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Chapitre IV

4-1 Les apprentis II

Chapitre IV : Une épreuve de résilience

L’hiver était rude en Veria. Sa durée et l’abondance de neige jouaient dans l’esprit des Fourrures. Elle était le théâtre des festivités de la nouvelle année, entre autres. En ces temps froids et austères, les gens se confinaient dans les villes et villages et se rapprochaient les uns des autres. La vie semblait avancer au ralenti.

Pour Meya de Saan, rattraper le temps perdu était une quête difficile. Chaque hiver était le symbole d’années qui passaient et qu’il ne reverrait plus jamais; et ces hivers perdus, il les comptait au nombre de dix-huit. Pour cette nouvelle année qui commençait, il avait enfin un objectif : compléter son entraînement aux armes, qu’il avait entamé après être sorti de l’école de magie. Son nouveau maître considérait son silence et son absence d’expression comme des qualités au combat; c’était la seule activité qu’il avait trouvée pour s’éloigner de la magie et où ses particularités n’étaient pas un trop grand handicap. Il lui restait toutefois à travailler son estime de soi, ce qui était une tâche ardue.

Pour vivre leur nouvelle vocation, lui et Nesevi s’étaient rapprochés de la ville de Letso Saan. Ils y recevaient leur formation et y vivaient maintenant à plein temps. (À vrai dire, ils créchaient chez leur amie Janna, qui avait déjà pied-à-terre dans un quartier modeste, mais ils s’arrangeaient tout de même pour y passer le moins de temps possible, car elle possédait bien peu d’espace pour accommoder trois personnes.) S’adapter à la vraie vie ne fut pas chose aisée et Meya avait énormément de mal à s’y faire; c’est pourquoi il tentait de consacrer l’entièreté de son temps à son entraînement.

Pour ce jour-ci, pas d’arme ni d’armure pour les deux renards; seulement leurs mains et leurs pattes, et surtout, loin des regards, afin que Meya se sente à l’aise de s’exprimer.

« Je ne m’étais jamais vu me battre contre toi, ou contre qui que ce soit, dit-il, et un jour avoir espoir de te dépasser.

— Je reste plus grand et plus fort que toi! lâcha Nesevi. Je maniais déjà les armes pendant que tu t’enfermais à étudier les mathématiques ou je ne sais quoi. J’apprécierais que tu me laisses au moins cet avantage par rapport à toi, si tu m’en fais l’honneur, mon ami.

— J’espère que tu ne fais pas exprès de perdre pour me faire plaisir.

— Pas du tout! C’est à moi que ça fait plaisir! »

Les deux se regardaient, les poings levés.

« Penses-tu parfois à autre chose que ton propre plaisir? demanda Meya.

— C’est une question beaucoup plus compliquée que tu le penses. »

Nesevi s’approcha brusquement et mit un coup de pied dans le ventre de Meya. Celui-ci recula juste au bon moment pour éviter l’impact.

« Est-ce que tu aimes quand je te frappe? demanda Nesevi.

— Non.

— Alors ça ne me fait pas plaisir. Je parle et je plaisante beaucoup, c’est un de mes défauts. Désolé que ce soit toi qui en pâtisses.

— Et toi? Est-ce que tu aimes ça?

— Encore une fois, c’est une question compliquée », rigola le renard roux.

Meya démarra les hostilités et enchaîna les coups de poing. Nesevi bloqua le premier avec son bras puis, les quelques coups suivants, il les esquiva agilement en se reculant et se mouvant de droite à gauche. Il finit par agripper fermement la main de Meya au vol, puis il fit un pas vers l’avant et lui assena un puissant coup dans le ventre qui le fit tomber à la renverse.

La neige amortit en partie le choc de sa tête contre le sol pavé. Nesevi se pencha au-dessus de lui. Au lieu de lui offrir de se relever, il regarda longuement le renard gris couché dans la neige et lui sourit naïvement.

« Tu es si beau. Il me semble que tu as vécu suffisamment de chocs ces derniers mois pour continuer ainsi. Ça me fait mal de voir ton corps en si mauvais état, surtout sachant que c’est moi qui suis responsable de ça.

— Je ne vais jamais progresser à ce rythme, souffla Meya.

— Tu es parti de rien il y a à peine quelques mois… attends de prendre un peu de recul sur les choses! Tu as l’impression de ne pas avancer parce que tu n’as personne avec qui te comparer, excepté moi; et j’avais déjà une longueur d’avance. Tu n’as plus la force de te battre. Tu n’es même plus capable de prendre un coup simple. Il me semble que tu devrais faire autre chose, au moins pour quelques jours. »

Il lui tendit la main et le releva de terre. En se redressant, Meya ressentit une douleur vive au niveau des côtes. Nesevi l’aida à marcher.

« Tu as raison, dit-il. Je ne suis pas habitué à ressentir de la douleur physique. La magie m’en a épargné toute ma vie… mais maintenant je découvre ce que ça fait. Je ne peux plus m’approcher du feu sans me brûler, et j’ai des ecchymoses partout sur le corps.

— Ne dis pas des choses comme ça, mon ami, répondit Nesevi. Tu m’inquiètes sincèrement.

— Si tu n’aimes pas ça, je vais garder ça pour moi…

— Où veux-tu en venir? Tu me caches des choses? »

En réponse à son silence, Nesevi s’arrêta de marcher et se posa devant son compagnon. Ce dernier le regardait avec son visage toujours inexpressif.

« Non, répondit-il. J’essaie simplement de… parler et de plaisanter. Comme toi. Des choses auxquelles je ne suis pas encore habitué.

— Il y a certains sujets avec lesquels je ne suis pas à l’aise de plaisanter, dit Nesevi. Ta santé en fait partie, surtout après ce que tu as traversé. »

Ils rejoignirent la rue principale qui, à cette heure, craquait de gens qui avaient pris leur journée. Ils allèrent s’asseoir sur le bord de la fontaine, au centre d’un rond-point, qui était à l’arrêt pour la saison, et ils regardèrent les gens déambuler dans la rue. Ils avaient très rarement eu l’occasion de se mêler à la foule du temps qu’ils étaient à l’école. Nesevi pouvait passer des heures à simplement regarder les gens passer et vivre leur vie et à imaginer quelles pouvaient être leurs journées.

