarroi étaient palpables.

« Je ne sais pas ce qu’ils t’ont fait, mais maître Melvest a dit que tu ne réveillerais peut-être pas. Arashi, lui, a dit à tout le monde que tu étais mort. Mon ami… tu es resté endormi pendant trois semaines.

— Mais… qu’est-ce que cette chose qu’ils m’ont mise?

— C’est un inhibiteur. C’est censé t’aider à… résister à ta magie. Selon ce qu’a dit Melvest.

— Ils ont dit que tu étais trop dangereux pour être remis en liberté, dit Janna, qui venait d’arriver. Si j’ai bien compris… ils ont bien dit qu’ils allaient te tuer à un moment. J’ignore pourquoi ils ne l’ont pas fait. Par grâce ou par souci d’image, ou pour d’autres raisons insoupçonnées. Je suppose que c’est mieux ainsi…

— J’ai l’impression d’être moins qu’un renard, dit Meya, la voix enrouée. J’ai l’impression d’être…

— Un esclave », continua Janna.

Il tourna la tête en leur direction. Si c’était la première fois depuis des mois que Meya exprimait une émotion sincère devant eux, ils eussent aimé que ce fût autre que de la misère.

« Tout le monde va me voir avec ça », dit-il.

Les deux autres cachaient mal leur malaise. « Nous avons négocié pendant des jours avec eux, dit Janna. Ce collier était leur condition pour qu’ils te laissent sortir. Sinon, ils avaient le droit de te garder enfermé à vie, de te mettre à mort, et de faire ce qu’ils voulaient de toi. Ils nous ont garanti que tu ne courais pas de danger avec ça.

« Meya… tu nous dois des explications. Le coma, cet inhibiteur, et les explications de Arashi… il n’y a rien qui va dans cette histoire. Qu’est-ce qui s’est passé, pendant ton examen? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait? T’en souviens-tu? »

Meya mit beaucoup de temps à répondre. « Je… je ne peux pas vous le dire.

— Pourquoi?

— Je ne peux pas, c’est tout. Merci de respecter ça. Je l’ai échoué; c’est tout ce que vous avez besoin de savoir. »

Fin du chapitre « Des rêves d’un renard ».