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Chapitre IV

4-2 Le rêve de Janna

Les cauchemars étaient quasi-quotidiens pour Janna, à un point tel qu’elle rebutait, chaque jour, le moment d’aller se mettre au repos. Elle avait été accoutumée à leur présence dans sa vie, et on l’avait avertie qu’ils pouvaient devenir de plus en plus récurrents avec l’âge.

« Mon but était de m’éloigner de la magie pour avoir une vie meilleure, dit Janna. Mais quand je ferme les yeux, ils me rappellent que j’ai cette malédiction sur moi. C’est à croire que les gens comme nous n’ont pas le droit d’être heureux. Parfois, ça donne envie de renoncer à tout. Je me demande, sincèrement, ce qu’il me coûterait d’abandonner mon corps à cette force qui l’habite. Si j’avais compris, en sortant de l’école, à quel point ça pouvait devenir grave, je n’aurais certainement pas été aussi enthousiaste à l’idée de partir. »

Ils étaient posés sur le sommet d’une colline au sud de la ville. Nesevi était un peu plus loin, en train de se rouler dans la neige.

« Si seulement il y avait une façon de garder contrôle sur notre esprit endormi, continua Janna.

— Il s’agirait de ne plus dormir, dit Meya.

— Y arrives-tu? »

Meya s’étendit le dos dans la neige. « Si j’avais une solution, je la partagerais avec toi. J’ai seulement appris à vivre avec et à les ignorer, tant bien que mal. Les rêves heureux se font rares. Combiné avec l’absence de journées heureuses, je l’avoue, c’est désespérant au bout du compte.

« Jadis, on croyait que les rêves étaient un peu la façon dont notre esprit fait le ménage dans nos souvenirs et nos émotions. On rêvait à ce qu’on a vécu durant le jour, à ce qui nous a fait peur ou plaisir, ou à ce que l’on attend pour les jours qui viennent. C’était un genre d’exutoire. Ces croyances ont disparu en Veria, mais il faut l’admettre… je me pose souvent la même question que toi, Janna. Je me demande si ça vaut la peine de me continuer à me battre.

— Tu étais déjà comme ça quand on était à l’école, mon ami », lança Nesevi, qui continuait de s’amuser tout seul.

Janna jeta un regard réprobateur au renard roux.

« Je ne m’en rends compte que maintenant », souffla tout bas Meya.

Ils restèrent silencieux et pensifs un moment. Le point où ils étaient posés donnait une vue sur Letso Saan tout entière; cette perspective nouvelle fit comprendre aux deux renards qu’ils avaient vu bien peu de ce pays et que le monde qu’ils connaissaient était beaucoup plus petit que l’image qu’ils s’en étaient faite. Ils pouvaient y voir et quasiment compter toutes les habitations qui composaient la ville, mais, lorsqu’ils tournaient la tête vers l’ouest, la forêt s’étendait jusqu’à perte de vue.

« Vous croyez que tout cela est lié à nos pouvoirs? demanda Nesevi.

— Totalement certaine, dit Janna, contemplant la cité. Je n’ai pas eu le courage d’aller demander conseil aux maîtres magiciens… mais je suis persuadée que tout cela est causé par la magie. Je vais t’expliquer pourquoi je pense ça. Tu sais que je n’étais pas très assidue à l’école, mais contrairement à d’autres, dont toi, Meya, j’ai eu la chance d’avoir pu maîtriser mes pouvoirs avec peu de difficultés. Car oui, c’est uniquement la chance, et non notre volonté ou nos efforts continus, contrairement à ce qu’on veut bien nous persuader, qui déterminent si on arrive ou pas à maîtriser ces pouvoirs; ou, pour le formuler autrement, ce n’est pas de notre fait l’ampleur de la force qui nous habite à la naissance. Toujours est-il que, lorsque les maîtres m’en ont donné la permission, j’ai quitté la région immédiatement et je suis partie rejoindre ma famille à Timokisar, avec la naïve intention de laisser mon passé derrière, sans me retourner. Je n’ai pas voulu écouter leurs discours, leurs félicitations, ou leurs mises en garde, j’ai caché à tout le monde d’où j’arrivais, et j’ai étouffé toutes mes envies d’y avoir de nouveau recours. Je suis revenue ici après quelques semaines, et les cauchemars ont commencé peu de temps après.