« Qu’est-ce qu’ils font, les gens normaux, à notre âge, tu crois? demanda-t-il. Je me pose souvent la question. Qu’est-ce que ces gens ont eu… qui nous manque à nous? J’ai parfois l’impression que nous avons été privilégiés d’avoir grandi loin de la pauvreté et de n’avoir jamais eu à nous soucier de ce que nous allions manger le soir. Mais en même temps, j’ai aussi le sentiment d’être passé à côté de tant, mais je ne sais pas de quoi. Regarde devant nous : il y a tellement de monde! Et de toutes les espèces! Je n’imaginais pas ça à l’école. Je n’imaginais pas que le monde pouvait être aussi vaste et diversifié. » Il prit Meya par la main, des étoiles plein les yeux. « Nous avons passé notre enfance enfermés dans cette forteresse dans la forêt; que faisons-nous, maintenant que nous en sommes libérés? Veux-tu partir, avec moi, découvrir de quoi le monde a l’air? Partir à l’aventure, comme dans les histoires?

— Je… j’aimerais terminer ce que j’ai commencé ici, répondit Meya avec hésitation.

— Mais tu n’as rien à terminer! dit Nesevi, découragé. Tu ne t’es engagé à rien… tu as trouvé une nouvelle occupation pour t’aider à oublier tes démons, c’est merveilleux! Mais n’attends pas d’avoir terminé. Je t’en supplie, ne refais pas la même erreur que tu as déjà faite. Tu vaux mieux que ça. »

Meya soupira. Il mit beaucoup de temps à répondre. Nesevi lâcha sa main.

« Pardonne-moi… répondit Meya. Tu n’imagines certainement pas à quel point… j’aimerais être comme toi. Enthousiaste. Avenant. Porté sur l’instant présent. J’ai tellement de choses à apprendre de Janna et toi. J’ai passé tant de temps seul à apprendre l’histoire et la magie, je me rends compte que je n’ai jamais appris à vivre. C’est ce que font les gens de notre âge. Ils vivent. Mais eux, ils ont vécu toute leur vie… ils n’ont pas eu besoin d’apprendre comment faire. J’aimerais que tu m’enseignes comment tu fais.

— C’est mon désir de découvrir le monde qui me fait vivre, mon ami. N’en as-tu pas envie comme moi?

— Certes », souffla Meya.

Le sujet du voyage revenait sur le tapis à plusieurs reprises, mais le temps avançant, Meya était terrifié de s’y lancer. Les années de jeunesse où ils s’étaient mutuellement promis de partir explorer le monde étaient loin derrière eux. Meya n’avait pas oublié cette promesse, mais il savait que sa propre volonté ne suffirait pas à la tenir. Nesevi, lui, s’en souvenait très certainement, et la résistance de son compagnon le chagrinait.

Le renard roux ne se voyait partir en voyage avec personne d’autre.

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Chapitre IV

4-2 Le rêve de Janna

Les cauchemars étaient quasi-quotidiens pour Janna, à un point tel qu’elle rebutait, chaque jour, le moment d’aller se mettre au repos. Elle avait été accoutumée à leur présence dans sa vie, et on l’avait avertie qu’ils pouvaient devenir de plus en plus récurrents avec l’âge.

« Mon but était de m’éloigner de la magie pour avoir une vie meilleure, dit Janna. Mais quand je ferme les yeux, ils me rappellent que j’ai cette malédiction sur moi. C’est à croire que les gens comme nous n’ont pas le droit d’être heureux. Parfois, ça donne envie de renoncer à tout. Je me demande, sincèrement, ce qu’il me coûterait d’abandonner mon corps à cette force qui l’habite. Si j’avais compris, en sortant de l’école, à quel point ça pouvait devenir grave, je n’aurais certainement pas été aussi enthousiaste à l’idée de partir. »

Ils étaient posés sur le sommet d’une colline au sud de la ville. Nesevi était un peu plus loin, en train de se rouler dans la neige.

« Si seulement il y avait une façon de garder contrôle sur notre esprit endormi, continua Janna.

— Il s’agirait de ne plus dormir, dit Meya.

— Y arrives-tu? »

Meya s’étendit le dos dans la neige. « Si j’avais une solution, je la partagerais avec toi. J’ai seulement appris à vivre avec et à les ignorer, tant bien que mal. Les rêves heureux se font rares. Combiné avec l’absence de journées heureuses, je l’avoue, c’est désespérant au bout du compte.

« Jadis, on croyait que les rêves étaient un peu la façon dont notre esprit fait le ménage dans nos souvenirs et nos émotions. On rêvait à ce qu’on a vécu durant le jour, à ce qui nous a fait peur ou plaisir, ou à ce que l’on attend pour les jours qui viennent. C’était un genre d’exutoire. Ces croyances ont disparu en Veria, mais il faut l’admettre… je me pose souvent la même question que toi, Janna. Je me demande si ça vaut la peine de me continuer à me battre.

— Tu étais déjà comme ça quand on était à l’école, mon ami », lança Nesevi, qui continuait de s’amuser tout seul.

Janna jeta un regard réprobateur au renard roux.

« Je ne m’en rends compte que maintenant », souffla tout bas Meya.

Ils restèrent silencieux et pensifs un moment. Le point où ils étaient posés donnait une vue sur Letso Saan tout entière; cette perspective nouvelle fit comprendre aux deux renards qu’ils avaient vu bien peu de ce pays et que le monde qu’ils connaissaient était beaucoup plus petit que l’image qu’ils s’en étaient faite. Ils pouvaient y voir et quasiment compter toutes les habitations qui composaient la ville, mais, lorsqu’ils tournaient la tête vers l’ouest, la forêt s’étendait jusqu’à perte de vue.

« Vous croyez que tout cela est lié à nos pouvoirs? demanda Nesevi.

