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Chapitre II

2-5 L’héritage

Le temps passa, la poussière retomba. Janna ne réintégra pas les rangs de l’école, mais elle fit le plaisir de s’y présenter presque tous les jours. L’été touchait déjà à sa fin; cela faisait plusieurs mois qu’elle et Meya se voyaient fréquemment et le renard gris semblait tranquillement regagner confiance en lui. Ce qui était sûr, c’est qu’il était de moins en moins renfermé : il socialisait de nouveau, quoique avec un cercle très restreint de gens, mais le soutien que lui apportait Janna semblait l’amener sur la bonne voie. Il appréciait Nesevi, et il le fréquentait également souvent, mais il continuait à douter de son honnêteté dans certaines situations. En effet, il lui semblait que Nesevi se souciait davantage de ce que les autres pensaient de lui, plutôt que de ses proches directement.

C’étaient toutefois les seules personnes qui acceptaient de passer du temps avec lui…

L’objectif de Janna, en plus de faire prendre conscience à Meya des autres gens qui tenaient à lui, était surtout de cerner les motifs de son isolement, qui dépassait largement ce qu’on pouvait voir chez une personne introvertie. Elle l’accompagnait, comme elle pouvait, dans ses moments de solitude et aux endroits où il avait l’habitude de se réfugier pour fuir tout contact social. Un lieu important pour lui, aussi cliché fût-il, était la grande bibliothèque de l’école, la seule de Letso Saan et la plus ancienne au pays. C’est de là qu’il tenait la majorité des connaissances historiques et scientifiques qu’il avait acquises et qui lui valaient le titre de génie, titre qu’il rejetait ardemment. Meya était futé, perspicace et n’oubliait jamais rien, si ce n’est comment parler.

« J’ai souvent essayé de comprendre d’où venait la magie et pourquoi on a commencé à la pratiquer, dit-il. J’ai appris que les Asiyens et les humains la connaissaient déjà, mais il semble que c’était tellement exceptionnel qu’on ne savait pas quoi en faire. Je n’ai pas vu encore d’ouvrage écrit par un magicien qui date de cette époque, mais il y en a quelques-uns qui racontent en avoir été témoin. Ce n’est jamais beau… chaque fois qu’elle apparaît quelque part, on s’en sert pour tuer. »

Janna dénicha un livre de la section magie qui semblait bien dans le thème, puisque son titre faisait mention justement de témoignages et de journaux évoquant la pratique de la magie avant la colonisation de Veria.

« La plupart des histoires parlent de dieux, d’immortels ou de divinités en tout genre, dit Janna en feuilletant. Il y a un chapitre complet sur le roi Rimbault et la Vérendrie… ce sont de bonnes histoires mais ce n’est pas tellement de la magie. »

En survolant les pages, ils trouvèrent quelques histoires intéressantes, mais l’une d’elles particulièrement capta leur attention.

« Cet auteur ici explique que sa sœur était capable de disparaître et d’agir sur les objets un peu comme un fantôme. Elle a essayé de tuer leur père sous ses yeux, avec un coup suffisamment fort pour rompre les os, mais apparemment, elle a retenu son coup au dernier instant, et n’a fait que le blesser.

— On vit une époque bien paisible, souffla Meya.

— Il y a encore quelques mots, mais je ne peux pas continuer; c’est écrit en asiyen », dit Janna.

Meya s’en empara; il avait appris à déchiffrer cette langue encore parlée dans quelques coins du pays. Toutefois, même pour cette langue bizarre, les mots étaient décousus : « Douleur; tristesse; mon corps engourdi; la seule douleur est mon maître; mourir, je ne sais pas; les hommes ou cette force; la seule tristesse est monde. »

« J’ai vu son nom dans d’autres livres, continua Meya. La plupart du temps, ses histoires n’ont aucun sens, et les passages en asiyen sont encore pires. Celui-ci est plutôt clair. Je crois que c’était un esclave, mais c’est sujet à interprétation. C’était bien un Asiyen, cela dit.

— C’est une autre chose dont on ne parle pas assez, les esclaves, dit Janna.

— Il n’y avait pas seulement des esclaves, continua Meya. Certains Asiyens vivaient dans des familles humaines mais sans forcément travailler pour elles.

— Je ne vois pas en quoi être un animal de compagnie est mieux, rétorqua Janna. Tu as remarqué comment on a autant de livres sur l’histoire des humains mais si peu sur la nôtre? »

Pendant qu’ils cherchaient et survolaient des livres, ils pouvaient discuter de choses et d’autres, comme dans leur enfance.