« Je rêve souvent de la mort, que ce soit la mienne, ou celle de mes proches… ou la vôtre. À chaque fois, ça a l’air tellement vrai, et c’est une torture. Vous vous rappelez cette fois où j’étais partie une semaine sans vous voir… j’avais le souvenir très limpide d’être rentrée chez moi, de vous avoir vus là, et de vous avoir attaqués, tous les deux. Je vous avais tués comme… une bête sauvage. J’ai pleuré pendant des jours à me demander pourquoi j’en étais venue à faire ça, et je maudissais cette magie en lui jetant le blâme pour tout ce qui ne tourne pas rond chez moi. Depuis que j’ai compris que c’était seulement dans mon esprit, je vis dans le doute en permanence. Les loups ont toujours eu la réputation d’être des prédateurs dangereux, même en Veria, et dans mon cas, je sais que je joue perdante parce que je suis aussi magicienne. Je ne peux le cacher, je n’ai pas la volonté et la force de combattre cette partie de moi. J’ai souvenir de la mort de membres de ma famille également, et je redoute le jour où je retournerai les voir et où j’apprendrai que ça n’était pas un rêve; de même que je redoute le jour où je viendrai à perdre le contrôle, quelle qu’en soit la raison, et où je ferai du mal aux gens que j’aime; où je vous ferai du mal, à vous. »

Nesevi s’était arrêté de jouer dans la neige et faisait attention au récit de la louve.

« L’autre jour, j’ai pété les plombs, continua-t-elle. Je n’avais pas dormi depuis soixante-douze heures. Je suis allée en forêt et j’ai déversé ma rage sur la nature. J’ai hurlé si fort que tout sur terre m’entendait. Si vous allez près de la mine, de l’autre côté du pic, vous verrez une bande d’arbres déracinés; c’est de mon fait. J’ai soulevé la terre et tout ce qui va avec, je ne m’en serais pas crue capable. Je me suis enfuie ensuite car des gens de la mine sont venus voir ce qui se passait, et je ne voulais pas qu’ils me voient. J’ai pu rentrer, et je me suis sentie reposée comme je l’ai rarement été. Les mauvais rêves ont continué, mais ils sont en dents de scie.

— Les maîtres nous ont expliqué qu’on devrait continuer de pratiquer régulièrement, dit Meya. Ils devaient certainement faire allusion à cela. Il faut accepter que nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes, et que cette force qui nous habite veut s’exprimer elle aussi. Je crois que tu as raison : on n’a pas le droit d’être heureux.

— Moi, ça va, rétorqua Nesevi. Je n’ai pas l’impression de faire plus de cauchemars que je n’en faisais, mais je fais aussi des séances de méditation. Si ça fonctionne? En tout cas, je n’ai pas eu à me plaindre de rien de tout ça pour le moment.

— Je ne savais pas cela, dit Janna, non sans étonnement.

— C’est maître Russert qui me l’a enseigné! dit Nesevi avec enthousiasme. Je n’étais pas très emballé au début. Je l’ai peut-être regardé de travers lorsqu’il m’a mis au défi de rester une heure sous l’eau glaciale de la rivière en plein mois de décembre. Il s’avère que ça n’est pas si difficile que ça; en tout cas, en ce qui me concerne, je parle pour moi. Nous sommes tous différents.

— Je ne pourrais jamais faire ça, dit nerveusement Meya, pour qui la nage était une source d’angoisse.

— Et toi, reprit Janna, à quoi rêves-tu? »

Meya tourna la tête et réfléchit longuement. « Je n’ai pas envie d’en parler. Je cherche une façon de les oublier. »

Il leva paresseusement la main vers le ciel. Il s’essayait à maintes occasions de faire réapparaître le feu qui l’avait toujours animé dans l’espoir qu’un jour il y arrive de nouveau, mais cela se solda toujours jusque-là d’un échec. Au lieu du feu, il n’eut que la sensation de son bras engourdi et de ses espoirs brisés.

« Combattre cette force qui nous habite, répéta Janna. C’est ce que nos maîtres se sont évertués à nous apprendre toutes ces années, et je n’y arrive toujours pas. Mais je n’ai plus envie de combattre… j’ai envie de vivre une vie normale, plate et paisible, à tisser des vêtements et fabriquer des instruments. Pas à me battre contre des démons dans mon esprit. Je suis si fatiguée… »

Sa gorge se noua. Elle ferma les yeux pour cacher ses émotions.