— Totalement certaine, dit Janna, contemplant la cité. Je n’ai pas eu le courage d’aller demander conseil aux maîtres magiciens… mais je suis persuadée que tout cela est causé par la magie. Je vais t’expliquer pourquoi je pense ça. Tu sais que je n’étais pas très assidue à l’école, mais contrairement à d’autres, dont toi, Meya, j’ai eu la chance d’avoir pu maîtriser mes pouvoirs avec peu de difficultés. Car oui, c’est uniquement la chance, et non notre volonté ou nos efforts continus, contrairement à ce qu’on veut bien nous persuader, qui déterminent si on arrive ou pas à maîtriser ces pouvoirs; ou, pour le formuler autrement, ce n’est pas de notre fait l’ampleur de la force qui nous habite à la naissance. Toujours est-il que, lorsque les maîtres m’en ont donné la permission, j’ai quitté la région immédiatement et je suis partie rejoindre ma famille à Timokisar, avec la naïve intention de laisser mon passé derrière, sans me retourner. Je n’ai pas voulu écouter leurs discours, leurs félicitations, ou leurs mises en garde, j’ai caché à tout le monde d’où j’arrivais, et j’ai étouffé toutes mes envies d’y avoir de nouveau recours. Je suis revenue ici après quelques semaines, et les cauchemars ont commencé peu de temps après.

« Je rêve souvent de la mort, que ce soit la mienne, ou celle de mes proches… ou la vôtre. À chaque fois, ça a l’air tellement vrai, et c’est une torture. Vous vous rappelez cette fois où j’étais partie une semaine sans vous voir… j’avais le souvenir très limpide d’être rentrée chez moi, de vous avoir vus là, et de vous avoir attaqués, tous les deux. Je vous avais tués comme… une bête sauvage. J’ai pleuré pendant des jours à me demander pourquoi j’en étais venue à faire ça, et je maudissais cette magie en lui jetant le blâme pour tout ce qui ne tourne pas rond chez moi. Depuis que j’ai compris que c’était seulement dans mon esprit, je vis dans le doute en permanence. Les loups ont toujours eu la réputation d’être des prédateurs dangereux, même en Veria, et dans mon cas, je sais que je joue perdante parce que je suis aussi magicienne. Je ne peux le cacher, je n’ai pas la volonté et la force de combattre cette partie de moi. J’ai souvenir de la mort de membres de ma famille également, et je redoute le jour où je retournerai les voir et où j’apprendrai que ça n’était pas un rêve; de même que je redoute le jour où je viendrai à perdre le contrôle, quelle qu’en soit la raison, et où je ferai du mal aux gens que j’aime; où je vous ferai du mal, à vous. »

Nesevi s’était arrêté de jouer dans la neige et faisait attention au récit de la louve.

« L’autre jour, j’ai pété les plombs, continua-t-elle. Je n’avais pas dormi depuis soixante-douze heures. Je suis allée en forêt et j’ai déversé ma rage sur la nature. J’ai hurlé si fort que tout sur terre m’entendait. Si vous allez près de la mine, de l’autre côté du pic, vous verrez une bande d’arbres déracinés; c’est de mon fait. J’ai soulevé la terre et tout ce qui va avec, je ne m’en serais pas crue capable. Je me suis enfuie ensuite car des gens de la mine sont venus voir ce qui se passait, et je ne voulais pas qu’ils me voient. J’ai pu rentrer, et je me suis sentie reposée comme je l’ai rarement été. Les mauvais rêves ont continué, mais ils sont en dents de scie.

— Les maîtres nous ont expliqué qu’on devrait continuer de pratiquer régulièrement, dit Meya. Ils devaient certainement faire allusion à cela. Il faut accepter que nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes, et que cette force qui nous habite veut s’exprimer elle aussi. Je crois que tu as raison : on n’a pas le droit d’être heureux.

— Moi, ça va, rétorqua Nesevi. Je n’ai pas l’impression de faire plus de cauchemars que je n’en faisais, mais je fais aussi des séances de méditation. Si ça fonctionne? En tout cas, je n’ai pas eu à me plaindre de rien de tout ça pour le moment.

— Je ne savais pas cela, dit Janna, non sans étonnement.

— C’est maître Russert qui me l’a enseigné! dit Nesevi avec enthousiasme. Je n’étais pas très emballé au début. Je l’ai peut-être regardé de travers lorsqu’il m’a mis au défi de rester une heure sous l’eau glaciale de la rivière en plein mois de décembre. Il s’avère que ça n’est pas si difficile que ça; en tout cas, en ce qui me concerne, je parle pour moi. Nous sommes tous différents.

— Je ne pourrais jamais faire ça, dit nerveusement Meya, pour qui la nage était une source d’angoisse.

— Et toi, reprit Janna, à quoi tes rêves ressemblent-ils? »

Meya tourna la tête et réfléchit longuement. « Je n’ai pas envie d’en parler. Je cherche une façon de les oublier. »

Il leva paresseusement la main vers le ciel. Il s’essayait à maintes occasions de faire réapparaître le feu qui l’avait toujours animé dans l’espoir qu’un jour il y arrive de nouveau, mais cela se solda toujours jusque-là d’un échec. Au lieu du feu, il n’eut que la sensation de son bras engourdi et de ses espoirs brisés.

« Combattre cette force qui nous habite, répéta Janna. C’est ce que nos maîtres se sont évertués à nous apprendre toutes ces années, et je n’y arrive toujours pas. Mais je n’ai plus envie de combattre… j’ai envie de vivre une vie normale, plate et paisible, à tisser des vêtements et fabriquer des instruments. Pas à me battre contre des démons dans mon esprit. Je suis si fatiguée… »

Sa gorge se noua. Elle ferma les yeux pour cacher ses émotions.

