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Chapitre II

2-6 Le vœu de Meya

Meya voyait son monde s’enflammer, et cela ne le rendait ni heureux, ni triste; mais il sentait qu’il devenait familier avec cette vue.

Lors de son examen, il n’avait toujours pas prononcé un mot, et la présence de cette vieille souris l’intimidait, car il n’appréhendait pas l’étendue de ses pouvoirs. Il ne s’agissait toutefois pas de l’examen qu’il avait imaginé.

Il était assis à genoux, au milieu de la pièce, et le maître magicien Arashi se tenait debout devant lui. Derrière, le géant Kurami gardait la porte.

« Je n’ai jamais vu personne comme vous, monsieur Meya, dit Arashi. Vous ne semblez pas voir la force du feu, alors que vous en maîtrisez les moindres aspects. J’ose croire que c’est par aveuglement volontaire, et non par innocence, mais votre mutisme m’empêche de trancher. J’ai plusieurs pouvoirs, mais je ne peux pas lire vos pensées.

« À quoi vous attendiez-vous? Qu’est-ce que vous avez pu faire, dans votre jeunesse, pour que mon frère reconnaisse en vous notre plus grande recrue? Voyait-il le fratricide comme un signe de talent? Il a dû se passer quelque chose, dans votre vie, pour que l’intelligence qu’il m’a vantée disparaisse en quelques mois à peine. Si vous daignez me raconter, je vous libérerai. »

Meya leva brièvement les yeux. Une fois de plus, il resterait muet. Arashi lui laissa deux minutes pour ouvrir la bouche, et elles parurent durer une éternité pour le renard gris.

« Dois-je comprendre que vous renoncez à vos démarches? » demanda le maître magicien.

Meya se releva et se tourna en direction de la sortie. Au premier pas, Arashi s’emporta, et Meya se sentit soudainement foudroyé. Il ne put se retenir, cette fois, de pousser un cri de souffrance, alors que ses jambes le lâchèrent et qu’il s’écrasa par terre.

« Ne me tournez pas le dos ainsi! » s’énerva Arashi.

Meya n’avait jamais rien vécu de tel; ses talents hors du commun l’avaient toujours épargné de toute douleur intense, mais le voici maintenant à se tordre sur le sol, avec la sensation que tous ses muscles de son corps étaient en feu.

« Je tirerai un mot de cette gueule ou je mourrai en essayant! »

La douleur se dissipa rapidement. Meya s’était replié en position fœtale.

« Dites-moi tout! » insista le maître en s’approchant.

En réponse au silence, une autre décharge traversa le renard, qui hurlait à ameuter toute la ville. La douleur était brève mais très vive; lorsqu’elle se calma, plus par énervement que par force de persuasion, Arashi flanqua un coup de pied dans la figure de Meya.

« Saleté de renard pesteux! Vos actes irréfléchis ont déjà causé énormément de tort aux membres de la cité, continua-t-il. Le seigneur de Letso Saan a encore une fois demandé votre exécution. Les maîtres magiciens vous ont protégé quand vous étiez enfant, mais quand vous serez en liberté, vous n’aurez plus personne. Comprenez-vous ce que je dis? Vous êtes une nuisance, monsieur Meya! »

Meya se releva péniblement, essuyant le sang de son museau, faisant face au magicien.

« Vous êtes une pute, dit-il.

— … c’est tout? demanda Arashi. Vos premiers mots, depuis tout ce temps, et c’est tout ce que vous trouvez à me dire? Vous avez fini de plaisanter, oui? Si je dois vous torturer pour que vous me disiez tout, croyez-moi, j’ai fait des choses bien pires.

— Vous n’avez pas le droit…

— J’ai tous les droits! Dans cette école, vous n’êtes guère plus qu’un cabot. Je vous le jure, si vous respirez encore aujourd’hui, c’est uniquement grâce à la bonté de mon frère. Quoique j’ignore quel genre de sortilège vous avez pu lui lancer pour qu’il ait quelconque attachement envers votre misérable peau. J’aurais mis fin volontiers à votre souffrance il y a plusieurs mois de cela déjà. Maintenant, si vous voulez être libre, vous allez m’expliquer ce qu’il se passe dans votre tête. Votre délinquance et vos manques de lucidité momentanés ne sont pas dus qu’à votre peur de socialisation. C’est plutôt une conséquence de vos tourments bien plus que c’en est la cause. Ce genre de doute est dangereux pour un magicien, et pourrait bien causer votre fin prématurée. Comment voulez-vous que je vous fasse confiance, après tous vos écarts? »

Meya leva la main et projeta son feu sur la souris. Arashi s’était attendu à ce que le renard lui résiste; les flammes furent déviées et absorbées par un champ de protection qui l’entourait. Le vieux magicien ne leva pas le petit doigt. Lorsque Meya leva enfin les yeux, son visage trahissait à quel point il était terrorisé par le maître magicien.

