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Chapitre IV

4-4 Le premier périple de Meya

De toutes les fois où il avait été question d’un voyage, Meya n’avait jamais pensé qu’il viendrait aussi précipitamment.

Janna s’invita à l’accompagner car elle avait été proche de sa sœur, et Nesevi, car il suivrait son compagnon partout. Ils quittèrent dès le lendemain matin avec autant de provisions que d’entrain, c’est-à-dire très peu. Notons que le dressage des chevaux n’était pas de coutume chez les Verians, hormis quelques cas d’exception, dénombrables sur les doigts d’une main, établis au Lars et dévoués au transport de marchandise. De plus, en hiver, les routes étaient plus ou moins entretenues et très peu de gens s’aventuraient loin de chez eux. La compagnie se prépara donc à un voyage de trois jours à pied, dont deux à travers la forêt. Janna apporta sa guitare, qu’elle avait l’habitude de jouer tous les jours chez elle et à laquelle elle commençait à s’attacher, dans l’idée qu’elle aiderait à rendre les prochains jours un peu moins moroses malgré le motif de leur périple. Nesevi mit son épée à sa ceinture, bien qu’elle s’avérerait certainement plus encombrante qu’utile, car il n’avait pas prévu prendre de pause dans sa pratique des arts martiaux, et il espérait que Meya trouve l’entrain nécessaire pour s’entraîner avec lui. Le renard gris, lui, n’emporta guère plus que ses propres vêtements; toutefois, dans son baluchon, il avait caché une lettre, cette fois-ci dans une enveloppe scellée, dont il avait pris soin de ne pas dévoiler le contenu à ses compagnons de voyage.

Letso Saan était une grande ville du sud-est de Veria gardée par plusieurs kilomètres de forêt dense et pratiquement vierge, si bien que, à moins d’emprunter les routes ou de passer par les montagnes, on pouvait facilement la contourner sans se douter de sa présence (lorsqu’on connaît l’ampleur de la ville, cet aspect a de quoi surprendre). La principale route qui s’y rendait traversait Saan d’est en ouest, c’est-à-dire qu’elle faisait le chemin de la grande ville jusqu’à Timokisar, la Rivière Blanche, un village situé géographiquement au centre de l’île. Tout ce trajet à parcourir, Meya l’avait consulté sur une carte, mais il y avait une chose que toutes les cartes et la littérature du monde ne pouvaient enseigner, c’était la dure réalité des distances. Janna avait déjà parcouru ce chemin il y a quelques années, donc le trajet était encore frais dans sa tête. Nesevi, lui, ne gardait plus aucun souvenir de son tout premier voyage depuis le Varr jusqu’ici, qu’il avait effectué alors qu’il n’avait que cinq ans; ou du moins, il ne souhaitait pas l’évoquer.

Au bout de deux heures, alors qu’ils trouvaient déjà le voyage long, ils arrivèrent au pont du Louvois, tendu au-dessus d’un gouffre d’une vingtaine de mètres tant profond que large. La structure de bois était fiable, mais Meya se figea avant de poser la patte : il s’imagina instantanément tomber à sa perte, tentant désespérément de faire appel à ses pouvoirs évanouis pour se protéger de la chute, pour finir par s’écraser sur un rocher en bas.

« Que se passe-t-il, mon ami? demanda Nesevi, déjà à mi-chemin. Tes oreilles sont toutes rabattues.

— Je… je, bégaya Meya. Je ne me suis jamais aventuré au-delà de la rivière. J’ai peur de l’inconnu. Et si le monde n’était pas comme je m’étais imaginé? »

Nesevi rejoignit Meya sur le bord et le prit par la main. « On va voir des rivières, des champs et des montagnes, dit-il, faisant le premier pas. Et certainement des habitations le long de la route. À quoi t’attends-tu donc? » Meya suivit avec hésitation. Il tourna la tête vers sa droite à un moment, et il fut pris de vertige lorsqu’il calcula sa hauteur; il se colla contre Nesevi et resserra sa main dans la sienne.

Le renard roux esquissa un sourire attendri.

Ils firent une courte pause sur l’heure du midi pour reposer leurs jambes, et le reste de la journée passa sans nouvelle rencontre. Ils marchèrent pendant un long moment passé le coucher du soleil avant de s’arrêter pour la nuit, un peu en retrait de la route. « Nous pourrons faire une étape demain, dit Janna, mais pour cette nuit, on va devoir se débrouiller.

« Nesevi, tu ne couperas pas cet arbre avec ton épée! lança-t-elle. Arrête de jouer aux brutes et trouve des branches pour m’aider à faire un feu. »

Janna creusa un trou dans la neige. Meya resta un moment à l’écart : même après qu’ils eurent allumé leur feu, il resta assis au pied d’un arbre à regarder en direction de la route. Janna vint lui parler quelque temps plus tard, et elle le surprit en lançant un orbe lumineux en sa direction. Il flottait en l’air près de Meya et rayonnait d’une lueur bleuâtre suffisamment forte pour éclairer son chemin.