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Chapitre IV

4-3 Le message

Janna reçut du courrier chez elle quelques jours plus tard, et c’était la première fois que sa vie que cela lui arrivait; elle ne savait pas si c’était un honneur ou s’il y avait matière à s’inquiéter. Ce fut cette dernière option qui s’imposa à elle quand elle vit la lettre en question : un papier fourni sans enveloppe, avec seule une ficelle pour le tenir roulé sur lui-même. La lettre avait clairement pris l’eau au cours du voyage puisque le papier avait durci, et son nom écrit sur l’extérieur du rouleau avait presque été effacé : « Janna Viki Sannel sur la 7e de Letso Saan au sud-est de la fontaine, lot 18, premier étage »

L’allure négligée de la livraison ne fit que la rendre plus curieuse, elle qui pensait que seuls les plus nobles s’encombraient de lettres et de messagers.

« Ma très chère amie, sache que j’aurais mille fois préféré te voir en personne au lieu de faire écrire cette lettre, mais je n’ai hélas plus la force de voyager. Tu sais que je suis établie à Timokisar depuis un an et demi, et je regrette de t’apprendre que je vais sûrement y finir mes jours. Mon état ne s’améliore pas. Cette maladie qui a terrassé mon vieux père l’an dernier semble maintenant avoir jeté son dévolu sur moi, les traitements ont été jusque-là sans effet, et il semble que la magie ne puisse guérir les malades comme moi; selon les gens du coin à qui on a pu demander.

Je te prie de transmettre ce message à Meya. Même si ses actions et son silence m’ont profondément blessée, je crois toujours au fond de moi qu’il est une bonne personne, malgré ce qu’en disent les autres, et malgré ce qu’en dise notre mère. Ainsi je vous adresse cette lettre à tous les deux après qu’elle me l’a interdit, en espérant qu’elle finisse par accepter ses différences et ses écarts de conduite, tout comme elle a su accepter et pardonner les miens et ceux de Naja.

Ton amie et ta grande sœur jusqu’à la fin,

Savia Akavi Sannel, le 19 février 1618. »

Janna se laissa tomber face première sur sa couche.

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Chapitre IV

4-4 Le premier périple de Meya

De toutes les fois où il avait été question d’un voyage, Meya n’avait jamais pensé qu’il viendrait aussi précipitamment.

Janna s’invita à l’accompagner car elle avait été proche de sa sœur, et Nesevi, car il suivrait son compagnon partout. Ils quittèrent dès le lendemain matin avec autant de provisions que d’entrain, c’est-à-dire très peu. Notons que le dressage des chevaux n’était pas de coutume chez les Verians, hormis quelques cas d’exception, dénombrables sur les doigts d’une main, établis au Lars et dévoués au transport de marchandise. De plus, en hiver, les routes étaient plus ou moins entretenues et très peu de gens s’aventuraient loin de chez eux. La compagnie se prépara donc à un voyage de trois jours à pied, dont deux à travers la forêt. Janna apporta sa guiterne, qu’elle avait l’habitude de jouer tous les jours chez elle et à laquelle elle commençait à s’attacher, dans l’idée qu’elle aiderait à rendre les prochains jours un peu moins moroses malgré le motif de leur périple. Nesevi mit son épée à sa ceinture, bien qu’elle s’avèrerait certainement plus encombrante qu’utile, car il n’avait pas prévu prendre de pause dans sa pratique des arts martiaux, et il espérait que Meya trouve l’entrain nécessaire pour s’entrainer avec lui. Le renard gris, lui, n’emporta guère plus que ses propres vêtements; toutefois, dans son baluchon, il avait caché une lettre, cette fois-ci dans une enveloppe cachetée, dont il avait pris soin de ne pas dévoiler le contenu à ses compagnons de voyage.

Letso Saan était une grande ville du sud-est de Veria gardée par plusieurs kilomètres de forêt dense et pratiquement vierge, si bien que, à moins d’emprunter les routes ou de passer par les montagnes, on pouvait facilement la contourner sans se douter de sa présence (lorsqu’on connait l’ampleur de la ville, cet aspect a de quoi surprendre). La principale route qui s’y rendait traversait Saan d’est en ouest, c’est-à-dire qu’elle faisait le chemin de la grande ville jusqu’à Timokisar, la Rivière Blanche, un village situé géographiquement au centre de l’ile. Tout ce trajet à parcourir, Meya l’avait consulté sur une carte, mais il y avait une chose que toutes les cartes et la littérature du monde ne pouvaient enseigner, c’était la dure réalité des distances. Janna avait déjà parcouru ce chemin il y a quelques années, donc le trajet était encore frais dans sa tête. Nesevi, lui, ne gardait plus aucun souvenir de son tout premier voyage depuis le Varr jusqu’ici, qu’il avait effectué alors qu’il n’avait que cinq ans; ou du moins, il ne souhaitait pas l’évoquer.

Au bout de deux heures, alors qu’ils trouvaient déjà le voyage long, ils arrivèrent au pont du Louvois, tendu au-dessus d’un gouffre d’une vingtaine de mètres tant profond que large. La structure de bois était fiable, mais Meya se figea avant de poser la patte : il s’imagina instantanément tomber à sa perte, tentant désespérément de faire appel à ses pouvoirs évanouis pour se protéger de la chute, pour finir par s’écraser sur un rocher en bas.

« Que se passe-t-il, mon ami? demanda Nesevi, déjà à mi-chemin. Tes oreilles sont toutes rabattues.

— Je… je, bégaya Meya. Je ne me suis jamais aventuré au-delà de la rivière. J’ai peur de l’inconnu. Et si le monde n’était pas comme je m’étais imaginé? »

Nesevi rejoignit Meya sur le bord et le prit par la main. « On va voir des rivières, des champs et des montagnes, dit-il, faisant le premier pas. Et certainement des habitations le long de la route. À quoi t’attends-tu donc? » Meya suivit avec hésitation. Il tourna la tête vers sa droite à un moment, et il fut pris de vertige lorsqu’il calcula sa hauteur; il se colla contre Nesevi et resserra sa main dans la sienne.

Le renard roux esquissa un sourire attendri.