« Faites appeler maître Melvest », dit-il.

Kurami quitta prestement la salle. Arashi marcha en rond autour du renard gris, qui tremblait de peur.

« Je ne peux pas lire vos pensées, mais maître Melvest ne se gênera pas. Si vous avez fait vœu de silence concernant vos démons, il saura le fin mot de l’histoire. »

Le maître Melvest entra dans la pièce quelques instants plus tard. C’était un chat, d’assez petite taille mais à la posture intimidante, et dans la pénombre de la pièce, ses yeux étaient brillants et… hypnotiques.

Arashi lui fit signe de la tête. Le chat s’approcha à grands pas. Meya fut soulevé de terre et il sentit soudainement son souffle coupé et ses membres paralysés, puis sa vision s’obscurcit subitement, jusqu’à ce qu’il ne vît plus que les yeux étincelants du maître qui s’approchaient de lui. L’air était lourd et le château semblait trembler autour de lui, mais il n’avait plus la vision sur quoi que ce soit, ni du sol ni des murs; seulement de Melvest et de lui-même.

Meya se sentit enfin libéré et plus léger et un épais brouillard s’installa autour de lui. Il voulut s’éloigner du maître magicien : il recula, se mit à courir dans la direction opposée, mais il avait l’impression de rester immobile malgré ses efforts. Après un certain temps à courir, il vit ses souvenirs apparaître devant lui sous la forme de silhouettes de fumée. Il tenta de ne pas y prêter attention car la mémoire de chacun d’entre eux lui était une souffrance mais, de tous les côtés où il tournait le regard, il était cerné par son passé. Il n’eut d’autre choix que de les traverser au pas de course.

Il se vit lui-même, écrasé au sol, avec maître Arashi qui lui faisait la leçon. Il se vit avec Nesevi, au moment où celui-ci vint pleurer à son épaule, et où le renard gris le rejeta froidement. Il se vit lui-même, à l’écart de la foule, avec le sentiment soudain qu’il était seul au monde et les voix de multiples personnes qui lui répétaient qu’il le serait pour toujours. Il se vit dans un lac, en train d’apprendre à nager, avec d’autres étudiants qui s’efforçaient à lui maintenir la tête sous l’eau pour le noyer, ainsi que le regard méprisant des autres lorsqu’il en ressortit vivant. Il se vit beaucoup plus jeune et se remémora tous les moments où il avait parlé de façon irréfléchie, lui attirant les moqueries des gens autour de lui qui n’appréciaient pas ses défauts de langage, et où il s’était convaincu qu’il valait mieux pour lui de ne simplement plus parler.

Puis tout autour de lui prit feu. Il voyait Letso Saan d’un côté, la forêt de l’autre; le feu était en train de tout ravager. Il s’immobilisa au milieu des incendies. Une créature émergea des flammes : elle avait sa taille et sa forme, et elle se dressait à son tour devant lui, et elle imitait chacun de ses mouvements, comme s’il regardait dans un miroir. À sa vue, il fut pris d’une frustration sans borne, comme si elle était la manifestation de tous ses échecs.

Meya entendit sa propre voix, alors qu’il eût juré s’être tu. Il leva le doigt vers la créature, et celle-ci fit de même. La voix dit : « Tu auras le savoir et la confiance, tu seras libre de corps et de cœur, mais non de parole ni de songe. Tu ne parleras pas de ton tourment à tes amis, et aux autres tu ne parleras point. Ainsi soit-il. »

Puis la créature cessa de l’imiter et se mit à prendre forme physique. À mesure que celle-ci se précisait, il distingua le visage et le pelage argenté de sa plus grande sœur. Cette dernière s’avança lentement vers lui. Meya lui tendit la main, mais au lieu de l’attraper, la renarde tomba sur ses genoux. Elle se mit la tête dans les mains, le vent se leva, et doucement, son corps commença à se désagréger et à s’envoler, jusqu’à ne plus être que des cendres dispersées par le vent.

Meya voulut s’approcher, mais elle s’était évaporée. Il voulut crier son nom : « Naja! » mais aucun son ne sortit.