« C’est si bon d’entendre ta voix, dit-elle. Tu as vraiment fait beaucoup de progrès. Tu sais, on était tous inquiets pour toi.

— Je crois que vous vous inquiétez pour rien… je n’ai jamais été en danger.

— Quand bien même, quand tu t’isoles comme tu l’as fait, et que tu ne parles plus à personne, c’est difficile pour nous de comprendre.

« Tu as pensé à ma proposition? »

Presque tous les jours, elle poussait Meya à prendre congé de la magie, et à partir en voyage avec elle. Elle était persuadée que c’était ce qu’il lui fallait, et comme il avait l’âge pour quitter l’école, il n’y avait plus grand-chose qui le forçait à rester… à l’exception des maîtres magiciens, qu’il restait à convaincre.

Maître Sakari les reçut, d’ailleurs, plus tard la journée, mais au moment d’annoncer le pourquoi de leur visite, Meya se retrouva incapable de prononcer un mot.

Janna secoua le renard. Elle était embarrassée pour lui. « Qu’est-ce qui se passe? dit-elle. Ça te gêne, de lui parler? C’est ça, le problème? Tu es juste… gêné? »

Mais il fut évidemment incapable de répondre et se contenta de quitter la salle avec frustration.

Janna s’excusa. « J’ai cru que cette fois était la bonne… »

Elle ne savait pas bien si c’était la bonne chose à faire, mais elle lui laissa quelques heures à lui. Elle avait compris que son problème était plus grave que seulement de la gêne, mais elle ne savait pas expliquer mieux ce comportement. Elle avait remarqué, tous les jours où ils se fréquentaient, le temps que Meya prenait à enchaîner les mots, et à chaque fois dans l’hésitation, mais elle n’appréhendait pas le genre d’obstacle que ça représentait pour lui. Elle avait l’impression que, comme tout le monde, elle ne voyait le problème qu’en façade. La difficulté qu’il avait à s’exprimer devait forcément être liée au fait qu’il avait été silencieux si longtemps.

Elle revint, plus tard en journée, le voir dans sa chambre avec (elle n’en était pas certaine) une bonne nouvelle.

« Savia est venue te voir, dit-elle. C’est OK pour toi? Si tu ne le sens pas, je peux lui dire de repasser. »

Meya hocha lentement la tête. Il était couché sur son lit, sur le côté, et il ne trouva pas l’énergie de se redresser.

Janna les laissa seuls.

« Ça va? dit la renarde. On m’a dit que tu baignais dans dépression, mais à ce point-là, je ne m’étais pas imaginé.

« Tu sais, depuis que tu vis ici, c’est la… troisième fois qu’on se voit? Si on compte la nuit où tu as incendié ma maison… encore. »

Ils se regardèrent dans les yeux. Curieusement, Savia ne semblait pas en avoir contre lui, ou du moins, pas plus qu’il n’avait anticipé.

« Est-ce qu’un jour, je vais savoir ce qui t’a pris? Je n’ai pas envie de donner raison aux autres qui disent que tu es une mauvaise personne, mais faute de justification, je n’aurai pas le choix. Si c’est la magie qui te fait faire tout ça, hé bien, je crois que les parents ont eu raison de te mettre de côté.

« Tu as dû être déçu quand tu as appris qu’ils n’étaient pas là. Tu aurais aimé qu’ils meurent, pas vrai? Si tu avais vu ta tête, devant l’incendie… »

Meya ne répondit rien. Il était profondément triste et honteux, mais, comme tout, il ne savait pas comment l’exprimer. Savia prit son visage impassible pour un manque de sympathie profond à son égard.

« Tu ne vas rien me dire? Très bien… je me ferai ma propre idée de ta réponse. Je ne sais pas ce qui te trotte dans la tête, mais à ta place, je suivrais Janna. Elle sait ce qu’elle fait, et elle te connaît sûrement mieux que moi. Moi, j’étais venue pour avoir un dialogue, mais tu préfères broyer du noir…

« Si on se revoit un jour, c’est que tu te seras décidé à me parler. Tu as tout le temps qu’il te faut. D’ici là… adieu. »

Il s’écoula quelques heures avant que Meya ne se décida de se relever. Il était tellement absent, tellement absorbé par ses états d’âme, qu’il ne pouvait pas dire s’il s’était endormi. Lorsqu’il passa la porte de sa chambre, il faisait nuit, et Janna se trouvait juste à l’extérieur, assise par terre contre le mur. Elle se releva.

« Depuis combien de temps attends-tu là? demanda-t-il.

— Je ne suis jamais partie », répondit-elle.