Ils firent une courte pause sur l’heure du midi pour reposer leurs jambes, et le reste de la journée passa sans nouvelle rencontre. Ils marchèrent pendant un long moment passé le coucher du soleil avant de s’arrêter pour la nuit, un peu en retrait de la route. « Nous pourrons faire une étape demain, dit Janna, mais pour cette nuit, on va devoir se débrouiller.

« Nesevi, tu ne couperas pas cet arbre avec ton épée! lança-t-elle. Arrête de jouer aux brutes et trouve des branches pour m’aider à faire un feu. »

Janna creusa un trou dans la neige. Meya resta un moment à l’écart : même après qu’ils eurent allumé leur feu, il resta assis au pied d’un arbre à regarder en direction de la route. Janna vint lui parler quelque temps plus tard, et elle le surprit en lançant un orbe lumineux en sa direction. Il flottait en l’air près de Meya et rayonnait d’une lueur bleuâtre suffisamment forte pour éclairer son chemin.

« Je dois admettre que ça a des avantages, dit-elle, même si ça ne m’est pas très utile au quotidien. »

Elle lui offrit du pain rôti et du fromage.

« Ce trajet est déjà interminable, dit le renard gris. Je continuerais de marcher toute la nuit. Je voudrais y être déjà. Elle a écrit sa lettre il y a deux semaines. Chaque journée qui passe est peut-être sa dernière. Ça me tue de devoir m’arrêter juste parce que j’ai froid et j’ai mal aux pattes. »

L’orbe lumineux passa au-dessus de ses yeux; il le balaya d’un revers de main. « Arrête avec ça, s’il te plait…

— Pourquoi? demanda Janna.

— Tu sais très bien pourquoi. »

La lumière se volatilisa et ils se retrouvèrent de nouveau plongés dans le noir.

« Tu as envie qu’on te laisse tout seul et qu’on oublie que tu existes, comme d’habitude? dit Janna.

— Je n’espère pas, répondit Meya, tournant la tête de l’autre côté.

— Alors, qu’est-ce qui ne va pas? »

L’agacement de Janna paraissait dans son ton. Meya savait qu’elle avait beaucoup de mal à ressentir de l’empathie. « Je n’aime pas être rappelé que j’ai perdu tous mes dons.

— Je pense que tu ignores le nombre de jeunes magiciens qui aimeraient être comme toi, dit-elle. J’en fais partie. Le côté pratique de ces dons est une maigre compensation pour tous les cauchemars, les pensées sombres incontrôlées et l’endoctrinement de notre jeunesse.

— Tu penses cela parce que tu as encore la liberté de l’exercer ou non, rétorqua Meya. Je ne sais pas comment tu t’imagines que je me sens, mais je ne vais pas du tout mieux depuis que j’ai cette chose autour du cou. La magie ne m’a pas quitté. Je la sens toujours en moi, et elle hante encore mes pensées et mes rêves. Je la sens encore qui veut prendre le dessus sur moi. J’ai simplement perdu ma capacité de la contrôler ou de faire appel à elle. Je n’ai pas été libéré; j’ai été réduit au silence. Ce que tu me dis là, c’est comme si… tu étais rendue aveugle, et je venais te dire que tu devrais te sentir mieux de ne plus pouvoir voir toutes les atrocités du monde. J’ai de mauvaises nouvelles pour toi : le monde est toujours aussi cruel et insensible, même avec les yeux fermés. Je pense que toi, plus que tous les autres, devrais être en mesure de comprendre ceci.

« Je te souhaite d’avoir tout le contrôle que tu veux sur ta vie et ton corps… je ne te souhaite pas de le perdre comme ça m’est arrivé. Je ne le souhaite à personne. S’il te plait, arrête d’exhiber tes pouvoirs devant moi sans raison comme si tu en étais fière; ça me blesse. »

Janna ne sut que répondre; elle retourna près du feu de camp et passa le temps à gratter les cordes de son instrument. Elle et Nesevi parlèrent de choses et d’autres pendant ce temps, mais Meya n’y prêta aucunement attention.

Il les rejoignit plus tard et mangea ce qu’il restait de leur casse-graine, puis ils se mirent au repos. Dormir sur la terre ou l’herbe n’était pas un obstacle pour les Fourrures généralement, mais excepté pour Nesevi, c’était leur première nuit en extérieur en hiver. En cette occasion ils avaient tous apporté une couverture pour avoir un petit peu de confort. Meya, particulièrement, n’était pas friand du froid; aussi resta-t-il assis aussi près que possible du feu, qu’il contempla pendant un long moment, alors qu’il commençait à s’affaiblir et que les deux autres se couchèrent. Il rapprocha ses mains du feu pour se réchauffer, et il se brula à plusieurs reprises après qu’il eut tenté de les y plonger. Lorsqu’il retira sa main, la douleur le frustra au plus haut point, et il se haït à vouloir réessayer aussitôt.

Le feu finit par s’éteindre : le bois et la terre étaient trempés. Meya alla se coucher à côté des autres, qui étaient un peu plus loin, mais il ne réussit pas à fermer l’œil.

« Tu te sens bien, mon ami? murmura Nesevi en se rasseyant.

— J’ai si froid », dit Meya, grelotant.

Mais le froid n’était pas incommodant pour le renard roux; il s’approcha de son compagnon et déposa sa couverture par-dessus la première, puis il se glissa en-dessous pour se coller contre lui. Bien qu’il ne fût pas encore tout à fait à l’aise d’être si proche de lui, il admit que la chaleur de son corps lui permit de trouver un peu de repos.

Nesevi s’endormit rapidement en serrant Meya dans ses bras.

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Chapitre IV

4-5 La faiblesse de Janna

Janna ne réussit pas à dormir aussi bien que les deux renards : elle vivait toujours dans la crainte de ses cauchemars, et elle réfléchissait à ce que Meya lui avait dit.

Elle resta éveillée pendant de longues heures, couchée mais alerte aux alentours. Elle n’entendait guère d’autre que les ronflements de ses compagnons et, à un moment, les pas d’un autre convoi de voyageurs qui marchaient sur la route un peu plus loin.