« Je dois admettre que ça a des avantages, dit-elle, même si ça ne m’est pas très utile au quotidien. »

Elle lui offrit du pain rôti et du fromage.

« Ce trajet est déjà interminable, dit le renard gris. Je continuerais de marcher toute la nuit. Je voudrais y être déjà. Elle a écrit sa lettre il y a deux semaines. Chaque journée qui passe est peut-être sa dernière. Ça me tue de devoir m’arrêter juste parce que j’ai froid et j’ai mal aux pattes. »

L’orbe lumineux passa au-dessus de ses yeux; il le balaya d’un revers de main. « Arrête avec ça, s’il te plaît…

— Pourquoi? demanda Janna.

— Tu sais très bien pourquoi. »

La lumière se volatilisa et ils se retrouvèrent de nouveau plongés dans le noir.

« Tu as envie qu’on te laisse tout seul et qu’on oublie que tu existes, comme d’habitude? dit Janna.

— Je n’espère pas, répondit Meya, tournant la tête de l’autre côté.

— Alors, qu’est-ce qui ne va pas? »

L’agacement de Janna paraissait dans son ton. Meya savait qu’elle avait beaucoup de mal à ressentir de l’empathie. « Je n’aime pas être rappelé que j’ai perdu tous mes dons.

— Je pense que tu ignores le nombre de jeunes magiciens qui aimeraient être comme toi, dit-elle. J’en fais partie. Le côté pratique de ces dons est une maigre compensation pour tous les cauchemars, les pensées sombres incontrôlées et l’endoctrinement de notre jeunesse.

— Tu penses cela parce que tu as encore la liberté de l’exercer ou non, rétorqua Meya. Je ne sais pas comment tu t’imagines que je me sens, mais je ne vais pas du tout mieux depuis que j’ai cette chose autour du cou. La magie ne m’a pas quitté. Je la sens toujours en moi, et elle hante encore mes pensées et mes rêves. Je la sens encore qui veut prendre le dessus sur moi. J’ai simplement perdu ma capacité de la contrôler ou de faire appel à elle. Je n’ai pas été libéré; j’ai été réduit au silence. Ce que tu me dis là, c’est comme si… tu étais rendue aveugle, et je venais te dire que tu devrais te sentir mieux de ne plus pouvoir voir toutes les atrocités du monde. J’ai de mauvaises nouvelles pour toi : le monde est toujours aussi cruel et insensible, même avec les yeux fermés. Je pense que toi, plus que tous les autres, devrais être en mesure de comprendre ceci.

« Je te souhaite d’avoir tout le contrôle que tu veux sur ta vie et ton corps… je ne te souhaite pas de le perdre comme ça m’est arrivé. Je ne le souhaite à personne. S’il te plaît, arrête d’exhiber tes pouvoirs devant moi sans raison comme si tu en étais fière; ça me blesse. »

Janna ne sut que répondre; elle retourna près du feu de camp et passa le temps à gratter les cordes de son instrument. Elle et Nesevi parlèrent de choses et d’autres pendant ce temps, mais Meya n’y prêta aucunement attention.

Il les rejoignit plus tard et mangea ce qu’il restait de leur casse-graine, puis ils se mirent au repos. Dormir sur la terre ou l’herbe n’était pas un obstacle pour les Fourrures généralement, mais excepté pour Nesevi, c’était leur première nuit en extérieur en hiver. En cette occasion ils avaient tous apporté une couverture pour avoir un petit peu de confort. Meya, particulièrement, n’était pas friand du froid; aussi resta-t-il assis aussi près que possible du feu, qu’il contempla pendant un long moment, alors qu’il commençait à s’affaiblir et que les deux autres se couchèrent. Il rapprocha ses mains du feu pour se réchauffer, et il se brûla à plusieurs reprises après qu’il eut tenté de les y plonger. Lorsqu’il retira sa main, la douleur le frustra au plus haut point, et il se haït à vouloir réessayer aussitôt.

Le feu finit par s’éteindre : le bois et la terre étaient trempés. Meya alla se coucher à côté des autres, qui étaient un peu plus loin, mais il ne réussit pas à fermer l’œil.

« Tu te sens bien, mon ami? murmura Nesevi en se rasseyant.

— J’ai si froid », dit Meya, grelottant.

Mais le froid n’était pas incommodant pour le renard roux; il s’approcha de son compagnon et déposa sa couverture par-dessus la première, puis il se glissa en-dessous pour se coller contre lui. Bien qu’il ne fût pas encore tout à fait à l’aise d’être si proche de lui, il admit que la chaleur de son corps lui permit de trouver un peu de repos.

Nesevi s’endormit rapidement en serrant Meya dans ses bras.