Au bout d’un moment, elle fut alertée par le bruit de pas à proximité. Elle fit semblant de rien pour commencer : elle resta couchée et immobile, gardant un œil sur Meya et Nesevi, et se tenant prête à utiliser la magie si nécessaire. Elle sentit quelque chose derrière elle et entendit distinctement des grondements et des reniflements, et elle comprit qu’il s’agissait de loups sauvages. Elle se retourna brusquement sur elle-même et leva la main en direction de l’animal qui fut projeté en l’air. Un glapissement se fit entendre; elle se releva aussitôt. « Debout! dit-elle, debout! » Ils étaient une douzaine, et ils les avaient encerclés.

Les garçons se relevèrent en vitesse quoique maladroitement, mais le temps qu’ils comprennent ce qui était en train de se passer, les bêtes montèrent à l’assaut. L’une d’entre elles sauta sur Nesevi, et celui-ci réussit à la repousser du bout de ses bras en esquivant une morsure. Il se pencha ensuite rapidement pour ramasser son épée posée près de là où s’était endormi plus tôt. Pendant ce temps, un autre loup s’en prit à Meya, qui n’était même pas encore tout à fait debout, puis il tomba à la renverse. Il se couvrit immédiatement le visage par réflexe. La bête referma sa mâchoire sur son avant-bras, et le renard gris poussa un hurlement strident. Il donna des coups de pied à la bête, mais cela ne la rebuta pas.

Janna surveillait ses arrières, se contentant de repousser les animaux qui s’approchaient d’elle avec sa magie. Elle se retourna vivement lorsqu’elle entendit Meya crier; et alors que Nesevi arriva pour lui mettre un coup de pied, elle projeta le loup dans les airs comme elle l’avait fait avec les autres. La bête retira ses crocs brusquement, déchirant la manche de son manteau, et déchirant la peau de son bras. Elle se ressaisit aussitôt et, comme elle accourut pour se jeter de nouveau sur Meya, Nesevi s’interposa et lacéra la bête d’un coup d’épée dans l’abdomen. Le loup s’écrasa sur le sol en glapissant. Le renard roux se tourna ensuite vers le reste de la meute et projeta une volée de flammes pour les repousser. « Déguerpissez! cria-t-il. Ou je vous découpe en dés, sales bêtes! » Quelques instants plus tard, les animaux battirent en retraite.

Lorsque le danger fut écarté, Nesevi s’accroupit pour observer la morsure de Meya. Il déchira rapidement le reste de sa manche de manteau pour fabriquer une étoffe avec les lambeaux, qu’il resserra autour de son bras meurtri. À la vue de son propre sang, Meya eut la tête qui tourne et se mit à glapir et à trembler, tant de douleur et de peur que du froid qui gagnait subitement son corps.

Le cœur de Janna se resserra à la vue de la bête agonisante, mais pour ce qui était de Meya, elle se fit observatrice. Comme d’habitude dans ce genre de situation, elle ne savait pas où se mettre : Nesevi prenait toute la place.

Ce dernier transporta Meya à l’écart et ralluma le feu. Janna resta plantée à regarder le loup éventré dans la neige, puis Nesevi s’approcha pour assener un coup final. « Cette bête a assez souffert comme ça », dit-il. Lorsqu’il planta sa lame dans le cou de l’animal, Janna glapit à son tour; bien qu’elle essayât si fort de se retenir, elle fondit en larmes.

Nesevi frotta sa lame dans la neige avec des lambeaux de vêtement pour l’essuyer de son sang. « Qu’est-ce qui ne va pas? demanda-t-il.

— Je trouve ça… tellement triste, pleura-t-elle.

— Il n’y a rien à être triste, répondit Nesevi. Ces animaux ne ressentent ni l’amour, ni la sympathie. Ils ne cherchent qu’à manger, et je suppose qu’en hiver, ils sont plus dangereux pour cette raison.

— Tu dirais comme moi si ça avait été des renards… »

Nesevi rangea son épée dans son fourreau. « Des renards ne nous auraient jamais attaqués, dit-il sur un ton réprobateur. Tu n’es pas comme eux. Ils t’auraient tuée si on les avait laissés faire. » Il s’approcha et continua, plus bas : « Aie un peu plus d’attention pour Meya. Sa vie m’est beaucoup plus chère que celle de tes congénères sauvages, et il devrait en être autant pour toi. »

Nesevi retourna s’occuper de Meya. Janna s’accroupit près de la bête; elle ne pouvait se retenir de pleurer, et elle ne s’en sentit que plus affreuse encore. Pour la première fois, elle souhaita que ce qu’elle vivait n’était qu’un rêve.

Cette fois-ci, plus personne ne trouva le sommeil.

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Chapitre IV

4-6 La croisée des chemins

La nuit sembla durer une éternité, si bien qu’au premier signe d’une lueur dans le ciel, la compagnie se remit en route alors même que le soleil ne pointait pas encore à l’horizon. Celui-ci ne finit jamais par se montrer puisque le ciel s’était couvert. Meya était incapable de bouger sa main gauche, et la douleur à son bras était insoutenable. Nesevi s’offrit pour porter ses bagages, en plus de ceux qu’il avait déjà. Le renard gris souffrait en silence.

Toute la première moitié de la journée, ils ne s’adressèrent aucunement la parole. Janna ouvrit la marche, et elle dut s’arrêter à maintes occasions pour permettre aux autres de la suivre, puisque Meya trainait la patte. Elle avait mal pour lui, et toute la journée et toute la nuit, elle chercha les mots pour s’excuser; mais la présence de Nesevi la gênait quelque peu, assez curieusement d’ailleurs car les deux avaient toujours été très proches et francs l’un envers l’autre. La proximité que les deux renards avaient développée ces derniers mois lui donnait l’impression de plus en plus d’être mise à l’écart.

Le vent se leva progressivement et le temps n’annonçait rien de bon. Le chemin devint de plus en plus sinueux et accidenté à mesure qu’ils approchèrent la frontière de Saan. La région entière était surélevée et prise dans les montagnes, ils avaient donc un long chemin à descendre afin de rejoindre les plaines. La route longeait une rivière, gelée à ce mois de l’année, et ils firent une pause sur la berge pour examiner de nouveau la blessure de Meya.

La neige se mit également à tomber du ciel pendant qu’ils s’étaient arrêtés. « Je le sens mal, dit Janna. On en a encore pour quelques heures avant d’arriver à la croisée des chemins. Si le vent ne baisse pas, le chemin va être pénible.

— Combien de temps encore, crois-tu? demanda Nesevi.

— Je dirais au moins trois heures… si tout se passe bien. »

À mesure qu’ils progressaient, le vent se refroidit et les nuages s’épaissirent. Nesevi rattacha sa cape : même lui ne supportait plus de recevoir la neige et le vent contraire en pleine figure. Meya fermait la marche mais de très près, collé contre Nesevi, car il ne pouvait se couvrir le visage : il se servait du renard roux comme paravent, et s’agrippait à sa cape pendant qu’ils descendaient la montagne. Lorsqu’à un moment il perdit l’équilibre et glissa dans une descente, il entraina son compagnon dans sa chute. Ce dernier réussit à se relever rapidement, mais Meya déboula la côte sur une longue distance avant d’être arrêté par Janna. Celle-ci balaya la neige de son visage et de sa capuche en l’aidant à se relever, puis elle lui referma sa capuche pour l’aider à le protéger du froid, pour le peu d’aide que cela pût lui apporter.

En bas complètement de la côte, la forêt était déjà beaucoup moins dense et ils en voyaient enfin le bout; mais en contrepartie, le vent et la poudreuse avaient rendu la route pratiquement indiscernable du champ. Au bout de quelques lieues seulement, ils avaient déjà de la neige pratiquement jusqu’aux genoux, alors que le matin même, le chemin était complètement dégagé. Ils n’avaient plus aucune idée de leur route et la visibilité était nulle par endroits, pour peu qu’ils fussent dans une zone déboisée.

« Ne connaitrais-tu pas un sort qui nous permette d’y voir? » cria Janna. Le vent soufflait si fort qu’elle n’entendait plus sa propre voix.

« Je ne contrôle pas la météo, désolé, répondit Nesevi. Je ne dis pas que je n’ai jamais essayé. »

Ils se talonnèrent pour rester sur la route et ne pas se perdre de vue. C’était le milieu de l’après-midi, mais c’était quasiment aussi sombre que le crépuscule, et tout autour d’eux était gris, l’air comme le ciel, comme s’ils marchaient dans un brouillard opaque. Ils avaient définitivement quitté la forêt. Meya était malheureux; le seul prodige par lequel il pouvait encore marcher, pensait-il, était qu’il ne sentait plus ses propres pattes couvertes d’engelures. Il se mit à marmonner des airs de chansons d’été, de fêtes et de chaleur. Nesevi chantonna à l’unisson, puis après quelques minutes d’hésitation, Janna les rejoignit en chantant, d’abord tout bas, puis de tout cœur. La troupe affronta la tempête avec le son de leurs voix réunies, et la louve récita quelques poèmes de leur héritage.

Ils finirent par enfin rencontrer un panneau. Une nouvelle route commençait à présent et se dirigeait vers le Lars, mais le temps était si mauvais qu’il était impossible de la distinguer : ce panneau pût aussi bien être planté au beau milieu d’un désert de sable ou flotter sur l’océan qu’il eût été autant utile.

« Nous sommes presque arrivés, dit Janna. Il y a une auberge-relai un peu plus loin par là, on pourra attendre que la tempête parte. Si je peux me permettre, nous devrions cacher ce que nous sommes. Même aussi près de Letso Saan les magiciens suscitent la peur. J’aimerais éviter de prendre le risque que les patrons nous laissent dormir dehors. »

Le relai apparut sur leur chemin comme leur salut. Les enclos étaient désertés, il y avait certainement un muret en-dessous de toute cette neige, et l’enseigne se balançait au vent avec un grincement assez audible pour localiser la maison dans le brouillard complet. La fumée s’échappant de la cheminée leur confirma que l’endroit n’était pas abandonné. Janna tenta d’ouvrir la porte, mais elle était barrée; elle frappa, à plusieurs reprises et de plus en plus fort, avant que quelqu’un ne finît par leur ouvrir. Ils n’eurent pas le temps de voir à qui ils avaient à faire qu’une voix les pressa :

« Mon dieu! Mais qui donc voyage par un temps pareil? Dépêchez-vous d’entrer. Plus vite que ça! »

L’intérieur était plus sombre encore. Les petites fenêtres aux côtés ne laissaient pratiquement entrer aucune lumière. Il leur fallut un temps pour s’habituer à l’obscurité, puis ils purent distinguer qui était en train de les accueillir : un écureuil, visiblement assez jeune et de petite taille, du moins comparé à eux. C’était la première fois qu’ils en rencontraient un, puisqu’ils étaient simplement inexistants à Letso Saan : la plupart vivaient dans le Varr ou dans les terres au sud.

« J’avais presque peur que vous soyez fermé, dit Janna. J’ai espoir que nous aurons un toit pour cette nuit.

— Si ça peut vous rassurer madame, nous n’avons vu passer presque personne aujourd’hui, dit l’écureuil. Vous arrivez de la ville, certainement. Personne dans la région ici serait assez fou pour s’éloigner de chez eux par un tel temps.

— Il faisait très beau quand nous sommes partis hier, dit Janna. Mais la route est longue et périlleuse; sans doute vous le savez si vous l’avez déjà faite.

— Je n’ai jamais eu l’occasion, mais j’ai entendu suffisamment. Je suppose que vous cherchez un refuge. Je m’appelle William, c’est moi qui serai votre hôte. Enfin, je l’espère. Désolé d’aborder les sujets sérieux alors que vous êtes encore tout habillés, mais venant de la grande ville, je suppose que vous connaissez la musique. Je vais vous demander de régler d’avance, quoi que vous soyez venus faire. Les temps sont particulièrement difficiles pour nous en hiver. Mais on a un feu, des lits et à bouffer, si c’est ce que vous cherchez. Je sens que vous allez aimer, on a de la soupe de poulet ce soir. »

Nesevi déposa les bagages qu’il transportait (les siens et ceux de Meya), en recherche du peu de monnaie qu’ils avaient collecté avant de partir.

« Ce n’est pas vous que j’ai rencontré la dernière fois, dit Janna. Vous êtes le patron?

— Je ne rappelle pas vous avoir rencontrée non plus! Mais oui, c’est bien moi, depuis peu seulement. Je suis arrivé l’an dernier. » Il remit la barre contre la porte dans son socle. « Désolé pour tantôt, c’est pour éviter que la porte ne cède au vent. Maudites tempêtes… si seulement la neige pouvait se contenter d’être mignonne sans nous rendre la vie impossible. Suivez-moi! Et bienvenue chez nous. »

Ils se rendirent à la grande salle et celle-ci était totalement inoccupée; excepté tout près de la cheminée, au mur de derrière, où se trouvait une autre personne couchée sur un banc, et cette rencontre-ci surprit la compagnie au complet, puisqu’il s’agissait d’une lionne. Elle paraissait à peu de choses près de leur âge, sinon un peu plus jeune.

« Je suis arrivée ce matin, dit-elle. J’arrive du Lars et je devais me rendre à la Rivière Blanche quand le temps a commencé à se corser. Je m’appelle Sara. Je peux vous laisser la place; je sais que ma présence a tendance à intimider certaines personnes…

— Pas du tout, dit Janna. À vrai dire… je comprends parfaitement ce que vous dites. J’ai le même sentiment, quand je suis à Letso Saan.

— J’avais cru que les gens de la grande ville étaient plus habitués à voir des Fourrures de toutes les espèces. Ce que vous me dites là, c’est un peu triste. Je suppose que c’est une conséquence normale de l’isolement de la ville… »

William leur montra les dortoirs et où ils allèrent laisser leurs bagages. « Vous laisserez vos vêtements près du feu, dit-il; je vous le conseille si vous ne voulez pas repartir et qu’ils soient détrempés. » Lorsqu’il eut fini de faire le tri dans ses affaires, Nesevi s’affaira à aider Meya à enlever sa cape et son manteau.

« Hé bien, continua-t-il, qu’est-ce qu’il y a; vous transportez son baluchon, et vous vous occupez maintenant de l’habiller? À qui ai-je l’honneur, êtes-vous des nobles de quelque sorte? Même si vous n’en avez pas l’air, excusez-moi. »

— Pouvez-vous nous laisser seuls un moment, demanda Nesevi. On vous rejoindra dans la grande salle et on parlera de ce que vous voulez. »

William parut réticent à les laisser, mais il finit par acquiescer. « Prenez votre temps », répondit-il avant de partir.

Tendre le bras et le maintenir en l’air était une souffrance pour Meya. Son étoffe était imbibée de son sang et sa main était complètement amorphe. Il s’assit sur le côté du lit.

« Tout ce qui arrive est tellement frustrant, chuchota Meya. Les loups, mon bras, la tempête, Savia… j’ai l’impression de… ne plus rien pouvoir faire.

— Rien de tout ça n’est ta faute, dit Nesevi.

— Je sais, c’est ce qui me fâche le plus. »

Nesevi défit délicatement son bandage. Sa fourrure à l’avant-bras avait été arrachée à l’endroit de la morsure et sa peau désormais visible était marquée par une entaille qui n’avait pas commencé encore de cicatriser.

« Je n’ai plus aucune force dans le bras, souffla tout bas Meya. J’espère que ça va passer.

— Je n’ai aucune idée si ça peut empirer…

— Il faudra demander au patron s’il a quelque chose de mieux pour panser ta blessure ou pour fabriquer un onguent, ajouta Janna.

— Que s’est-il passé? » demanda Sara qui venait d’arriver. Janna s’interposa entre elle et Meya; la façon dont elle s’immisça dans la conversation après avoir eu le souci de rester discrète quelques minutes plus tôt était on ne peut plus louche.

« Je suis avec vous, ajouta la lionne.

— Je ne pense pas, dit Janna. On va à la même place, mais on ne se connait pas, sans vouloir faire dans la paranoïa.

— Si votre compagnon a mal je peux apaiser ses blessures. »

Nesevi lui fit signe de la tête de s’approcher. « Nous avons été attaqués par des loups la nuit dernière, dit-il. Meya s’est fait mordre et a perdu l’usage de son bras. Vous qui avez déjà voyagé vous y connaissez certainement mieux que moi en premiers soins, ou peut-être connaissez-vous un remède pour apaiser la douleur. »

Sara s’agenouilla. Elle examina d’abord ladite morsure, puis elle recouvrit doucement de ses deux mains l’avant-bras du renard gris et ferma les yeux. Elle ne bougea plus, ne dit plus rien, puis elle resserra subitement sa poigne. Meya ressentit une douce chaleur envahir son avant-bras et sa main, et c’était d’un réconfort après tout ce temps passé dans le froid.

Lorsqu’après un certain moment elle retira ses mains, Meya se surprit à pouvoir de nouveau bouger la sienne. Il tendit très délicatement le bras pour l’observer de plus près : la blessure s’était refermée, mais les marques étaient encore distinctement visibles, et il ressentait encore la douleur, bien que celle-ci était désormais plus tolérable.

Nesevi leva les yeux en direction de Sara. « Vous êtes magicienne? »

Elle hocha lentement la tête. « Je ne le dis à personne, normalement, mais vous étiez dans le besoin. On m’a enseigné la guérison et comment prodiguer des soins de base.

— On ne vous a jamais vue à l’école de magie de Saan », continua Nesevi.

Sara soupira longuement. Sa réaction se fit attendre. « Vous avez le don vous aussi, dit-elle. Je n’aurais pas dû vous aider, si j’avais su que vous étiez comme moi… »

Elle recula d’un pas et baissa les yeux au sol. Les trois compagnons la regardèrent de façon suspicieuse.

« Qui êtes-vous donc? »